Larry Fondation :: Criminels ordinaires

lfJ’avais été séduit par son premier roman Sur les nerfs (Fayard) et son style d’écriture. Larry Fondation nous revient avec un deuxième roman, Criminels ordinaires, toujours chez Fayard.

Quand on dit que le bon vin se bonifie avec l’âge, on peut en dire autant de Larry Fondation, car son deuxième opus est d’une noirceur parfaite. Ça donne une autre vision, plus réelle, des quartiers défavorisés de Los Angeles, et cette noirceur nous saute à la gorge. Un petit bijou d’écriture, on en redemande de suite !

Voici le pitch de son dernier roman, Criminels ordinaires :
Larry Fondation ouvre un nouveau chapitre d’une vaste biographie de Los Angeles, qui se veut aussi l’histoire de la pauvreté au cœur de la plus grande démocratie du monde.
Ses criminels sont les citoyens ordinaires de la jungle urbaine. Par un passage à l’acte, ils libèrent le mal tapi en eux.
Délit de fuite, racket, mensonge, cavale éternelle…
En quelques mots, simples et flagrants comme un délit, Larry Fondation fait surgir un concentré de réalité.
Et il nous embarque avec lui.
Médiateur de quartier, il ne nous parle pas de la vie comme dans les livres, mais comme nous la vivons…

La semaine prochaine nous partons en Guyane rencontrer un sympathique gendarme.

Je vous souhaite de très bonnes lectures de romans noirs.

9782213655635_1_75Comment se sont passées les recherches pour ton roman Criminels ordinaires  ?
Criminels ordinaires réunit les histoires des personnages les plus troublés de Sur les nerfs. Ce livre est une tentative d’examiner des vies poussées à leur limite extrême. Cambriolages de domiciles, tirs depuis des voitures en 1992, année des émeutes de Los Angeles (aussi appelées soulèvement de Los Angeles), le nombre d’homicides à L.A. avait dépassé le millier. Même le journal quotidien publié par le Vatican comptait les scores. Ils avaient une colonne qui énumérait le décompte des corps. La réalité devait être décrite. C’est NWA (Niggaz With Attitude – groupe de rap – ndt) qui a fait le mieux, dans leur album Straight outta Compton. Mais personne à l’époque ne faisait ça dans le monde de la fiction. Je ne prétends pas  que dans Criminels Ordinaires j’aie réussi la tâche de décrire la réalité hyper violente de Los Angeles à la fin des années 80 et le début des années 90, mais j’essayais d’en faire un portrait réaliste sur la page. Je n’ai pas pleinement réussi, mais – je ne veux pas paraître présomptueux – je ne sais pas quel autre auteur essayait d’en faire autant à l’époque. Mon ami, Barry Graham, qui est un auteur de fiction étonnant et remarquable, a dit de Criminels ordinaires, que ça sonne comme un mélange de « Eminem, Elmore Leonard et Dennis Cooper ». C’est la meilleure description du livre à laquelle je puisse penser – même si je ne pense pas être à la hauteur de cette comparaison. En termes académiques, l’apothéose d’une vision dystopienne de Los Angeles a été atteinte en 1992, quand la ville s’est embrasée pour la seconde fois en 25 ans. En termes plus simples, c’était l’enfer.

L’enfer, c’est le contexte dans lequel j’ai écrit Criminels ordinaires. À l’enfer j’ai essayé d’ajouter une touche d’humour, très noir, et une pincée d’épices au ragoût des bas-fonds. J’ai essayé d’écrire une large collection d’histoires – passant d’une atmosphère sombre à la satire, de la noirceur à la parodie. Au final – malgré les bagarres au pistolet, les drogues, les couteaux, la maladie et les blessures, les déplacements et la dégradation – les personnages perdurent, ils survivent.

L’esprit de Criminels ordinaires est celui d’un récit collectif des vies d’habitants de Los Angeles qui sont fous, bizarrement satisfaits, violents en amour comme dans la lutte, mais qui se tiennent debout et qui continuent à avancer.

