Marie Vindy :: Une Femme seule

mvLe roman était dans ma bibliothèque depuis un moment. Croisant régulièrement Marie Vindy sur des salons, je me suis dit qu’il serait temps de lire Une Femme seule, sorti chez Fayard.

Quelle ne fut pas ma surprise, vraiment agréable, de découvrir un roman de haut niveau par son style, cette façon de créer des personnages simples, sans nous sortir un super-héros ou un alcoolique névrosé. Ce n’est pourtant pas folichon, un gendarme de province. Et pourtant, quel charisme ! Simple et efficace.

Elle réussit à nous capter de la première à la dernière page, vraiment une très belle réussite. Une nouvelle voix du roman noir à ne pas ignorer.

Résumé :
Un petit matin de janvier, au lieu-dit de L’Ermitage, Marianne Gil est réveillée par une pluie de coups frappés à sa porte. Son ami Joe, affolé, a découvert le corps sans vie d’une jeune fille derrière les granges, au fond de la propriété. Ils préviennent les autorités.
Le capitaine Francis Humbert, de la brigade de recherches de Chaumont, prend la tête des opérations. Les premières constatations révèlent que la victime a été étranglée, mais rien ne permet d’établir son identité. Qui est-elle ? Et que faisait-elle seule, dans les bois, en plein hiver ?
Mystérieuse Marianne, qui vit cachée et porte un secret que ni le silence ni la solitude n’ont su consoler. Écrivain de renom, cette femme seule à la beauté sauvage dégage une fragilité à laquelle Humbert sent confusément qu’il ne peut résister. Divorcé, englué dans une vie de caserne qui ne lui convient plus, cet enquêteur acharné va tout risquer pour la protéger de son passé…

Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine. Nous partirons en Hollande rendre visite à un auteur fort sympathique.

Bonne lecture à vous tous.

Marie, peux-tu nous parler de ton enfance et nous dire comment tu es venue à écrire du polar ?
J’ai eu une enfance très heureuse qui, comme tu sembles l’associer dans ta question, n’est pas étrangère au désir d’écrire. Ma mère, mon père en particulier, mais aussi ma sœur qui est professeur de français, sont de grands lecteurs et l’appartement familial était habité de livres et de bibliothèques. Je me suis plongée avec passion et boulimie dans la lecture. A 15 ans, j’étais une inconditionnelle de Zola et je connaissais par cœur la généalogie des Rougon-Macquart ! Mais mon enfance a également été marquée par le jeu, une activité intense, primordiale, qui a ouvert mon imaginaire. J’étais agent secret, détective, aventurier, flic ou voleur… J’étais un homme ou une femme, un extra-terrestre ou un animal, j’étais surtout le héros ou l’héroïne de mes propres histoires. Je crois que ça a été un bon entrainement pour me projeter dans de multiples personnages et les faire vivre sur le papier.

La souffrance, l’indignation ou la colère peuvent être un fulgurant moteur d’écriture, le rêve, l’imagination le sont également. Dans tous les cas, écrire rend libre. La liberté, c’est probablement ce que recherche tout écrivain et tout artiste. Je sais aujourd’hui que mon univers mental et intime nourrit mes intrigues.

Je suis née à Dijon, j’ai passé un bac littéraire et artistique, puis j’ai intégré l’Ecole des Beaux-Arts de Besançon, puis de Nantes. Être artiste, c’est inventer sa vie et son économie. Le premier état allait de soi, trouver un équilibre économique a été plus compliqué. J’ai donc été plasticienne, animatrice, prof d’arts plastiques, mais je cherchais autre chose… J’ai écrit mon premier manuscrit sur un coup de tête, à 28 ans, comme une nécessité, un besoin irrépressible d’aller jusqu’au bout d’un projet qui me paraissait immense. J’ai su immédiatement que j’avais trouvé ma voie.

