Francis Zamponi :: Le Boucher de Guelma

zamponiCe fut une très bonne surprise que ce roman découvert après avoir rencontré son auteur, Francis Zamponi, au festival Polars du Sud 2012, à Toulouse. Quel plaisir de lire Le Boucher de Guelma (Folio policier) et d’apprendre l’histoire de ce massacre que je ne connaissais pas.

Francis Zamponi et écrivain et journaliste. Son roman Mon Colonel a été adapté au cinéma par Laurent Herbier, spécialiste de l’Algérie et très bonne plume de surcroît.

L’histoire du Boucher de Guelma m’a fait penser aux événements qui se sont passés au Chili avec Pinochet quand il fut retenu en résidence en Angleterre pour ses crimes et relâché par ses amis anglais pour de prétendus problèmes de santé… Sauf que là, l’Algérie n’est pas l’amie de la France… Suite à la colonisation de ce pays par la France, les rapports ne sont pas les mêmes !

Voici un résumé  du roman :
1945, Algérie. Les Algériens défilent au cours d’une manifestation pacifique pour célébrer la libération mais aussi pour des motifs sans doute plus complexes. La situation est tendue comme pas possible : les militaires en place sentent que quelque chose se trame : comme le parfum d’une possible insurrection. Effrayés par le nationalisme des Algériens, les militaires auraient tué un scout musulman porteur du drapeau du pays. Tout de suite, la machine s’enclenche : massacres d’Européens contre massacres de musulmans. Bilan ? Si les pertes françaises sont minimes, le gouvernement algérien d’aujourd’hui annonce un chiffre de 45 000 massacres !

Aujourd’hui : Maurice Fabre, alors sous-préfet durant les massacres de 1945, se fait arrêter lors d’une escale à Alger de son avion qui devait se rendre en Tunisie. Arrêté et mis en examen pour crimes contre l’humanité. Le vieil officier, tout d’abord, se cabre et conteste qu’on puisse le juger et puis, il se prend au jeu. Finalement, agacé par le cirque ambiant, par les pressions du gouvernement français, par les menaces des nationalistes algériens, il décide de tout balancer sur les massacres de 1945, révélant une terrible conspiration.

Je vous conseille énormément ce roman qui, à coup sûr, vous surprendra et je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour un voyage à Barcelone.

Très bonne lecture à vous tous.

 

 

guelmaPouvez-vous nous parler de votre enfance en Algérie et nous dire comment vous êtes venu à écrire des romans noirs ?
J’imagine que c’est un des privilèges des enfants que de ne pas se rendre compte du caractère « anormal » du monde qui les entoure. L’Algérie de mon enfance, en paix puis en guerre me paraissait un cadre de vie sans problème. Ce n’est que bien plus tard que je me suis demandé pourquoi je n’étais pas bilingue arabo-français, pourquoi il n’y avait guère d’Arabes dans mon école ou pourquoi on ne pouvait s’éloigner des villes sans escorte militaire. C’est cette prise de conscience tardive qui, je crois, m’a amené à me demander comment j’aurais réagit face à cette situation si j’avais eu quelques années de plus.  Et c’est ainsi que j’ai créé le héros de mon premier roman qui découvre que les départements français d’Algérie n’étaient pas tout à fait semblables à ceux de la métropole et que ce que l’on nommait pudiquement les « événements » étaient en réalité une guerre.

En lisant Le Boucher de Guelma, je ne connaissais pas cette période en 1945, pouvez-vous nous en parlez sans dévoilé trop votre roman.
Je ne connaissais pas, moi non plus, ce qu’était l’Algérie en 1945. J’avais entendu, enfant, des bribes de conversations évoquant ce que mes grands parents, ma tante et mon oncle avaient vécu à Guelma en 1945. Je me suis documenté, non sans mal, et j’ai appris ce qu’avait été les émeutes de Sétif et la répression qu’elles avaient provoqué. J’ai eu un choc en découvrant qu’au lendemain de la fin de la seconde guerre mondiale, un gouvernement issu de la Résistance, avait massacré dans l’indifférence générale des milliers d’Algériens et avait cru que ce massacre suffirait à résoudre ce que l’on n’appelait pas encore le « problème algérien ». Pour moi, ce qui s’est passé en 1945 est le vrai début de la guerre d’indépendance et annonçait la fin de l’Algérie française telle qu’elle avait existé depuis un siècle. Mon personnage principal, lui, est conscient de cette situation, et veut, avec l’aide des Américains qui étaient alors très présents en Algérie, renverser la vapeur et créer un état européen en Afrique du Nord. En faisant subir aux arabes le sort que les Américains avaient fait subir aux Indiens.

Une grande part de vos romans sont consacré aux séquelles de la guerre d’Algérie, pour quelle raison ?
Lorsque j’ai écris mon premier roman Mon colonel, la guerre d’Algérie n’était guère « à la mode ». Mais en me documentant pour l’écrire, j’ai découvert combien cette guerre avait influencé les Algériens, bien entendu, mais aussi les Français. J’ai eu envie d’explorer les traces qu’elle avait laissé dans les esprits et les comportements. Depuis, bien des livres ont paru sur ce thème, roman ou essais, mais il reste encore bien des aspects de cette histoire à explorer.

