Marc Pastor :: La mauvaise femme

pastorEn 1917, à Barcelone, un monstre enlèverait et assassinerait des enfants de prostituées qui n’osent déclarer leur disparition. Est-ce une rumeur ? Un seul homme décide de mener l’enquête : l’inspecteur Moisès Corvo.

Né à Barcelone, Marc Pastor nous narre un fait divers qui a secoué sa ville dans les premières années du XXe siècle et signe un roman à l’atmosphère digne de livres d’épouvante. Vous serez surpris par un personnage qui se fait remarquer, la Mort. Très sympa comme idée.

Avec un style brillant, il signe un superbe roman qui marque les esprits, me faisant penser que cet auteur se fera connaître car on se plonge facilement dans son roman.

Je vous laisse avec ce charmant policier de la Scientifique de Catalogne qui a répondu avec gentillesse à mes questions de Concierge.

La semaine prochaine, nous partirons à la rencontre de l’une des voix les plus prometteuses du polar français. Très bonne lecture à tous.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous en êtes venu à écrire des romans policiers ?
Je me souviens avec émotion avoir lu la collection complète de Alfred Hitchcock et les 3 enquêteurs, romans dans lesquels trois garçons remportaient un concours et consacraient leur temps à résoudre des crimes et des évènements paranormaux dans leur ville. Il y avait des voleurs, mais également de faux esprits ainsi que des momies des temps anciens. Ces romans alimentaient tellement mon imagination qu’à une époque, j’ai même voulu devenir détective privé afin de les imiter. En fait, je me souviens que pour mes anniversaires, on allait jusqu’à m’offrir des romans de Sherlock Holmes et des recueils de nouvelles d’Agatha Christie, que je garde encore d’ailleurs précieusement.
Durant les premières années de mon adolescence, je fus marqué par mes nombreuses lectures de Stephen King. Il me donnait des frissons. C’est ce que j’ai voulu faire par la suite : écrire des situations qui feraient naître chez le lecteur de vives émotions.

Diplômé en criminologie, vous exercez au sein de la police scientifique du gouvernement catalan. Pouvez-vous nous raconter en quoi consiste votre travail ?
C’est très simple, c’est comme dans NCIS, la série télévisée, mais avec des épisodes plus longs !
J’enquête sur les homicides, les vols et les agressions sexuelles. Je cherche des traces, des indices et les marques laissées par l’auteur des faits sur la scène du crime. Ensuite, je me charge de faire la comparaison des empreintes digitales.
En outre, je suis spécialisé en physionomie et portraits-robots. En d’autres termes, je compare les traits anthropométriques entre le suspect d’un crime et les images que nous pouvons obtenir d’une banque, d’une station-service, d’un supermarché, etc. À partir du portrait-robot, je dessine donc au crayon un portrait de l’agresseur pour aider lors de l’identification.

36d237205483a128c21056df689c5bc19c1f5850Comment avez-vous organisé le travail d’investigation afin de préparer l’écriture de La mauvaise femme ?
J’ai travaillé fondamentalement sur deux niveaux : l’un étant l’enquête sur l’assassinat, et l’autre l’époque.
En ce qui concerne Enriqueta Marti, j’ai surtout fouillé dans les journaux et magazines de l’époque. Comme il s’agissait d’un évènement bien connu, j’ai pu trouver suffisamment de sources. En revanche j’ai dû séparer le bon grain de l’ivraie car l’information se mélangeait constamment à l’opinion.

Je voulais connaître l’avis des gens sur cette époque que je connaissais plutôt peu. Je déteste ces romans où deux protagonistes parlent de sujets politiques comme s’ils étaient dans un débat télévisé ; où tout cadre historique semble être un copier-coller de Wikipédia. Il me faut du temps pour me plonger dans l’époque et m’en imprégner avant de pouvoir écrire à son sujet. Ainsi, entre autres choses, j’ai trouvé le guide de poche d’un agent de la circulation de 1912 avec tout un tas d’information sur Barcelone dont n’importe quel passant aurait besoin.
J’ai également lu pas mal de romans se déroulant à cette époque (La Teranyina de Jaume Cabré ; La felicitat de Lluis Anton Baulenas) dont un qui précède directement l’époque à laquelle se déroule La mauvaise femme (La xava, de Juli Vallmitjana).