MARIE_VINDY_CHOISIE.inddComment se sont passées tes recherches pour ton roman Une Femme seule chez Fayard noir ?
Je poursuis mes recherches, au sens large, depuis l’écriture de ce fameux manuscrit en 2000. Je me suis d’abord intéressée aux serials killers américains : dans la littérature, c’était Thomas Harris et le Silence des agneaux, inspiré de deux célèbres serials killers (Ted Bundy et Ed Kemper), Les racines du mal de Dantec inspiré d’Arthur Shawcross, Un tueur sur la route d’Ellroy, Le poète de Connelly, Post mortem de Patricia Cornwell, pour ne citer que les plus célèbres, mais dans les journaux, de notre côté de l’Atlantique, on découvrait avec horreur les crimes des biens réels Émile Louis, Pierre Chanal, Francis Heaulme, Guy Georges pour les plus connus. En vérité, j’ai été choquée par cette réalité qui m’a semblé soudainement bien trop proche (Émile Louis œuvrait en Bourgogne, à Auxerre, à 150 kilomètres de Dijon, ma ville natale, Guy Georges dans un quartier de Paris où je résidais fréquemment à l’époque où il sévissait – rétrospectivement, ça fait froid dans le dos). Malgré toutes mes lectures plus ou moins effrayantes, je n’avais jamais véritablement songé que toutes ces horreurs et ces pervers si fascinants dans la fiction existaient bel et bien ! J’ai poursuivi  mes lectures par des documents écrits par des journalistes, des témoignages d’enquêteurs, des essais sur la police et sur la justice, sur la psychiatrie, les perversions… (voir mon site) J’avais une soif de comprendre l’indicible et j’ai tenté de retracer ces univers dans mes deux premiers romans.

Avec la sortie du Sceau de l’ombre, et grâce à un journaliste et fait-diversier du quotidien local Le Bien public, mes possibilités de rencontres se sont élargies. J’ai pu discuter avec des policiers, des gendarmes, des psychiatres, des avocats, des juges, et depuis trois ans je me suis encore rapproché de cet univers en devenant chroniqueuse judiciaire pour ce même journal. J’assiste aux audiences en correctionnelle (et parfois aux Assises) et j’en fais des comptes rendus. Cette fois, les trafiquants de drogue, les voleurs, les violeurs, les pédophiles, les escrocs, les pères incestueux, et tous les autres qui ont franchi les limites de la loi, je les vois dans les prétoires…

Lorsque j’ai commencé de rédiger Une femme seule, j’avais donc un bon bagage pour tout ce qui touche au passage à l’acte criminel et aux procédures d’enquêtes. Je me suis alors tournée vers l’autre partie du livre, celle dédiée à l’accouchement sous x. Là encore, j’ai commencé par lire des documents écrits, par me renseigner sur la législation dans ce domaine et les abus ou les détournements qui ont pu exister. Et j’ai cherché des témoignages… faire parler les gens pour comprendre les mécanismes et liens entre les victimes et leurs agresseurs. Dans le cas précis, j’ai cherché des témoignages de femmes ou d’hommes qui ont vécus l’adoption ou de femmes qui ont accouchées sous x.

Parle nous du personnage principal – et marquant – de ton roman, le Capitaine Francis Humbert.
Francis Humbert est directement inspiré du gendarme Jean-François Abgrall qui a enquêté des années sur Francis Heaulme. Lorsque, comme je le disais plus haut, je me suis documenté sur les tueurs en séries français, j’ai trouvé une somme de témoignages de gendarmes. Celui d’Abgrall, de Jean-Marie Tarbes (sur Chanal), de Michel Roussel (sur Patrick Alègre). Il existe aussi pas mal de littérature autour d’Émile Louis et du gendarme Jambert qui l’a traqué, là encore pendant des dizaines d’années… et dont la fin est aussi tragique que celle qu’aurait pu imaginer un romancier (suicide ou meurtre ? la question n’a pas véritablement été tranchée !)

J’ai remarqué que tous ces hommes avaient un profil assez proche. Une grande humanité, un caractère obsessionnel, une détermination inflexible et… de gros problèmes avec leur hiérarchie !

Une anecdote également m’a été très utile : au détour de la salle des pas perdus, j’ai appris de la bouche d’un avocat l’histoire d’un gendarme qui s’est trouvé à enquêter sur sa femme suspectée d’être complice d’escroquerie. Au lieu de le signaler et de se retirer de l’enquête, le gendarme a poursuivi jusqu’à la fin de l’instruction où l’anomalie a été découverte ! Autant dire que les avocats n’ont pas eu de mal à obtenir des exceptions de nullité (des vices dans la procédure)… Il existe également plusieurs cas de gendarmes meurtriers, dont un qui était un tueur en série ! (Alain Lamare, le tueur de l’Oise). Alors, tout est possible et qu’un gendarme ait une relation avec un témoin n’a rien d’invraisemblable !

