Bernard Minier :: Le Cercle

bmTrès peu de romans m’ont autant captivé que ceux de cet  auteur français qui, pour moi, est du niveau des auteurs internationaux du monde du thriller, j’ai nommé Bernard Minier !

Ses deux romans, Glacé et Le Cercle (XO Éditions) sont des tableaux de grand maître que l’on regarde et que l’on veut protéger tellement ils sont précieux. Dès les premières pages vous êtes happés et vous plongez dans une ambiance qui vous capte et fait monter l’adrénaline.

Bernard, surtout ne change pas face au succès, continue à nous faire frissonner, on attend ton prochain roman avec impatience !

Voici un résumé des deux romans de Bernard Minier, si vous ne les avez pas encore lus :

Glacé

Décembre 2008, dans une vallée encaissée des Pyrénées. Au petit matin, les ouvriers d’une centrale hydroélectrique découvrent le cadavre d’un cheval sans tête, accroché à la falaise glacée. Le même jour, une jeune psychologue prend son premier poste dans le centre psychiatrique de haute sécurité qui surplombe la vallée. Le commandant Servaz, 40 ans, flic hypocondriaque et intuitif, se voit confier cette enquête, la plus étrange de toute sa carrière. Pourquoi avoir tué ce cheval à 2 000 mètres d’altitude ? Serait-ce, pour Servaz, le début du cauchemar ?

Le Cercle

Juin 2010. Le commandant Martin Servaz reçoit un énigmatique e-mail. Julian Hirtmann, le mystérieux pensionnaire de l’Institut psychiatrique Wargnier, dont personne ne sait, depuis son évasion il y a dix-huit mois, s’il est vivant ou mort, serait-il de retour ?
Pendant ce temps, à une dizaine de kilomètres, un professeur de civilisation antique est assassiné, un artiste suédois brûlé vif, un éleveur de chiens dévoré par ses animaux. Que se passe-t-il autour de Marsac et de ce cercle d’étudiants qui réunit l’élite de la région et dont Servaz a fait partie ?
Aidé par Espérandieu et Irène Ziegler, Servaz va découvrir l’existence d’un jeu sinistre et rouvrir de terribles blessures. Confronté à un univers terrifiant de trahison, de bestialité, de perversité et d’intelligence, il n’en sortira pas indemne. Il devra également protéger ceux qu’il aime de la menace Hirtmann, à commencer par Margot, sa fille, étudiante à Marsac.
Mais l’ennemi n’est jamais là où on l’attend…

Je vous souhaite une très bonne lecture et vous donne rendez-vous la semaine prochaine à Los Angeles, pour retrouver un ami.

C’est toujours ma première question, peux-tu nous parler de ton enfance et nous dire comment tu en es venu à écrire du thriller ?
J’ai grandi dans le décor de Glacé, à quelques kilomètres près ; j’ai eu les Pyrénées devant ma fenêtre pendant toute mon enfance, qui fut celle d’un gamin très tôt plongé dans les bandes dessinées et les livres, mais qui s’élançait aussi à bicyclette par-delà les collines qui s’étendaient au nord de notre maison, avec ses camarades. Qui aimait rêver, peupler ces paysages de toutes sortes de légendes et d’histoires par l’imagination. Le thriller, c’est presque un hasard. J’avais commencé, pour mon plaisir, sans chercher à être publié, sans jamais les achever, un tas d’autres textes avant celui-là. J’avais aussi participé, avec quelques bonnes fortunes, à des concours de nouvelles : fantastiques, S-F, blanches…

glaceCommençons par ton premier roman Glacé, chez XO Editions : comment t’est venue l’idée de ce thriller ?
L’idée de Glacé est venue en plusieurs étapes, mais la plus importante c’est en regardant un reportage de France 3 sur cette usine hydro-électrique perchée à 2000 mètres d’altitude et creusée à 70 mètres sous la roche que je l’ai eue. Je voulais « enfermer » mes personnages dans ce qu’Elizabeth Georges appelle un « creuset » : un lieu où les personnages sont coincés, comme l’île des Dix Petits Nègres, celle de Shutter Island  ou le Pequod de Moby Dick. De la sorte, les tensions, les conflits, les terreurs s’exacerbent. Et ce décor incroyable, presque un décor de S-F, s’y prêtait à merveille. Il me renvoyait en outre à celui que j’avais eu devant les yeux pendant toute mon enfance, puisque cette usine se trouve dans les Pyrénées. De même, l’Institut psychiatrique Wargnier, dont l’idée m’est venue ensuite. C’est pour ça que les comparaisons avec un célèbre livre m’exaspèrent. Doit-on s’interdire de situer un thriller dans un décor de montagnes uniquement parce que quelqu’un l’a déjà fait ? Absurde. Surtout qu’il faut une sacrée myopie littéraire pour ne pas voir que mon univers et celui de ce célèbre bouquin sont aux antipodes : personnages, intrigue, atmosphères, écriture : tout y est différent ! Mes influences viennent d’ailleurs : des scandinaves, des américains.

