Tove Alsterdal :: Femmes sur la plage

taVoici pour moi le roman à lire absolument si vous aimez les superbes portraits de femmes. Je veux parler du premier roman paru en France de Tove  Alsterdal chez Actes Sud, dans la collection Actes Noirs, Femmes sur la plage.

Un miroir magnifique sur thème du trafic humain. Imaginez trois destins de femme, imaginez que les êtres humains sont considérés comme des marchandises.

Vous aurez une autre vision du problème qui se passe entre l’Afrique et l’Europe. Si ce roman ne vous prend pas aux tripes, c’est que je ne comprends rien car je n’ai pas lu depuis longtemps un roman autant maîtrisé au niveau de l’écriture. Une histoire qui vous restera longtemps en mémoire et vous fera vous poser plein de questions sur le sujet. Un auteur de talent venu de Suède et qui a bien voulu passer sur le divan pour une séance de psychanalyse du Concierge masqué.

Voici un résumé de son roman :
À l’aube, Terese, une jeune Suédoise, se réveille sur une plage du Sud de l’Espagne. Elle descend vers la mer en chancelant et trébuche sur le cadavre échoué d’un Africain. À la faveur de la nuit, une femme débarque en cachette dans le port voisin. Elle est arrivée en bateau clandestinement et a été sauvée des vagues. Elle s’appelle Mary, mais plus pour très longtemps. À New York, Ally tente désespérément de joindre son mari, un journaliste célèbre qui travaille en free-lance. Il s’est rendu à Paris pour écrire un article sur l’esclavage moderne et le commerce d’êtres humains. Bravant sa claustrophobie, Ally s’envole pour l’Europe afin de retrouver le père de l’enfant qu’elle porte.

Je vous souhaite une très bonne lecture et vous donne rendez-vous la semaine prochaine, où nous découvrirons un tueur à gages qui veut arrêter de bosser. Et oui, ça existe !

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venue à écrire du thriller ?
J’ai grandi au sud de la Suède, mais j’ai beaucoup déménagé dans mon enfance. Ma mère est originaire de la partie la plus au nord, et mon père est originaire des forêts de l’ouest de la Suède, mais il a beaucoup travaillé en Europe de l’Est et à Londres. Ce n’est pas un hasard si j’écris beaucoup sur des séparations et le mouvement, sur les racines et le changement.

Femmes_sur_la_plageMon père était journaliste et écrivain, mais plutôt absent pendant la plus grande partie de mon enfance, c’est peut-être pour ça que j’ai décidé de devenir journaliste et écrivain quand j’avais 7 ans. Je pense que Femmes sur la plage reflète aussi la recherche d’un père, si tu veux l’analyser sous l’angle psychologique.

Après l’école, j’ai travaillé plusieurs années dans un asile psychiatrique, avant d’étudier le journalisme. Après quelques années en tant que reporter et éditrice pour la radio et la télé, j’ai commencé à écrire des pièces pour une troupe de théâtre. J’ai ressenti le besoin d’aller plus en profondeur, d’en révéler plus sur ce qu’il y avait derrière ces histoires hâtives.

Comment le thriller est-il perçu en Suède ? Y a-t-il beaucoup d’évènements autour de cette littérature ?
Le genre policier a bien sûr un énorme succès en Suède, Stieg Larsson étant le plus célèbre parmi plusieurs centaines d’auteurs (le pourcentage le plus élevé par habitant de tous les pays dans le monde entier, je pense), mais il n’y a pas tant d’événements que ça organisés autour du polar. Juste un petit festival plutôt local à Eskilstuna chaque automne, et un prix pour le meilleur polar de l’année. (Mon dernier roman, I tystnaden begravd (pas encore de titre français, peut être traduit par Dans une tombe silencieuse, ndt)  a reçu la médaille d’argent en 2012).

Le genre spécifique de thriller international que j’écris  n’est cependant pas si commun. Ce que je voulais  faire avec Femmes sur la plage, c’était écrire un thriller international animé par l’amour et les rêves des personnages, plutôt que par l’espionnage et la politique majeure comme par exemple dans les romans de John Le Carré (bien qu’il soit un de mes préférés).

