Laura Lippman :: Celle qui devait mourir

llCette fois-ci, nous partons du côté de Baltimore, aux États-Unis, pour un roman qui a retenu mon attention de concierge, chez Toucan Noir : Celle qui devait mourir, de Laura Lippman.

On peut se poser la question : comment un auteur peut-il rentrer comme elle le fait dans la tête d’adolescents ?

L’évolution psychologique des personnages, jusqu’au moment du dénouement fatidique est bien menée.

Laura Lippman excelle dans l’art de parler de nous, des failles de notre société sous le prétexte d’une intrigue policière, par ailleurs astucieusement menée, vu qu’elle tient en haleine jusqu’à l’avant-dernier chapitre, même si au final, qui a fait quoi et pourquoi est loin d’être le plus important dans cette histoire. Il s’agit plutôt de la chronique d’une tragédie annoncée, de l’enchaînement de circonstances qui mènent inéluctablement à un drame.

Un coup de maître de cet auteur que je viens juste de découvrir. Elle a gentiment répondu à mes questions de concierge.

Voici un résumé de son roman, Celle qui devait mourir :
Aux États-Unis, au sein du lycée de Glendale, trois jeunes adolescentes nouent une amitié très forte. Concluant une sorte de pacte, elles se promettent de ne jamais se trahir et de toujours privilégier leurs liens à une quelconque attache extérieure. Mais elles sont bien différentes… Et leur scolarité avançant, les tentations de la vie réelle les rattrapent vite. Jusqu’à la tragédie.
On les découvre un soir, enfermées dans les toilettes de l’école, deux d’entre elles gravement blessées et la dernière baignant dans son sang, morte, un revolver à la main…

Je vous souhaite une très bonne lecture et vous donne rendez-vous la semaine prochaine avec le commissaire Eli Di Natale.

Peux-tu nous parler de ton enfance et nous dire comment tu en es venue à écrire ?
Mon père était écrivain, il a été journaliste pendant longtemps, bien qu’il soit maintenant retraité. J’ai aimé ce que j’ai vu de sa vie. Ça avait l’air très agréable. Et j’étais le genre d’enfant qui jouait beaucoup à faire semblant, à imaginer des histoires élaborées que je racontais à mes peluches et à mes poupées.

9782810005031Comment as-tu mené tes recherches pour Celle qui devait mourir, chez Toucan Noir ?
Je n’ai pas fait beaucoup de recherches. J’en suis venue à croire que les gens ne changent pas tant que ça, même si la technologie autour de nous change.

Depuis la fusillade de Columbine, le mardi 20 avril 1999, il y a eu d’autres fusillades aux USA, comment peut-on expliquer ça ?
Je ne suis pas sûre de pouvoir. Il est évident que la facilité avec laquelle on peut se procurer une arme à feu aux USA est un problème, mais que les pouvoirs publics n’ont aucune volonté d’y remédier.

Pourrais-tu nous parler des trois personnages de ton roman Celle qui devait mourir,  Josie, Lenhardt et Eve ?
Josie est inspirée d’un archétype des livres d’enfants, La troisième fille. Quand trois filles sont amies, il y en a toujours une qui se sent exclue, le maillon faible. Elle n’est jamais le centre de l’histoire. Je voulais mettre une de ces filles au centre de l’histoire, et qu’elle s’affirme.

Lenhardt apparaît dans plusieurs de mes romans, bien que celui-ci soit le seul où il est au centre de la scène en tant qu’enquêteur. Il est inspiré d’un véritable enquêteur criminel. C’est un homme bien, mais il ne sait pas grand-chose de ce qui peut se passer dans la tête d’une adolescente, et il est plutôt choqué.

Eve ? Eh bien, l’histoire dans le bus, où on la manipule pour lui faire faire quelque chose ? C’est une histoire vraie. Je l’ai entendu raconter par une amie qui est conseillère d’orientation dans une école. Tu sais, les brimades à l’école sont devenues un vrai sujet de société aux USA. Et c’est le genre de chose que personne n’admet avoir pratiqué. Tout le monde a été victime de brimades, mais il faudrait chercher longtemps pour trouver quelqu’un qui admettrait avoir tendance à être vicieuse. Eh bien, moi j’ai été brimée, mais j’ai aussi brimé par l’exclusion – en laissant des filles en dehors, en me moquant de certaines filles dans leur dos. J’ai été frappée l’autre jour par un souvenir : j’avais 5 ans et je spéculais, avec une amie, sur le bulletin scolaire d’une autre fille de notre classe de maternelle, et on discutait des notes médiocres qu’elle avait dû avoir. Je la revois dans mon esprit. Elle avait un physique ingrat, une vraie mocheté, et très maladroite dans ses rapports avec les autres. Il y a une sorte d’instinct chez les humains, quelque chose qui les pousse à harceler les autres, à exclure et à ridiculiser. Eve a été ce genre de fille pendant un temps, mais elle se reprend dans ce livre – elle se fait des amis, elle apprend à garder les secrets.  J’aime vraiment beaucoup Eve.