Mise en scène macabre. On retrouve un cheval décapité avec la peau déployée comme des ailes au bout d’une station de téléphérique. On ne peut pas faire mieux pour mettre de l’ambiance… Explique-nous comment t’est venue l’idée de nous emmener faire un tour du côté d’un Institut psychiatrique en plein cœur des Pyrénées qui est totalement réussie.
Comme je viens de le dire, c’est la conjonction de plusieurs idées qui, à un moment donné, entrent en collision et font naître l’étincelle : ici la rencontre de deux lieux – l’usine hydro-électrique à 2000 mètres, où on trouve le cheval, et celle de l’institut psychiatrique « européen » – que je place dans une même géographie. Tout part, là encore, de l’idée d’enfermement : enfermer mes personnages, les coincer comme des rats de laboratoire, c’était mon obsession. Les enfermer dans ces montagnes en plein hiver, dans ces vallées difficiles d’accès, derrière les portes sécurisées et les couloirs de cet Institut qui, bien sûr, se devait d’être encore plus isolé, plus inaccessible que tous les autres décors du livre. L’itinéraire suivi en voiture par Diane Berg au tout début de Glacé montre d’ailleurs comment elle s’enfonce progressivement à travers ces différentes « strates d’enfermement ».

Parle-nous de deux personnages principaux qui ne laissent pas indifférent, Martin Servaz et Ziegler ?
C’est un duo d’enquêteurs. Jusque-là rien que de très classique. Kenzie et Gennaro, Tony Hill et Carol Jordan, Scarpetta et Marino… Sauf que, si tu observes bien, les codes habituels du duo policier sont ici inversés : Servaz a le vertige, il n’aime pas la vitesse, il oublie tout le temps son arme dans la boîte à gants, il n’est pas très sportif, alors qu’Irène Ziegler pilote sa moto et même un hélico et un motoneige au cours du livre, aime les armes à feu, se comporte comme le fait habituellement l’homme dans les duos homme/femme. Par ailleurs, le choix de ces personnages, Martin Servaz, qui est un type plutôt conservateur, qui écoute du Mahler, lit des auteurs latins, n’aime pas le progrès, Irène Ziegler qui elle va dans le sens de l’histoire, vit en couple avec une strip-teaseuse (je vais peut-être bientôt pouvoir les marier !), mais aussi Vincent Espérandieu, qui est un geek, et Samira Cheung, franco-sino-marocaine douée et excentrique, m’a permis de dresser un spectre assez large de la société française contemporaine, parce qu’au fond c’est aussi de ça que j’avais envie de parler. Et c’est en cela que la lecture des scandinaves a été importante : ils ont un talent certain pour démonter les rouages du fameux modèle suédois – ou norvégien, islandais – sans jamais rien perdre de leur pouvoir addictif.

Y aura- t-il une adaptation de ce roman au cinéma ?
Joker.

69551452Tu as reçu pour Glacé le Prix du Festival de Cognac 2011 et le prix de l’Embouchure 2012. Quelle a été ta réaction à ces différents prix qui te récompensent ? Est-ce important pour toi ?
Bien sûr. Et aussi le prix Découverte Polars Pourpres, qui m’a fait tout autant plaisir. D’abord, à ma grande surprise, Glacé a trouvé un lectorat presque immédiatement. Je pensais pourtant avoir écrit quelque chose d’assez exigeant, qui ne plairait pas forcément à tout le monde : par exemple, il y a dans Glacé des descriptions, des détails que certains lecteurs n’ont pas forcément envie d’y trouver mais, bon Dieu, un livre qui ne serait qu’un synopsis amélioré, une pure mécanique ne m’intéresse pas ! « Savourez les détails », disait Nabokov. Ça me fait penser à ce critique qui reprochait à Melville la monotonie de ses descriptions dans Moby Dick ! Mais c’est ça, l’essence de la littérature, sacrebleu, même populaire : un livre, c’est comme une forêt, il faut accepter de s’y perdre de temps en temps. Évidemment, il y en a toujours qui préfèrent les sentiers balisés.