Parlez-nous du personnage principal, le très attachant inspecteur Moïse Corvo.
Moïse Corvo grandit progressivement en tant que personnage. Mon idée était de recréer un cliché bien connu, celui de l’anti-héros justicier. Pour moi il a toujours été une sorte de croisement entre Clint Eastwood dans Dirty Harry et les films de Leone. En fait, le roman tient beaucoup du western spaghetti, et je voulais faire de Moïse une sorte de cow-boy.
C’est un personnage très agréable à écrire. Je crois même qu’il a sa propre personnalité. Car lorsque je me retrouve avec lui, ses dialogues me viennent sans effort. Je me surprends moi-même !
On le retrouvera d’ailleurs dans le roman suivant, Bioko, bien que plus jeune et dans une ambiance complétement différente : L’Afrique coloniale.

Parlez-nous de cet incident qui a frappé Barcelone au début du XXe siècle.
Barcelone est une ville endommagée au début de ce siècle. En 1909, il se produisit ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de « Semaine Tragique ». Plusieurs offensives sont lancées vers le Maroc, où les jeunes de la classe moyenne catalane sont en train de mourir comme des mouches. Le peuple, indigné, se soulève donc durant une de ces offensives et prend d’assaut les couvents et les monastères de la ville. Ils finissent par exécuter des prêtres et des sœurs dans les rues.

Les évènements durent une semaine, mais cela suffit pour que l’on nomme Barcelone « La Rose De Feu » (Rosa de Foc). Trois ans plus tard, en 1912, on arrête Enriqueta Marti. La ville est une véritable poudrière et certaines rumeurs naissent au sujet d’Enriqueta. En effet, elle livrerait les enfants des classes populaires aux familles les plus aisées. On raconte que le gouverneur de l’époque a tu ces rumeurs lorsqu’il se rendit compte que la ville allait exploser à nouveau. Pour ma part, cela ne fait aucun doute.

Pouvez-vous nous donner une anecdote au sujet de votre roman La mauvaise femme ?
Pendant ma période de documentation, j’avais du mal à comprendre comment une femme pouvait agir de manière si violente envers des personnes sans défense tels que les enfants. Au même moment, nous avions une autre tueuse en série à Barcelone, qui assassinait les personnes âgées. Durant deux mois, nous courions contre la montre afin de l’arrêter, et ce furent les jours les plus angoissants de ma vie. Non seulement je profitais de ces évènements pour tenter de décrire la frustration ressentie quand un flic enquête sur une affaire aussi horrible que ça, mais en plus, je savais que le tueur en série était le véritable copycat d’Enriqueta.
Comme j’ai eu l’occasion de la connaître et de la regarder dans les yeux, je me suis inspiré d’elle pour créer le personnage de la mala dona. En fin de compte, elles étaient la même tueuse, dans la même ville, mais avec cent ans de différence.

Marc_PastorLe Concierge masqué est très curieux. Quel sera votre prochain roman ?
Mon prochain roman est Bioko. Il s’agit du premier cas de Moïse Corvo, où il apprend à enquêter et dans le même temps se retrouve confronté à la dureté du monde. Ce roman se passe en Afrique en 1887, au sein des colonies espagnoles de Guinée Équatoriale. Il mélange le roman noir, le roman d’aventure et même quelques touches de fantastique. Mais je ne veux pas trop en dévoiler…

Comment écrivez-vous ? Plutôt le matin, durant la nuit, sur votre bureau…
Cela dépend. J’avais l’habitude d’écrire seulement le matin, mais cette fois j’ai changé. La seule condition est que j’ai besoin d’être seul, en retrait, devant mon ordinateur portable. Écrire n’est que la pointe de l’iceberg dans l’élaboration d’un roman. 80% du travail réside dans les moments où tu n’es pas en train d’écrire. Autrement dit dans ces moments où tu imagines la fin de telle ou telle scène, où par quelle phrase tu vas débuter ton dialogue.