Pour votre roman Femmes sur la plage, comment vous est venue l’idée du sujet principal qui est le trafic d’êtres humains de l’Afrique vers l’Europe ?
Ça a commencé par une photo dans les informations : un homme mort qui flotte au bord de la plage et personne ne s’en préoccupe vraiment. Dans les romans policiers, en général tout le monde s’en préoccupe, mais pas dans la réalité, ça dépend de qui est en train de flotter et de l’endroit où se trouve la plage. Si c’est un homme noir, présumé d’origine subsaharienne, sur une plage d’Europe du sud, c’est juste une procédure de routine. On n’y réagit pas vraiment, il y en a des milliers chaque année, ça arrive encore et encore. Mon défi était d’écrire sur ce sujet d’une manière totalement nouvelle et surprenante, qui toucherait le cœur des lecteurs.

89f1b69aa8582a1c_orgIl y a trois portraits de femmes magnifiques dans votre roman. Pouvez-vous nous en parler pour les lectrices et lecteurs qui n’ont pas encore lu votre roman ?
Mon idée était de créer une histoire dans laquelle des mondes différents se rencontreraient sur la même plage, à travers ces trois femmes dont les chemins vont se croiser comme des traces de pas dans le sable.

C’est Mary, qui vient du Nigeria, la seule survivante d’un voyage de cauchemar à travers le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe. Elle sait des choses que personne d’autre ne sait, mais si elle les révèle elle sera chassée de la communauté européenne et elle mettra en péril sa seule chance de rembourser les dettes qui l’ont envoyée ici.

Et puis il y a Terese, une suédoise de 20 ans qui passent des vacances en Espagne. Après une nuit de fête elle se réveille sur la plage, abandonnée par le mec avec qui elle était. Elle titube jusqu’à la mer et marche sur le corps d’un homme mort. Quand j’ai écrit le livre, je l’ai faite habiter à mon ancienne adresse, juste pour me rappeler ce que c’était d’être une fille de 20 ans naïve prête à faire n’importe quoi par amour.

Et enfin il y a Ally, mon personnage principal, qui est de New York, mais avec une enfance oubliée en Tchécoslovaquie. Pour moi, elle est un exemple type de personne moderne libre, sans attaches ni obligations, une freelance, sans passé, sans famille, pas de racines dont elle puisse se souvenir. Tout ce qu’elle a, c’est l’amour de son mari, Patrick. C’est un journaliste freelance, et quand il disparaît alors qu’il travaille à Paris lors d’un reportage sur l’esclavage moderne, elle doit le retrouver. Elle s’embarque pour un voyage qui va la conduire dans les coins obscurs de l’Europe, ainsi que profondément dans son propre passé.

À votre avis, pourquoi  l’Europe ne réagit pas à ce terrible problème qu’est le trafic humain ?
Et pourquoi ne réagissons-nous pas, tous ? En tant qu’êtres humains ? C’est la question qui me taraudait pendant que je travaillais sur ce livre, la raison pour laquelle je devais l’écrire. Comment pouvons-nous permettre que des milliers de gens meurent sur les plages de Méditerranée chaque année, sur nos plages, et ne même pas réagir ? Juste parce que ce sont « des autres » ? Parce que la plupart d’entre eux ont eux-mêmes pris la décision d’embarquer sur ces bateaux ? Parce que ça paraît plus facile de fermer les yeux, nos cœurs et nos frontières ?

Je n’ai pas de réponse, mais je crois que c’est une des questions cruciales de notre temps. Il s’agit de notre humanité, et de la valeur d’une vie humaine.

Avez-vous une anecdote à propos votre roman ?
Je ne l’aurais peut-être jamais écrit sans Homexchange.com. Le plus grande partie de l’histoire se déroule à Paris, et l’échange d’appartements avec une famille française m’a donné les moyens de faire les voyages de recherche nécessaires. J’ai eu de la chance, j’ai trouvé une famille qui avait un appartement adorable dans le 14ème arrondissement, qui adore aller en Suède.

Kvinnorna-på-strandenNEW_FRONT2Le Concierge est curieux ! Quel sera votre prochain roman qui paraîtra en France, mettez-nous l’eau a la bouche ?
Mon deuxième roman s’intitule donc I tystnaden begravd en suédois. Ça se passe dans le nord de la Suède, sur la frontière de l’est, et remonte jusqu’aux années 30, et aussi en Russie et l’ancienne Union Soviétique. C’est un roman policier, mais aussi une chronique familiale noire. Ça parle de ce que nous sommes prêts à faire pour une vie qui vaut la peine d’être vécue, et la recherche du paradis sur terre.