Bref, ces prix ont été très importants parce qu’ils ont validé mes choix, ils m’ont montré que j’étais dans la bonne voie. Tout comme le grand nombre de lecteurs qui ont aujourd’hui lu Glacé. C’est d’abord eux que je veux remercier. Il y a un public pour des gros livres qui ne caressent pas forcément le lecteur dans le sens du poil, et ça c’est une bonne nouvelle.

Dans ton deuxième thriller, Le Cercle, toujours chez XO Editions, nous retrouvons Martin Servaz, cette fois du côté de Marsac, une ville universitaire. Nous ne sommes pas du tout dans la même ambiance que dans ton premier roman. Tu nous montres aussi les erreurs de jeunesse de Martin Servaz. J’ai l’impression que tu rentres plus en profondeur dans ton personnage, tu le fais évoluer et il devient super attachant.
Merci. Oui, c’est exactement ça : à la fin de Glacé, j’avais le sentiment que ce personnage n’avait pas rendu tout son jus, il y avait plein de non-dits, de blancs dans son parcours – personnel en particulier –, je me sentais un peu comme un archéologue : j’avais une partie du squelette mais j’avais envie de déterrer le fossile complet. Cette comparaison n’est pas gratuite, puisque dans Le Cercle c’est justement le passé de Servaz qu’on va déterrer. Je crois qu’il y gagne en chair, en humanité. Il devient de plus en plus proche. Et puis, il a enfin une vie privée…

Peux-tu nous parler d’un personnage qui me fascine : Julian Hirtmann ?
A partir du moment où j’ai eu ce décor : l’Institut Wargnier, il était évident que les fous que j’allais y enfermer seraient particulièrement dangereux et, en poussant la logique plus loin, qu’il y en aurait un qui serait encore plus dangereux et retors que les autres. L’écueil, c’était d’en faire un nouveau Lecter. Je ne sais pas si je l’ai complètement évité. Hirtmann est différent de Lecter à bien des points de vue. Ce qui est intéressant avec lui, c’est que, en dépit de ses crimes monstrueux et de son intelligence, ce n’est pas un « super-vilain », il a ses failles, sa fragilité, il n’est pas non plus « hors de la société », il n’est pas si éloigné de ceux qui sont de l’autre côté de la barrière. C’est ça le sens de ce personnage quand il dit : « Il n’y a pas une membrane étanche qui empêcherait le mal de circuler, il n’y a pas deux sortes d’humanité ».

RAS_LE CERCLE NEW BF.inddAs-tu une anecdote à nous raconter sur ton roman Le Cercle ?
J’avais cru inventer de toutes pièces cette petite ville universitaire qu’est Marsac, cette « Cambridge du Sud-Ouest » qui est au cœur du livre. Bien sûr, par ses sonorités, elle me faisait un peu penser à Marciac et à son festival de jazz. En octobre dernier, invité aux salons de Gaillac et de Toulouse Polars du Sud, je suis aussi invité à dormir chez des amis, à Albi. Sur l’autoroute, entre Toulouse et Albi, je vois soudain apparaître une sortie « Marssac ». J’ignorais jusqu’à l’existence de ce lieu. Par chance, il y a un S de plus…

Comment écris-tu ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
J’écris dès que je me lève, assez tôt, j’allume ma cafetière et mon ordinateur en même temps. Vers le milieu de l’après-midi, je m’arrête et je passe au courrier des lecteurs, aux demandes d’interviews, à la lecture des journaux et des livres ou bien je glande un peu, j’écoute de la musique, je joue de l’air guitar… Et ce 7 jours sur 7, hormis quand je suis en voyage. J’écris dans mon bureau : une pièce dont trois murs sur quatre sont couverts de livres, une bibliothèque que j’ai fabriquée avec des planches de chêne de 3 centimètres d’épaisseur, avec vue sur le jardin.