Comment se passent vos recherche pour l’écriture de vos romans ?
J’ai une formation de journaliste et de documentariste. Je ne commence à écrire que lorsque j’estime avoir une connaissance suffisante de la période dans laquelle vont évoluer mes héros. Je veux savoir comment ils s’exprimaient, comment ils réagissaient, quelle était leur vie quotidienne. Pour cela, je rencontre des témoins, je lis, je regarde des films et je note. Bien entendu, je ne me sers pas de tout ce que j’ai accumulé mais je suis incapable de commencer à écrire avant de me sentir en phase avec l’époque dont je vais parler. Jusqu’ici, personne ne m’a reproché d’avoir commis des anachronismes.

movie375040Selon vous, est-ce que l’Algérie restera toujours une cicatrice pour la France ?
Je me garderai bien de faire des pronostics mais la violence de ce que lis et entend à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie montre que la cicatrice est toujours béante.

Parlez-nous de vos trois autres romans, Mon Colonel, In Nomine patris et Le don du Sang, pour les lecteurs et lectrices qui ne vous connaissent pas.
Ces trois romans possèdent un point commun dont je ne me suis rendu compte qu’après leurs parutions : ils essayent de montrer comment des jeunes gens « convenables » peuvent être amenés à commettre des actes dont leur entourage les aurait jugé incapables. Il suffit pour cela qu’ils se retrouvent confrontés à des situations qui leur paraissent inacceptables. Dans Mon colonel, un étudiant en droit est amené à superviser des séances de torture. Dans In nomine patris des lycéens commettent des attentats en entrant dans l’OAS, l’Organisation armée secrète, qui défend l’Algérie française. Dans Le don du sang, c’est un petit fils de harki qui, se sentant humilié, devient terroriste.

Avez-vous une anecdote pour votre roman Le boucher de Guelma ?
Je viens de découvrir un essai intitulé : Le 8 mai 1945. Les discours français sur les massacres de Sétif, Kherrata et Guelma. L’auteur, docteur en sciences de l’information et en littérature me fait l’honneur de consacrer un chapitre à mon roman. La conclusion de son analyse est que j’ai recréé le discours idéologique des Pieds-noirs et des politiciens français de l’époque. Ce serait pour moi un éloge car c’est ce que j’ai voulu faire. Malheureusement, cet éminent universitaire n’a pas compris mon intention et m’accuse de vouloir ainsi procéder à la réhabilitation posthume de l’idéologie de mon personnage principal qui a organisé une partie des massacres. Ce n’est pas parce que je mets en scène un bourreau que je le justifie !

Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ? Car le concierge est curieux !
Hélas, je ne le puis car je suis en panne. J’ai rédigé un roman qui ne tient pas la route et il va falloir que je le reprenne totalement. Ou que j’en écrive un autre…

Comment écrivez-vous ? (Le matin, Le soir ou dans un bureau…)
J’écris le matin tôt. Parfois même très tôt. Le lieu ? Cela dépend. Parfois chez moi à Montpellier. Parfois en Corse et en général là où je me trouve et que j’ai un bouquin en cours.

1271669_3175281Quels sont vos écrivains préférés ? Ceux qui vous ont fait écrire.
Mes choix sont très variés et variables. Je lis tout et parfois n’importe quoi. Dans le domaine de l’écriture, j’avoue une préférence pour Georges Simenon. Plus pour sa manière d’écrire que pour ses personnages. Et le fonctionnement de Simenon en tant qu’auteur me fascine toujours. Ceci dit, je ne lis pas que lui et j’aime beaucoup les journaux intimes. Avec une préférence pour ceux dont les auteurs ont disparu. Par exemple celui de Jules Renard ou des frères Goncourt qui sont, au demeurant, des personnages odieux.

Quelle actualité nationale et internationale vous énervent ?
Peu d’événements nationaux ou internationaux me réjouissent. Globalement, je dirais que ce qui me hérisse le plus est le traitement souvent apporté par les médias français à l’actualité : manque de connaissance du sujet, alignement de clichés, analyses péremptoires… Quand je pense qu’en tant que journaliste j’ai du moi aussi donner cette impression à mes lecteurs, j’enrage.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
La vie elle-même.

Quelles sont votre musique et chanson préférées ?
Je n’ai pas de musique fétiche. Selon les périodes, j’écoute du classique, du jazz de la musique arabo andalouse ou de la chanson polyphonique corse.

Quel est votre film préféré ?
Puisqu’il faut en citer un, je dirai que c’est A bout de souffle de Jean-Luc Godard.

À quel personnage de l’histoire de France aimeriez-vous posez une question ? Et laquelle ?
Je demanderai volontiers à Napoléon 1er pourquoi il a quitté l’île d’Elbe pour tenter de reconquérir son trône. Quelle manque de vision de l’avenir ! S’il était resté souverain de cette petite île méditerranéenne ce micro-Etat serait devenu un paradis fiscal et la famille Bonaparte serait aujourd’hui aussi riche que la famille régnante de Monaco.

Quel sera votre mot de fin ?
Je me rends compte en rédigeant les réponses que je ne déteste toujours pas parler de moi. C’est peut-être aussi ce que je fais dans mes romans.