Comment écrivez-vous ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
J’écris pendant que mes enfants sont à l’école, de 9 h à 16 h. Presque tous les jours, je fais 20 minutes de marche pour me rendre à mon bureau qui, croyez-le ou pas, est un petit chalet en bois rouge sur les hauteurs de Stockholm. Il y en a beaucoup qui sont préservés à Stockholm, ce sont les anciennes habitations d’ouvriers appauvris, datant du 18ème siècle. Le mien est équipé de toilettes à l’extérieur (il n’y en a pas à l’intérieur !), et la seule alimentation en eau est une pompe dans le jardin (qui bien sûr est gelée à cette époque de l’année). Quand je suis là-bas, c’est comme si je vivais à un autre âge, loin des sollicitations du monde extérieur. Une parfaite manière de se concentrer.

Quels sont vos écrivains préférés ? Ceux qui vous ont donné envie d’écrire.
Ceux qui m’inspirent le plus parmi les auteurs de thrillers sont John Le Carré et Dennis Lehane, ce sont les maîtres. Joyce Carol Oates est aussi une grande inspiratrice, la fluidité de sa langue, et aussi la façon dont sont construits ses meilleurs romans. Des livres comme Blonde ou La fille du fossoyeur ne sont évidemment pas des polars, mais la mort est une force narrative dans ses histoires, ce qui est assez proche de ce que je fais.

Mais mon plus grand modèle est l’écrivain hongrois Imre Kertész et son œuvre maîtresse Être sans destin. En tant qu’auteur j’en ai appris le plus important : être totalement fidèle à ses personnages, quoiqu’il arrive.

Vous étiez à Caen pour le Festival des littératures nordique en 2012, quelles sont vos impressions sur les lecteurs et les lectrices français qui vous ont rencontrée ?
Ce festival était une très belle expérience. J’ai fait une intervention dans une bibliothèque à Vire, par exemple, et les gens là-bas avaient lu le roman avec grande attention. C’est devenu une des meilleures discussions avec des lecteurs que j’ai jamais connue. Ils y avaient vu des choses que je n’avais pas vues moi-même. Pour être honnête, j’étais très nerveuse. Après tout, j’ai écrit un roman qui se passe dans votre pays et je n’aurais pas été surprise d’être critiquée, mais en fin de compte ils l’ont adoré.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
Je n’ai jamais eu de hobby. Est-ce que je devrais en avoir un ? Presque tout ce que j’aime est lié à mon travail, lire, regarder des films, aller au théâtre. J’aime les longues marches sur les ponts de Stockholm, mais ces moments-là sont aussi du travail, je pense à des intrigues ou des personnages. Je pense que mon travail est ma seule passion, excepté mes enfants bien sûr. J’ai trois filles qui heureusement m’obligent à faire des choses totalement différentes tout le temps.

Quelle est votre musique préférée ?
J’aime la world music, la musique cross over, qui prend des morceaux de musique de différentes parties du monde et en fait quelque chose de moderne et de nouveau. J’ai aussi un faible pour la musique country, comme Neko Case, Calexico, ou The Swedish first aid kit (aller les découvrir !).

Quel est votre film préféré ?
En ce moment c’est votre fantastique Intouchables, puisque je l’ai vu hier. Totalement merveilleux. À plus long terme, je dirais probablement Le Pianiste (de Polanski), ou La vie des autres, ou Le Parrain, bien sûr. Sans oublier Les évadés, Casablanca et Coup de foudre à Notting Hill.

Quel est le lieu en Suède que vous aimeriez nous faire découvrir ?
Tornedalen, où est née ma mère. Si j’ai des racines, c’est là-bas, tout au nord de la Suède où la rivière Torne sert de frontière avec la Finlande. C’est une partie très différente de la Suède, formée par le climat très dur et la proximité de l’est. Quand ma grand-mère était enfant, c’était la Russie tsariste sur la rive d’en face, à seulement quelques centaines de mètres. C’est une région de grands conflits et de rêves sauvages – dans les années 30 par exemple, il y avait des villages où un tiers des gens étaient communistes, un tiers étaient nazis, et le tiers restant appartenait à un culte religieux local, qui attendait que l’Arche de Cristal se pose sur la rivière Torne pour les emmener vers la paradisiaque Jérusalem.

Quel serait votre mot de fin pour cette interview ?
Merci ! (en français dans le texte). Je suis très honorée et ravie que mon roman soit nominé pour ce prix. Comme je l’ai dit, j’étais très nerveuse à l’idée de rencontrer mes lecteurs français, aussi est-ce la reconnaissance la plus gratifiante que je pourrais espérer.

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