Quels sont vos auteurs préférés ?
Comme toujours, il est difficile de répondre à cette question puisque dans chaque genre littéraire il y a des auteurs que j’aime plus ou moins. Cela dit je n’en citerai qu’un : Richard Matheson. J’aime son talent pour le visuel, son imagination débordante pour créer des rebondissements sur chaque histoire. Moi, plus tard, j’aimerais vraiment avoir son talent.

Pouvez-vous nous donner votre vision de Barcelone ? Vos lieux favoris ?
J’ai grandi à Barcelone et bien évidemment j’ai une préférence pour le centre historique. C’est ici que l’histoire de la ville est condensée, de la Barcelone romaine à la Barcelone actuelle, en passant par l’époque médiévale. Il n’y a pas un seul coin de rue qui ne recèle de mille anecdotes historiques. Et si je devais ne choisir qu’un seul endroit, que peut-être vous ne connaissez pas, je dirais le Labyrinthe de Horta. C’est un lieu assez éloigné du centre, une ancienne maison de maître appartenant à une famille du XIXe siècle et qui aujourd’hui fait partie de la ville. Elle doit son nom au labyrinthe situé dans son parc. J’aime beaucoup les labyrinthes.

Parlez-nous du prix « Crimes d’encre » que vous avez obtenu. Qu’avez-vous ressenti en le remportant ?
Eh bien je n’ai pas sauté de joie tout simplement parce que je venais juste de subir une opération. Mais hormis cela, j’étais très honoré. Cela va certainement paraître présomptueux, mais j’espérais vraiment remporter ce prix. J’avais confiance en mon roman et il avait tout pour le remporter. En fait, si j’ai pu le présenter au jury, c’est grâce à mon épouse et ma mère. À l’époque où je posais les bases de mon roman, elles me dirent : « Quand tu l’auras terminé, ce roman remporta le prix ».

J’avais rédigé 50 pages et il me restait encore deux mois. Je l’ai terminé en un mois et demi. Sachant que tout était déjà dans ma tête.

Quelle est l’actualité qui vous abat le plus ? Et celle qui vous fait sourire ?
Je suis fatigué de voir toutes ces mauvaises nouvelles sur la crise et la situation économique. On dirait que notre vie entière tourne autour de l’argent. C’est affligeant. Dans ma famille on m’a toujours dit : Il est malvenu de parler d’argent. Et à présent il semble qu’il soit partout. Ce qui me fait sourire, c’est de voir les gens qui se surpassent jour après jour. Les Jeux Olympiques par exemple : voir le visage de ces athlètes qui donnent tout au moment clé. Voir leur émotion au moment de la victoire. Même ceux qui ne gagnent pas sont présents et c’est ce que j’aime.

Que pensez-vous du Festival du Roman Noir de Frontignan et des lecteurs français ?
Ce fut une agréable surprise pour moi, j’ai passé un super moment. J’ai pu rencontrer beaucoup d’auteurs avec lesquels je souhaite garder contact. En septembre, je vais commencer à étudier le français car ça a été très frustrant pour moi de ne pas pouvoir communiquer avec mes lecteurs. Je dois donc y remédier.
Le lecteur français, pour ce que j’ai pu en voir, est un lecteur avide d’histoires fraîches. Mais il a une véritable aversion pour le sang et la violence. En ce sens, il est plus proche de l’Allemand que de l’Italien ou l’Espagnol. Curieux, n’est-ce pas ?

Quel est votre film préféré ?
A la recherche de l’Arche Perdue de Steven Spielberg, sans aucun doute. Je ne m’en lasse pas.

Et votre musique ?
Eels. Mark Oliver Everett écrit et compose d’une manière qui me touche vraiment. Toujours.

Sur quelle phrase termineriez-vous cette entrevue ?
Continuez à lire et merci !