Eric Miles Williamson :: Bienvenue à Oakland

williamsonPour cette première interview de l’année 2013, nous partons aux États-Unis.

Natif d’Oakland, la ville de Jack London qui fut, comme lui, ouvrier de chantier, Eric Miles Williamson écrit pour témoigner de là où il vient et de la vie de ceux qui l’entourent. Aujourd’hui professeur de littérature à l’université, il est auteur de romans noirs remarqués, dont Gris-Oakland (Gallimard, 2003) et Noir Béton (Fayard, 2008).

Il dénonce le rêve américain avec une poésie mêlée de rage qui n’est pas sans rappeler Céline, Miller et McCarthy.

Pour ne rien vous cacher, cette interview, je l’attendais depuis longtemps. Pour moi, Eric Miles Williamson est un auteur américain majeur. Pour preuve la force de ses trois romans publiés en France. J’ai voulu lui rendre hommage avec cette interview car il mérite d’être mis devant les projecteurs tellement il a de talent.

Il a eu la gentillesse de répondre à mes questions de concierge et vous verrez qu’il répond franchement, sans langue de bois. Il revient sur son enfance et sur sa vie aux États-Unis et sa vision sur le roman noir et la littérature en France.

Voici un résumé de son dernier roman, Bienvenue à Oakland, sorti chez Fayard :
États-Unis, de nos jours. T-Bird Murphy, la quarantaine, fils d’immigrés irlandais, se terre dans un box de parking. On le soupçonne d’un crime qu’il n’a peut-être pas commis.
Incarnation du quart-monde occidental, T-Bird écrit sa rage. Un long monologue intérieur, animé par les figures de son passé, qui vient tromper sa solitude et mettre des mots sur la violence de l’exclusion.
T-Bird a grandi dans le ghetto noir et mexicain d’Oakland, une ville industrielle qui rejette les Noirs, les Chicanos et les Blancs pauvres vers les décharges, sur les bords pollués de la baie de San Francisco.
Pour faire mentir le destin, il a sacrifié à la sainte trinité : études, mariage et consommation. Il a fait tous les petits boulots, vécu dans les pires conditions. Mais on n’a jamais voulu voir en lui que l’enfant de ses origines, fauteur de troubles en puissance.
Renvoyé à sa misère et du fond du chaos qui l’a englouti, il revendique la déchéance comme nouvelle forme de liberté, et la solidarité comme espérance de dignité.

Un grand merci aussi à Lilas Sewald, éditrice chez Fayard, qui m’a permis de joindre l’auteur et un grand merci à Sandrine pour sa superbe traduction et sans qui le Concierge aurait été bien dépourvu quand la bise fut venue.

Et je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour un roman qui se passe en Algérie.

A bientôt !

 

Pouvez-vous nous parler de votre enfance ?
On me pose souvent des questions sur mon enfance, probablement parce que la façon dont je dépeins T-Bird Murphy dans Gris-Oakland et Bienvenue à Oakland paraît brutale aux yeux des gens qui s’intéressent à la littérature. Je me contenterai de dire qu’il y a eu des moments difficiles et de beaux moments. J’ai principalement écrit sur les mauvais moments, et quand on me pose des questions c’est de ceux-là que je parle. Ça fait mieux pour la presse – tu sais, le pauvre enfant abusé qui réussit à surmonter l’adversité, des conneries comme ça. Le Grand Mensonge Américain. Personne ne se remet jamais d’avoir été abusé et de la pauvreté. Alors qu’est-ce que tu dirais de ça – au lieu de parler des sales moments de ma jeunesse, je te parlerai de quelques-unes des bonnes choses.

milesTu sais, quand tu es enfant et que tu es pauvre, tu ne te rends pas compte que tu es pauvre, surtout si tout le monde autour de toi est dans la même situation. Tu dois manger des sandwiches au ketchup ? Et alors ! Le gosse d’à côté aussi. Tu as des trous dans tes chaussures ? C’est pareil pour ton meilleur copain. Tu dois aller à l’école à pied parce que tu n’as pas les moyens d’acheter un vélo ? Rejoins la légion de gens qui arpentent les trottoirs du malheur. Sauf si tu as la malchance de rencontrer des gosses de riches et leurs parents (ce qui normalement n’arrive pas), tu ne te rends jamais compte que ta situation économique est différente de celle de n’importe qui d’autre. C’est juste la vie.