Tu imagines ce qui se passe dans la tête d’une adolescente : c’était facile ou pas ?
Probablement trop facile. J’ai l’impression d’avoir toujours 16 ans, l’âge auquel mes propres difficultés à m’intégrer socialement se sont aplanies et où j’ai commencé à remarquer qu’il était possible d’être gentil sans perdre de son influence, si tu veux.

9782757828595_1_75Il y a un mot qui revient souvent dans ton roman, « mensonge». Peux-tu nous dire pourquoi ce thème est si important pour toi ?
J’ai connu un menteur pathologique. Je savais qu’il mentait. Et, pourtant, j’ai baissé ma garde et je suis devenue amie avec lui. Plus tard, j’ai eu l’occasion de m’en souvenir (qu’il était un menteur pathologique). Je suis sortie de sa vie relativement indemne, mais il a réellement détruit la vie d’une autre personne, quelqu’un de bien qui méritait mieux. Je suis une personne honnête. Pas au-dessus d’un mensonge de convenance ou un mensonge pratique (comme de dire à mon mari que j’ai fait une chose que j’avais promis de faire, puis le faire après très rapidement de façon à ne plus être une menteuse). Mais, en tant que personne honnête, je me sens dépassée par les menteurs. On ne peut pas gagner avec eux. Et vous ne pouvez jamais savoir pourquoi ils mentent, parce qu’ils sont les seuls à le savoir – et qu’ils mentent.

As-tu une anecdote sur ton roman, Celle qui devait mourir ?
Ça m’a permis de développer beaucoup de mes passions, en premier lieu la comédie musicale. Stephen Sondheim a entendu parler de mon roman par un ami commun, et m’a écrit pour m’en demander un exemplaire. Je garde encore ce mot sur mon bureau.

Le Concierge est curieux ! Pourrais-tu nous donner un avant-goût de ton prochain roman publié en France ?
Je crois que ce sera I’d know you everywhere, bien qu’il soit possible que je me trompe. C’est un roman de 2010, l’histoire de  la seule victime survivante d’un serial killer, une jeune fille qu’il a clairement délibérément choisi de ne pas tuer. Maintenant c’est une femme mariée, qui a caché cette partie de sa vie à tout le monde, qui finit par être contactée par cet homme, alors dans le couloir de la mort. Il veut lui parler avant d’être exécuté. Elle ne veut pas lui parler, mais elle craint qu’accepter ne soit le seul moyen de sauvegarder son secret.

Comment écris-tu ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
J’écris plutôt le matin, en général je travaille dans un coffee shop local, ce qui permet de me couper de toute distraction. À la rigueur, je peux revenir à mon bureau le soir et j’écris l’après-midi quand la vie ne me laisse pas d’autre choix, mais je suis moins concentrée dans ces moments-là.

Qui sont tes auteurs préférés, ceux qui t’ont donné envie d’écrire ?
J’ai été très marquée par Lolita. J’ai été très influencée par Larry McMurtry quand j’avais 20 ans, parce que son travail provoquait beaucoup d’émotion. J’avais l’impression qu’il avait déchiffré un code, trouvé une façon de parler de la vie quotidienne des gens qui me paraissait fraîche et neuve. Je lis beaucoup Philip Roth. Je trouvais réconfortant le fait que Roth et Eudora Welty, entre autres, aient eu ce que Welty elle-même qualifie de vies protégées.

Quelles sont les nouvelles, nationales ou internationales, qui te dérangent en ce moment ?
La chose qui me contrarie le plus avec les informations c’est que je n’arrive pas à les suivre. J’ai un enfant qui commence tout juste à marcher. Les jours passent sans que je lise les journaux ou  que j’écoute les nouvelles à la radio. C’est terrible.

lauralippmanDis-nous en plus sur la ville de Baltimore, fais-nous visiter un peu cette ville.
Il est évident qu’on ne peut pas l’aimer. C’est un challenge de vivre à Baltimore. Mais elle a un bon cœur et ne se préoccupe pas de ce que pense le reste du monde.

Quelle est ta musique préférée ?
J’ai un régime musical très varié, et je vis avec des hommes aux opinions très arrêtées – mon mari et mon beau-fils – qui aiment contrôler la partie audio de notre vie, alors je les laisse jouer les DJ la plupart du temps. Si je suis seule aux commandes, j’écoute des vocalistes de jazz traditionnel, du bluegrass, Elvis Costello.

Quels sont tes films préférés ?
Citizen Kane est mon film préféré de tous les temps. Je suis aussi folle d’un film qui s’intitule Le mystificateur, j’ai dû le voir une douzaine de fois. J’aime aussi un film dont je ne peux jamais me rappeler le titre. Il s’intitule Funny Bonesles drôles de Blackpool – et c’est un des rares films dont je n’ai pas pu deviner la fin parce que je me suis rendu compte, au moment même du dénouement, que je ne savais pas si j’étais en train de regarder une comédie ou une tragédie.

Quel sera ton mot de la fin pour cette interview ?
Simplement merci ! C’est toujours agréable de parler à quelqu’un qui a aimé mes livres.