Colin Niel :: Les Hamacs de carton

les_hamac_de_carton-640x1065Rares sont les romans dont l’action se déroule en Guyane. Les Hamacs de carton (Rouergue) de Colin Niel pose, plus particulièrement, les problématiques entre la métropole et l’exotisme de la Guyane. Ce jeune auteur propose un très bon premier roman et nous fait découvrir un personnage super attachant, le capitaine Anato qui se retrouve vite dos au mur, à faire son enquête qui risque de mettre ses ancêtres à dos.

Belle réussite et j’attends avec impatience la suite. Un roman que je vous conseille de lire absolument, vous ne serez pas déçus !

Voici un résumé des Hamacs de carton au Rouergue :
Sur la rive française du Maroni, en Guyane, une femme et ses deux enfants sont retrouvés sans vie. Comme endormis dans leurs hamacs. Inexplicablement. En charge de l’affaire, le capitaine Anato débarque dans un village où les coutumes des Noirs-Marrons comptent autant que les lois de la République. Et bien qu’il soit un « originaire », un Guyanais de naissance, le prisme de la métropole où il a grandi retient les secrets du fleuve et ses traditions. Tandis que l’on ordonne les rites funéraires et que le chef coutumier s’apprête à faire parler les défunts, l’enquête officielle entraîne le capitaine à la confluence des communautés guyanaises, loin, très loin du fleuve, là où les parias rêvent d’un meilleur destin. De Cayenne aux rives du Suriname, elle le conduira à un orpailleur en deuil, un repris de justice amoureux, une fonctionnaire intransigeante. Mais le ramènera aussi, dans un troublant ressac, aux questions lancinantes qui le hantent depuis le décès accidentel de ses parents et à la compréhension de ses propres frontières.

La semaine prochaine, nous partons du côté du Texas, je vous souhaite une très bonne lecture.

 

 

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire un roman policier ?
J’ai grandi en banlieue parisienne, dans une ZAC, au 12ème étage, avec une belle vue sur le béton. Je rêvais de nature, d’ailleurs, passionné par les oiseaux, par un faucon qui avait eu la bonne idée de faire son nid dans l’immeuble d’en face… Et j’ai toujours été attiré par la création. Pas forcément l’écriture, mais le théâtre, que je pratique en amateur depuis le collège, la magie depuis le lycée qui a occupé beaucoup de mon temps durant des années, entre cours et concours.

J’ai commencé à écrire un premier roman policier au lycée, un truc d’ado dont je me souviens à peine. Puis plus rien durant plusieurs années. Ça me titillait toujours, je n’ai jamais cessé de construire des histoires dans ma tête, mais jamais je ne pensait pouvoir intéresser quelqu’un avec ces quelques idées. J’ai écrit un début de pièce de théâtre il y a quelques années, l’ai fait lire à mon frère metteur en scène et… grosse douche froide. Ça ne valait rien, et il avait raison. Impossible d’écrire quoique ce soit pendant 3 ans après ça.

Et puis un jour, ça s’est débloqué. Je revenais de 6 années passées en Guyane, j’avais vécu des choses fortes, rencontré des gens qui m’avaient marqué, peut-être avais-je un peu grandi. C’est là que je me suis dit : j’ai peut-être enfin quelque chose à raconter d’intéressant. Et je me suis lancé.

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Comment se sont passées vos recherche pour écrire votre premier roman Les Hamacs de carton, sorti chez Rouergue Noir ?
Une partie de l’intrigue vient d’événements que j’ai vécus moi-même avant même de penser en faire un roman. Tous ces problèmes de papiers d’identité notamment, qu’une proche amie a vraiment connus, et que j’ai accompagnée dans ses démarches. La vie sur le fleuve et les traditions des noirs-marrons aussi, tout cela vient d’expériences personnelles.

Mais j’ai dû compléter cette base par des recherches intenses : beaucoup de lectures, d’ouvrages d’ethnologie sur les rituels funéraires et leur signification, que je ne connaissais que superficiellement. Je suis aussi passé par des discussions et des relectures de mes brouillons par quelques spécialistes des différents domaines que j’aborde : une anthropologue, une ethnobotaniste, une linguiste, un officier de gendarmerie, un médecin… Autant de personnes sans lesquelles je ne serais jamais arrivé au bout de mon projet. Je voulais vraiment coller au plus près de la réalité, faire de ce livre un polar social, réaliste.