Humbert a un caractère assez lisse d’apparence. Une impression qui s’effrite sans doute quand il se glisse dans les pas du tueur et qu’il devient, comme le meurtrier, voyeur et obsédé par Marianne. On sent que sa personnalité est en réalité beaucoup plus complexe. On découvrira par la suite qu’il est très, trop, possessif !

couvLesceau_newlook.qxdSi je te dis que ton roman n’est pas qu’un polar, c’est aussi un roman d’amour, tu me réponds quoi ?
Oui, bien entendu, c’est le roman d’une rencontre assez terrible finalement. Humbert se pose lui-même la question : sans la découverte de cette jeune fille morte dans la propriété de Marianne, ils ne se seraient jamais rencontrés. Le couple qu’ils forment est très particulier (mais quel couple ne l’est pas ?). Tout les oppose, pourtant l’un ressent le besoin de protéger et l’autre d’être protégé. Finalement, ils sont peut-être faits l’un pour l’autre ? Ce couple bien entendu sera au cœur des prochains livres…

As-tu une anecdote sur ton roman Une Femme Seule ?
On m’a demandé si j’avais vécu moi-même ce que j’ai écrit dans le roman, en particulier l’adoption ou l’accouchement sous x, certaine personne le pense. Une femme m’a dit aussi qu’elle s’était reconnue dans le personnage de Léna. Ce n’est pas la première fois que des personnes qui ont souffert, qui ont elles-mêmes été victime, ait envie de me parler. Cela s’est également produit avec Nirvana transfert, qui évoque le traumatisme d’un jeune homme victime d’un pédophile dans son enfance.

Le concierge est un grand curieux : est-ce que dans ton prochain roman on retrouvera Le Capitaine Francis Humbert ?
Oui, tu as pu le deviner dans mes précédentes réponses, Une femme seule est le premier roman d’une série. On retrouvera bien entendu Francis Humbert, Marianne, Sylvie, Ladro…

Comment tu écris ? (Le Matin ? Le soir ? Dans un bureau….)
J’écris par période, mais quand je m’y mets, j’ai beaucoup de mal à faire autre chose. Pendant une semaine, ou deux, ou trois… j’écris toute la journée, avec plus ou moins de facilité, parfois jusque tard dans la nuit. Puis je laisse reposer, je fais autre chose pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines, comme aller au tribunal pour écouter tous les malheurs des gens… Et ensuite j’y reviens.

J’ai la chance d’habiter dans une grande maison, j’ai un bureau séparé. Pour moi c’est une nécessité. Je travaille dans le silence, sans musique, je fais des schémas, j’ai des cartes, des post-it et toute ma documentation  à porter de main. Je construis mes intrigues comme on joue au Lego. Pièce par pièce, en tirant la langue.

Peux-tu nous parler de tes autres romans pour les lecteurs qui souhaiteraient mieux te connaitre ?
Je ne m’en rendais pas compte au départ, évidemment, mais je l’ai compris et je l’utilise maintenant à bon escient : tous mes romans ont des thèmes communs et révèlent mes obsessions. L’intimité, la proximité avec soi-même, donne de la profondeur aux textes.

Certain de ces thèmes sont le couple et la dualité, la musique, les chevaux, le monde rural et les paysages (n’oubliez pas que j’ai été peintre dans une première vie !)

Mon premier roman Mektoub est également une histoire d’amour, celle d’une femme pour son cheval… et d’un désamour, cette même femme pour son mari.

On a également deux enquêteurs aux méthodes opposées. Une femme gendarme (nous sommes à la campagne, au cœur du Morvan), seule (oh ?), mal dans sa peau, et un expert psychiatre, fin profileur, qui a des airs de Maigret.

Un tueur en série s’en prend aux cavalières et à leur monture lorsqu’elles se baladent seules dans les sombres forêts du Morvan… J’explore le rapport entre les femmes (cavalières et amazones) et les chevaux, un rapport fortement sexué dans l’imaginaire collectif.

Le Sceau de l’ombre relate la traque d’un couple criminel. Un très jeune homme, presque un adolescent est rongé par ses pulsions qui explosent lorsqu’il rencontre une femme plus âgée, laquelle veut se venger de son amant et des hommes en général.

On n’y découvre un flic torturé, le commandant Simon Carrière, et une analyste criminel très douce et très futée, Marie-Shan Li.

L’intrigue se déroule à Dijon, ma ville. La province chère à Chabrol, où les secrets demeurent cachés, où l’horreur se dissimule derrière l’apparente douceur de vivre. Ce roman, qui met en scène une fois encore des tueurs en série, est surtout basé sur la vraisemblance des crimes, de l’enquête et de leurs mécanismes. C’est mon roman sans aucun doute le plus terrifiant ! Et pourtant, je voulais qu’il soit exactement l’inverse du Silence des agneaux !