Eh bien, j’ai vraiment grandi dans une très grande pauvreté. Il y a même eu des moments sans pain ni ketchup à la maison, peut-être quelques crackers salés, ou un peu de soupe de tomates en boîte. Mais je n’ai jamais crevé de faim. J’ai grandi au nord de la Californie, et sur le chemin de l’école, je pouvais cueillir des prunes et des abricots sur les arbres qui poussaient le long du chemin, ramasser des noix tombées des arbres des voisins, des oranges, des citrons, des avocats, des cerises. Ça veut dire que j’avais souvent la courante, mais j’étais toujours nourri. Je dînais parfois chez des copains dont les parents étaient un peu mieux lotis. J’ai eu des repas gratuits à l’école. Les autres gosses partageaient leur casse-croûte avec moi. Ce n’était pas vraiment un problème.

En tout cas, pas jusqu’à la fac. Pas jusqu’à ce que je commence à fréquenter des filles. Là, mon pote, les choses ont commencé à merder. Je n’oublierai jamais mon premier rencart à la fac. J’avais emmené une fille de riches (quelqu’un dont les parents étaient propriétaires de leur maison était riche, en comparaison de l’endroit où j’avais grandi) voir une pièce à San Francisco, Richard III de Shakespeare. Après la pièce, j’ai commis l’erreur de lui proposer de la présenter à ma famille. Je l’ai emmenée chez moi, et quand je me suis arrêté dans le tournant et qu’elle a vu la cabane dans laquelle vivaient mon père et mes frères, elle m’a dit « Ramène-moi à la maison. Je ne savais que tu étais de ce genre-là ». J’ai dit « Quoi ? » « De ce genre-là », elle a dit. « ça », et elle a regardé la cabane et fermé les yeux.

Ce scénario s’est répété encore et encore, et ça arrive encore aujourd’hui. Ma petite amie à l’université, une fille de la classe moyenne qui venait de l’Alaska, ne voulait pas m’épouser parce que sa famille ne voulait pas qu’elle épouse un pauvre. La famille de ma seconde femme me déteste encore aujourd’hui parce que je l’ai épousée et salie en procréant avec elle, en l’inséminant avec du sperme de col bleu.

On m’invite à des fêtes chez des gens riches en tant que symbole représentatif de la racaille blanche. Ils m’exhibent comme un cochon premier prix, pour bien montrer qu’ils ont l’esprit assez libéral, bien-pensant et dépourvu de préjugés pour se montrer avec un pauvre. C’est écœurant.

Cependant il y a eu beaucoup de bons moments. L’homme qui m’a élevé (ce n’était pas mon père) nous emmenait camper au moins deux fois par mois. Il était mécanicien, et il entretenait les moteurs d’un hors-bord, pour la NDBA (la National Drag Boat Association – Association Nationale de Hors Bord), un bateau à fond plat à essence nommé “Spooky”. On allait à des courses à travers tous les États-Unis, Washington, Oregon,  Arizona, Nevada, Californie, et mes frères et moi nagions dans des lacs pendant que les hors-bords rugissaient sur le parcours d’un quart de mile à 200 miles à l’heure .On faisait des barbecues le soir, et les gosses traînaient dans l’obscurité sur les terrains autour des motels, ou dans les campings, ou les bois et les champs et le long des côtes.

Dans notre enfance on avait une liberté presque totale, la liberté d’explorer les montagnes, les villes, les ghettos et les quartiers où nous n’aurions pas dû aller. Nous buvions de l’alcool et nous fumions de l’herbe et nos parents s’en fichaient. Nous traînions dans les rues avant l’aube et nous nous définissions nous-mêmes au lieu de laisser la société nous définir. On violait la loi, et parfois on se faisait prendre, et on a appris comment ne pas se faire attraper, et quelles étaient nos limites. On a été vieux très jeunes., ce qui n’arrive plus aux États-Unis. Les seules personnes qui sont vraiment libres en Amérique sont les très riches et les très pauvres. Aucun des deux groupes n’a quoi que soit à perdre. Les deux font exactement ce qu’ils veulent. Je considère maintenant, à l’âge de 51 ans, que j’ai en fait eu beaucoup de chance de grandir dans la pauvreté. Personne ne peut me dire ce que je dois faire, et je suis devenu l’homme que je voulais être.