C’est très difficile de définir ton roman : si je te dis que ce sont des flashs de la vie des bas quartiers de Los Angeles, tu me réponds quoi ?
L’idée qui anime mon œuvre est la notion de « roman collectif », « un roman du collectif » (en français dans le texte – ndt). De mon point de vue – depuis le cœur de la ville de Los Angeles – le « nouveau nouveau roman » ne devrait pas être l’histoire d’un seul protagoniste, pas le roman d’un seul homme ou d’une seule femme, mais plutôt la «biographie fictionnelle d’un lieu », le récit d’une tribu, l’Iliade plutôt que L’Odyssée, Las Meninas par à la fois Velasquez ET Picasso. Pas ou/ou, plutôt à la fois/et. J’essaie de résister à la tentation de mettre des étiquettes, mais je me vois comme un auteur « réaliste expérimental », ou « post-réaliste ».

Le livre de fiction post-réaliste est un « roman d’ensemble », un collage, qui doit plus à Alberto Burri (artiste plasticien italien- ndt) et Robert Rauschenberg (artiste plasticien américain – ndt) qu’à Henry James.

C’est ce vers quoi je tends.

Je suis loin d’être un auteur assez bon pour y réussir, mais je n’arrêterai jamais d’essayer.

111119_Larry Fondation Transfuge_0065Est-ce si violent, Los Angeles ? N’as-tu pas peur de stigmatiser la violence ?  Est-ce un concentré de la réalité ?
En un mot : Non. Comme c’est vrai partout, 98% des gens de Los Angeles sont merveilleux, attentionnés, pleins d’empathie. Mais je crois que, collectivement, nous ignorons les gens en marge, à nos risques et périls. Les luttes des marginaux nous affectent tous. Un doigt infecté peut se gangréner. L’infection peut se répandre.

De plus, nous naissons tous égaux. Toute vie mérite de l’attention. C’est la chose la plus importante : nous ne pouvons ignorer aucun être humain.

Eric Miles Williamson dit que tu es l’auteur des opprimés de Los Angeles, qu’en penses-tu ?
C’est un grand compliment de la part d’Eric. Je suis reconnaissant. Il y a d’autres écrivains à L.A. qui font ça aussi : Gary Phillips, Susan Straight, Hector Tobar… Mais j’essaie d’atteindre même ceux qu’on ne peut apprécier et ne peut aimer !

Et les SDF en Amérique – aimables ou non – sont presque totalement ignorés par la presse grand public et dans les livres, que ce soit par la fiction ou la non-fiction. Mon prochain roman qui sortira en France en 2014 a pour personnages principaux des SDF.

As-tu une anecdote sur ton roman Criminels ordinaires ?
Mon agent à l’époque a été approché par de grands éditeurs américains. Pour finir, aucune grande maison d’édition n’a choisi mon roman. Mais le meilleur rejet est venu d’un éditeur qui a qualifié le livre de « brillant, exaltant et sexy » mais invendable. Elle l’a refusé. Il y a peut-être eu encore mieux, quand un éditeur a écrit : « Ce livre est sordide ; je n’aime pas le sordide ». Très direct. Et il avait 100% raison dans un sens, bien sûr ; en tant qu’auteur, j’aime le sordide. Et j’ai respecté la raison de son rejet. J’aime les gens qui savent ce qu’ils aiment !

Si tu avais le pouvoir de changer quelque chose à Los Angeles, tu changerais quoi ?
Je redistribuerais la richesse.

Tu as dit dans une interview : « Aux États-Unis, si tu nais pauvre, tu restes pauvre. La société est statique, le rêve américain n’existe pas. » Est-ce toujours le cas et quel sont les remèdes ?
En octobre 2012, le magazine The Economist a publié un article sur les inégalités aux États-Unis, intitulé « Pour les plus riches, pour les plus pauvres ». Ils ont écrit : « En comptant les profits du capital, la part du revenu national qui va aux 1% plus riches a doublé depuis 1980, de 10 à 20%… Encore plus frappant, la part qui revient au 0,01% plus riches – environ 16 000 familles avec un revenu moyen de 24 millions de dollars – a quadruplé, de 1% à 5%… »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. De plus, nous avons presque élu Mitt Romney président, un mec qui pense que la moitié du pays est constituée de fainéants qui demandent la charité.