Parlez-nous de vos deux personnages principaux pour les lectrices et lecteurs qui ne vous ont pas encore lu, le Capitaine Anato et le lieutenant Vacaresse.
André Anato est mon tout premier personnage, celui que j’ai inventé avant tous les autres. Capitaine de gendarmerie, il est ndjuka, c’est-à-dire qu’il fait partie d’un des peuples noirs-marrons de Guyane, ces descendants d’esclaves enfuis des plantations hollandaises et reconnus libres deux siècles avant l’abolition de l’esclavage. Mais Anato n’est en réalité qu’en partie ndjuka : élevé en métropole, il ne sait presque rien de ses racines. Cette enquête est sa première dans cette Guyane où il vient de débarquer, qu’il découvre encore. Anato est un pont entre deux mondes : celui des métropolitains et celui des habitants du fleuve Maroni, lui-même sait à peine de quel côté de ce pont est sa place. C’est quelqu’un qui se cherche, qui doute sans cesse. Je voulais aussi qu’il ait quelque chose d’insondable, presque irréel : ses yeux sont d’une couleur très claire, un trait que l’on ne retrouve aujourd’hui chez aucun Ndjuka. Et dont lui-même ne sait pas vraiment l’origine.

Vacaresse m’est venu plus tard, il s’est construit au fil du récit. C’est un lieutenant métropolitain, lui aussi souvent mal à l’aise. Hors de son cadre de vie, de sa vie familiale auprès d’une épouse quasi-dépressive, il perd vite ses repères. Et dans cette enquête, il va justement se retrouvé coincé dans un village noir-marron, contraint d’évoluer dans un cadre culturel à mille lieux du sien, au beau milieu d’une cérémonie funéraire… Mais c’est aussi un gendarme plein de ressources : borné comme un tatou, rien n’a plus d’importance à ses yeux que son enquête, et il fera tout pour en venir à bout.

mission_itoupe_2010.talbotJ’ai été marqué par les coutumes de deuil des Noirs-Marrons de Guyane, avez-vous assisté à cette cérémonie ?
Pas directement. J’ai eu l’occasion d’assister à des broko dei, c’est-à-dire des cérémonies de levée de deuil, de grosses fêtes organisées à la fin d’un deuil, un an après la mort d’un Ndjuka. Mais le rituel que je décris dans le roman arrive bien avant : c’est le début du deuil. Les scènes relatées sont pour beaucoup issues de lecture ou de documentaires vidéo. C’est quelque chose de très fort, et de central dans la culture ndjuka. Avec le moment clé, l’interrogation du défunt : le moment où l’on détermine l’origine profonde de la mort. C’est d’ici que tout est parti dans la construction de mon intrigue. D’une certaine manière, il s’agit d’une forme d’enquête policière. D’où l’idée de bâtir une histoire où seraient menées en parallèle deux enquêtes : celle des gendarmes, classique et basée sur les faits, et l’enquête « traditionnelle », issue du rituel funéraire. Deux approches qui peuvent entrer en conflit.

On sent dans votre roman un hommage aux noirs-Marrons, vous montrez leurs difficultés dans la vie de tous les jours, c’était le but de ce roman ?
En partie, oui. Je ne sais pas si j’y suis parvenu, mais je voulais fuir au maximum les clichés qui entourent la Guyane, l’Amazonie enfer vert et autres bêtises, pour construire un policier social, voire « intimiste », qui permette au lecteur de partager le quotidien des Ndjukas, d’être à l’intérieur de le vie sur le fleuve, et non pas de l’apercevoir de loin comme on peut le faire lorsqu’on ne fait que remonter le fleuve Maroni. C’était un peu mon pari.