On retrouve Simon Carrière et Marie-Shan Li dans Nirvana transfert. Warren Stoll est un jeune adulte, fan absolu de Kurt Cobain. Ancien toxicomane, orphelin et suicidaire, Warren voudrait se sortir de sa vie de misère. Au début du roman, il travaille comme manutentionnaire et il tente de se persuader que sa petite amie parviendra à l’aider à trouver un équilibre. Mais des lettres anonymes titillent son amnésie et le replonge dans le passé.

9791090324688_01_02Nirvana transfert n’est pas un roman sur la pédophilie, mais une histoire qui raconte les traumatismes que ressentent les victimes et qui modifient leur vie entière. Il parle d’ambivalence et de cette chaîne du mal qui pousse les victimes à se détruire ou à reproduire ce qu’elles ont vécu. La brigade de protection des mineurs prend également une place importante dans le récit. Je voulais faire un peu mieux connaitre ce service de police si particulier et les hommes et les femmes qui y travaillent.

Onzième parano est un roman plus léger. L’héroïne imposée par la collection Polar and Rock’n’roll, Mona Cabriole, est une jeune journaliste, fait-diversière et chroniqueuse rock. Il est évidemment question de musique, le roman se déroule aux rythmes de ma discographie, grunge rock et pop ! Je me suis beaucoup amusée à l’écrire. Bien entendu, on y découvre des couples très bizarres, un chanteur adulé toxico et obsédé sexuel, un tueur en série aux prises avec une secte, un avocat qui pourrait être machiavélique, une victime érotomane, limite schizo. Bref, une galerie de personnages très attachants !

Quelle est l’actualité qui t’énerve en ce moment ou qui te fait rire ?
Aucune. Une imbécilité médiatique chasse l’autre tous les jours. L’actualité ne m’apprend rien, au contraire de la littérature qui m’éclaire sur le monde.

Quels sont tes goûts en matière de lecture ? Et quels sont les écrivains qui t’ont marqué ?
Les romans noirs et les romans policiers. Maupassant et Zola, Poe et Baudelaire, Simenon. Les thrillers américains des années 80/90, la littérature américaine en générale, Hennick Mankell. Les romans noirs français de mes amis et amies auteurs.

Je vois que tu aimes les grands espaces. Veux-tu nous parler d’un endroit que tu aimerais nous faire partager et faire découvrir ?
Je peux vous parler du nord de la Bourgogne… la Côte d’Or, l’Yonne, les forêts sombres du Morvan et la Haute-Marne. Mes paysages préférés sont ceux que je découvre à cheval. J’aime la forêt, les grandes plaines, le vert des champs de blé au printemps, la douceur pastel des étendues d’orges l’été, le jaune du colza qui contraste avec le bleu du ciel. Les chemins qui serpentent sur la colline, les villages logés dans le creux des vallées, les rivières dont on peut emprunter le lit à cheval… J’aime l’odeur des chevaux et du crottin, de la terre mouillées par la pluie, de la poussière des sols d’été, des fermes. J’aime la fraîcheur de la rosée du matin, entendre chanter les oiseaux, mais j’aime aussi le bruit d’un tracteur dont le moteur tourne à vide dans une cour.

J’adore boire l’apéro derrière l’écurie, à Couternon, et me faire charrier par mes potes agriculteurs… Oui, ce sont des moments que j’aimerais faire partager, mais je ne suis pas sûr qu’ils soient aux goûts de tout le monde !

Quelles sont tes musiques préférées ?
Le rock, c’est sûr ! Nirvana, la pop… et plein d’autres choses. Il faut jeter un œil à la BO de Onzième parano !

Quels sont tes films préférés ?
Les films de Chabrol, ceux de Pialat. J’aime beaucoup Sans toi ni loi de Varda, les films de Ken Loach, de Lars Von Trier et de Gus Van Sant. Les films policiers et les films noirs… étonnant, non ? 

Le film qui m’a le plus marqué ces derniers temps est Les crimes de Snowtown, de l’Australien Justin Kurzel. Mais je le ne conseille pas à tout le monde… on est très loin du divertissement !

Quel serait ton mot de fin ?
Pas de mot de la fin… je crois que j’ai déjà beaucoup trop parlé !

Juste un grand merci au concierge masqué pour m’avoir proposé cette interview !