En général, la mobilité sociale est morte dans ce pays – et de manière croissante dans d’autres pays développés dans le monde. En Amérique nous vivons une situation comme celle de la France dans les années 1780, un Ancien Régime (en français dans le texte – ndt). Les riches ne comprennent rien à l’Histoire, ne comprennent pas leur propre intérêt à long terme. Ils ne se rappellent pas la guillotine.

fondationQue pense le peuple américain de tes romans ? Comment ça se passe dans  le monde de l’édition aux États-Unis ?
Eh bien, la plupart des Américains ne connaissent pas mes livres, et donc ne les achètent pas. J’ai de bonnes critiques, les critiques en général aiment mon travail. Beaucoup de professeurs ici utilisent mes livres dans leurs cours de littérature contemporaine. Mais les plus grands éditeurs américains ne publient que des livres sûrs – à la fois dans le contenu et la forme – avec de rares exceptions. De ce fait, beaucoup d’auteurs brillants et intéressants – tu as mentionné Eric Miles Williamson, et aussi Harold Jaffe, Fanny Howe, Barry Graham, et bien d’autres – sont presque exclusivement publiés par de petites maisons d’édition.

Raconte-nous une de tes journées de travail, je suis très curieux !
Comme je passe de nombreuses heures à mon travail d’organisation communautaire, je n’ai pas un emploi du temps aussi organisé que je le voudrais. Quand je réécrit et retravaille mes propres écrits, je le fais pendant mes jours de vacances. Quand je fais ça, je pars souvent pour quelques jours dans des endroits comme Big Sur ou l’île de Catalina, des lieux un peu isolés loin du centre-ville. Le contraste de me retrouver dans un endroit plus isolé – en-dehors de LA – me rend plus productif.

Est-ce que dans le prochain roman que tu sortiras en France tu continueras à parler des bas quartiers de Los Angeles ? J’ai l’impression que tu as entamé une vaste biographie sur Los Angeles.
Oui, Fish, Soap and Bonds se déroule à Skid Row, le quartier des SDF de LA. Les trois personnages principaux sont des SDF et il leur arrive des aventures qui en font un genre de trio donquichottesque.

Et oui, quand ce sera fini, The Unanimous Night sera une suite de huit livres, tous largement situés dans le centre de Los Angeles. Cinq de ces romans sont largement déjà écrits ; ils incluent Sur les nerfs et Criminels Ordinaires, les deux premiers, et j’ai écrit la moitié du sixième volume.

Si tu devais me parler de quelque chose de « positif » à Los Angeles ça serait quoi ?
J’aime Los Angeles. C’est une des plus grandes villes du monde. On s’y sent au 21ème siècle.

Quelles sont tes passions en ce moment ?
À part le vin, les femmes et la chanson  ?

Non sérieusement – intellectuellement, je lis beaucoup sur l’Inquisition, sur Cluny, les puritains, les procès des sorcières de Salem (Massachussetts) et l’histoire de la pauvreté, spécialement au Moyen Âge et au début de l’ère moderne.

Si tu devais me parler d’un écrivain qui t’a marqué par son écriture en ce moment, ce serait qui ?
Wow ! difficile de choisir. Mais je ne tricherai pas : Hubert Selby Jr.

111119_Larry Fondation Transfuge_0036Il y a un texte dans ton roman Criminels ordinaires que j’adore : « Histoire en 74 mots ».  Si je te demandais de décrire ta vision de la France en 74 mots, qu’écrirais-tu ?
Une autre question difficile ! Je n’écrirais pas exactement 74 mots, surtout une fois traduit !

J’admire la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité ». Les Américains sont plus focalisés sur la liberté seule. Pas tellement sur l’égalité et la communauté humaine. C’est pourquoi le fossé est devenu si grand entre riches et pauvres aux États-Unis. Je reconnais qu’il y a des luttes en France aussi, mais je crois qu’il y a plus d’équilibre, plus de conscience sociale.

Et puis aussi, bien sûr, j’aime la culture française, son attachement à la philosophie, la littérature, les arts. Et la « joie de vivre » (en français dans le texte – ndt), la conversation, l’hospitalité, le vin !

Quelle est l’actualité qui te fait réagir en ce moment ?
Je suis attristé par la façon terrible dont les gens se traitent les uns les autres, de tant de manières. « L’inhumanité de l’homme envers l’homme  » est vraiment le « péché originel » de l’espèce humaine.

Quel serait ton mot de la fin pour cette interview ?
Je serai vraisemblablement en France – à Pau et à Toulouse – début octobre. J’espère que je t’y verrai ! Et il me tarde de rendre une nouvelle visite à la France !