Le Concierge est curieux !! Peux-tu nous parler de ton prochain roman, nous mettre l’eau à la bouche…
Il sera très différent des deux premiers. Dans la construction déjà : contrairement à Glacé et au Cercle, il ne commencera pas par une scène de crime. Ce sera plus psychologique, très anxiogène (du moins si je parviens à en faire ce que je veux), il y aura un personnage féminin très important qui vivra une véritable descente aux enfers… Mais Servaz sera toujours là, même s’il n’aura pas forcément le premier rôle. Et j’attacherai toujours autant d’importance aux détails.

Quels sont tes écrivains préférés ? Et pourquoi ?
Houlà ! j’ai 52 ans, tu penses bien que la liste s’est allongée au fil des ans et que ça devient très compliqué de distinguer un tel ou une telle… Bon, en vrac, sur mon Olympe, il y a des dieux aussi différents que Faulkner, Nabokov, Dostoïevski, Thomas Mann, Anthony Burgess, Pasolini, Gombrowicz, Philip K. Dick, Stephen King, Clive Barker, Connelly, Nesbo, Mankell, Alan Moore (le scénariste de BD), Cervantès, Borges et Shakespeare !

Quelle est l’actualité nationale ou internationale qui t’énerve et celle qui te fait rire ?
Celle qui m’énerve ? Les promesses non tenues : à chaque élection, c’est pareil. Le droit au logement qui n’est pas appliqué. La mode des slogans sur internet qui remplace de plus en plus la réflexion et l’argumentation et plus globalement cette civilisation de l’éphémère, de la « brièveté en tout » qui est en train de s’installer et qui nous transforme en papillons virevoltants sans colonnes vertébrales…

Sinon, à l’international, la destruction des mausolées de Tombouctou qui rappelle celle des bouddhas de Bâmiyân par les Talibans en 2001 : les grands bouddhas avaient été construits entre 300 et 700 après J-C, les mausolées vers le XVe siècle. Ce qui en dit long sur ce qui se passe, c’est que ces chefs-d’œuvre avaient jusqu’ici traversé toutes les guerres, tous les affrontements. Jusqu’ici…

Celle qui m’a fait rire ? Peut-être la fin du monde en 2012. Comme disait Audiard : « Heureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière ».

hpqscan0001Quelle est ta musique préférée ? Est-ce Mahler ?
Non. En vérité, je n’y connaissais pas grand-chose avant de me mettre à écrire Glacé. Je cherchais un musicien dont le nom soit à la fois connu de tous et la musique peu familière. Je suis plus porté sur le rock indie qu’écoute Espérandieu, sur Beethoven, sur Schubert – ou sur Marilyn Manson ! Et, bien sûr, le Boss, les Stones…

Mais le choix de ces musiques n’est pas gratuit : je pense toujours au générique d’un film de Haneke, Funny Games, où on voit une famille rouler à travers la campagne vers sa résidence secondaire en écoutant du Haendel, je crois. Tout est paisible, la musique s’élève dans la voiture : noble, apaisante, en harmonie avec cette famille tranquille, et soudain jaillit le heavy metal le plus violent, le plus agressif, et on comprend que des choses terribles les attendent.

Quels sont tes films préférés ?
Orange mécanique, Apocalypse Now, La Nuit des Forains, Les Fraises sauvages, Andreï Roublev, L’Exorciste, Docteur Folamour, le Bal des Vampires, l’Evangile de Pasolini, Rencontre du Troisième type, Boulevard du Crépuscule, etc…

Tu as inventé un jeu pour récréation  baptisé le Rampeur, peux-tu nous en parler car je suis curieux ?
Où as-tu trouvé cette info ?! Oui, ça se passait en CM1 ou en CM2. A l’époque, j’étais le roi des idées farfelues et j’avais un certain talent pour entraîner les autres derrière moi. J’avais réussi à convertir une grande partie de la cour de récréation à mon jeu, dont j’ai oublié les règles. Il me semble qu’une fois qu’on était touché, on n’avait plus le droit de bouger, quelque chose comme ça, ce qui devait provoquer pas mal de perplexité chez les instits, j’imagine ! J’avais totalement occulté ça. C’est un ancien copain qui me l’a rappelé aux funérailles de mon père, apparemment cela avait marqué les esprits !

Quel sera ton mot de Fin pour cette interview ?
A suivre… ou to be continued, puisque The Frozen Dead va sortir cette année.