Qu’est-ce qu’un ingénieur en environnement en Guyane ? Pouvez-vous nous parler du plaisir et des difficultés rencontrés au quotidien ?
J’ai occupé plusieurs postes durant mes 6 années en Guyane. Le plus marquant a sans nul doute été celui de responsable du projet de création du parc national amazonien. Un projet ambitieux, qui était engagé depuis plus de dix ans. Ce fut une expérience difficile mais inoubliable. L’enjeu était de construire un parc national de nouvelle génération, dans lequel on pourrait intégrer les préoccupations de toutes les populations du territoire, noires-marrons, amérindiennes, créoles ou métropolitaines. Des années de concertation et d’échanges donc, pour finaliser le projet. Mais le jeu en valait la chandelle, aujourd’hui le parc existe et fonctionne.

a80da690-c0f1-11e1-909a-6257bbac44a3-493x328Si je vous dis que votre roman n’est pas qu’un roman policier mais aussi une vraie source pour apprendre sur la vie en Guyane et ses peuples
Je vous dis merci pour le compliment… C’était bien là un de mes objectifs, faire découvrir une facette de cette Guyane que tout le monde n’a pas la chance de connaître.

Avez-vous une anecdote sur votre roman ?
Le titre ! Il me vient d’une collègue de travail en Guyane. Très ordonnée, elle rangeait ses papiers dans des dossiers suspendus, des centaines par étagères. Et elle les appelait « ses hamacs ». C’est de là qu’est partie cette idée des hamacs de carton : des dossiers suspendus dans les placards de l’administration. Je trouvais l’image éloquente : dans ces hamacs reposent les demandes de papiers des étrangers en situations irrégulière, un des sujets centraux du roman…

Parlez-nous de ce Fléau : l’exploitation minière illégale et des conséquences pour la Guyane.
Peu de choses à dire, les médias s’en chargent bien, c’est le seul sujet sur la Guyane que l’on retrouve dans la presse nationale. Des milliers d’orpailleurs clandestins, pour beaucoup venus du Brésil, exploitent illégalement l’or de la Guyane. Un désastre écologique, humain et économique.

Le concierge est curieux !! À quand la suite ?
La suite est quasi terminée, elle sortira autour d’octobre 2013. Le capitaine Anato sera à nouveau au rendez-vous, cette fois pour une enquête au cœur de la forêt. Un scientifique passionné d’oiseaux disparaît au cours d’une de ses tournées. Orpaillage, enjeux écologiques, révélations scientifiques, ce sera un roman dense. Avec en prime un important volet autour du passé et des origines d’André Anato.

Comment vous écrivez ? (le matin ? le soir, dans un bureau…..)
Autant que faire se peut par journées pleines, entre 8h et 18h. Mais cela implique de travailler sur mes congés, ce qui n’est pas toujours possible. Alors je me rattrape en heures supplémentaires le soir. J’écris le plus souvent chez moi, en Guadeloupe, dans mon bureau. Avec beaucoup de pauses, je me lève souvent, me rassois, écrit quelques phrases, me relève… Difficile de rester concentré trop longtemps.

voyage-aventure-guyane-france-20052-0168Quels sont vos écrivains préférés ? Ceux qui vous ont donné envie d’écrire.
Il y en a tant. En policier, je citerais des auteurs comme Arnaldur Indridason, James Lee Burke ou plus récemment Deon Meyer. Sébastien Japrisot aussi m’a beaucoup marqué, L’Été Meurtrier reste pour moi un modèle dans le genre policier et roman à la fois, ce qui n’est pas toujours évident. Des auteurs de science-fiction aussi, Philip K. Dick en tête. Et des auteurs non littéraires mais tout aussi importants pour moi : Charles Darwin, Jared Diamond, Stephen Jay Gould, Albert Einstein…

Quelles sont vos musiques préférées ?
En musique, j’ai des goûts très variés. J’ai été bercé par des chanteurs français dont je ne me lasserai jamais, Renaud en tout premier lieu. Mais depuis quelques années, j’avoue tourner beaucoup au rap et au hip-hop, des sons qui m’embarquent bien.

Quels sont vos films préférés ?
Impossible, il y en a trop.

Une question qui me travaille énormément !! ;-) Êtes vous plutôt Colibri ou plutôt Tatou ?
Je ne sais pas. Assurément colibri selon mes proches, j’ai une tendance à papillonner, à passer sans cesse d’un sujet à l’autre, à élaborer mille projets sans en faire aboutir la moitié. Mais maintenant que j’ai terminé un roman, je me dis que j’ai peut-être un peu de tatou en moi, car c’est vraiment un travail de longue haleine. L’expression « cent fois sur le métier remettez votre ouvrage » n’a jamais pris autant de sens…

Dernière question du Concierge : quel sera votre mot de fin ?

Merci ?

Oui, merci pour votre écoute, pour m’avoir donné ainsi la parole.