Comment cela vous a-t-il conduit à écrire des romans noirs ?
Je suis reconnaissant que Bienvenue à Oakland n’ait pas été publiés dans une série noire, comme mes deux précédents romans publiés en France, et que mon travail soit enfin considéré comme de la littérature. Il y a parmi vous, français, des gens qui ont essayé de m’expliquer pourquoi mes romans sont catalogués comme « polars » chez vous. D’un point de vue américain, je n’écris pas de polars. J’aime à penser que j’écris de la fiction littéraire. Vous autres vous appelez ce que j’écris « roman policier » ou « polar » ou « roman noir ». On m’a dit que parce que j’écris sur des sujets « sombres », et sur la classe ouvrière, d’une certaine manière pour les français cela me démarque des auteurs de « littérature générale ». Il se peut que je me trompe là-dessus, mais apparemment les français ont décidé que si les personnages principaux d’un roman ne sont pas des trous du cul pleins aux as préoccupés par leurs petites crises existentielles, si les personnages d’un livre sont confrontés aux aléas et aux tribulations du quotidien ordinaire des travailleurs pauvres, alors le roman est instantanément catalogué dans la catégorie « roman noir ». C’est ainsi que des auteurs comme Barry Hannah ou Chris Offutt sont considérés comme auteurs de Noir, plutôt que comme des auteurs littéraires. Je remarque que des auteurs comme Faulkner, Jack London, Steinbeck et Hemingway sont eux catalogués comme auteurs littéraires.

Je suis enfin reconnu comme auteur littéraire en France, et c’est ma brillante éditrice de chez Fayard, Lilas Sewald, que je dois remercier pour ça.

bienvenueL’an dernier, je faisais partie d’un groupe d’auteurs invités au festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo appelé « White Trash » – racaille blanche -, dans lequel j’étais avec Donald Ray Pollock, qui écrit aussi sur la classe ouvrière. Comment se fait-il qu’on qualifie des auteurs issus de la classe ouvrière de « white trash » ? Je n’ai peut-être pas les manières d’un aristocrate, d’un connard de gestionnaire de fonds de placement, ou d’un diplomate, je ne connais peut-être pas mon pédigrée, je ne sais peut-être pas qui est mon père (mais qui le sait vraiment ? Seules les mères peuvent être sûres), et je ne porte pas de foulards , de pull-overs ou de gants. Des fois, je m’essuie le nez avec ma manche. Je ne me coupe pas les ongles, je les ronge. Je jure comme un putain de charretier. On m’a déjà vu il fut un temps en train de pisser dans les allées. Je ne cire pas mes chaussures et je déteste porter des cravates – je n’ai jamais porté de col roulé de ma vie – mais j’ai lu plus de livres que n’importe qui que je connaisse, et j’écris de meilleurs livres que la plupart des auteurs américains. Tu veux que je te dise où se trouve réellement la racaille blanche ? Parmi les courtiers de Wall street, les banquiers, dans les compagnies d’assurance , les grands groupes pétroliers, et parmi les nababs des médias.

Comment se sont passées tes recherches pour ton roman Bienvenue à Oakland ?
Pour aucun de mes romans je ne fais de recherches. J’écris juste sur ce que j’ai vécu. Tout comme T-Bird Murphy, j’ai été SDF pendant, peut-être, 6 mois de ma vie. J’ai vécu dans la cabine d’un camion-benne. J’ai vécu dans des garages sans eau ni moyen de chauffage. J’ai connu beaucoup, beaucoup de gens qui se sont faits assassiner. J’ai été trompettiste professionnel. Dans mes romans, je pars de mes expériences personnelles et je les arrange pour en faire une histoire cohérente, en transformant la réalité pour en faire quelque chose de crédible. En fait, j’édulcore un peu la réalité de ma propre vie. Il y a des choses qui me sont arrivées, ou dont j’ai été le témoin, qui sont si horribles que les gens secoueraient la tête et me diraient « c’est pas crédible, amigo ».

Oakland c’est l’envers du rêve Californien, du rêve américain ?
Quand East Bay Grease a été publié en France sous le titre Gris-Oakland, on m’a collé cette étiquette de gars qui écrit sur l’envers du rêve américain (en français dans le texte- ndt). Je pense que c’est un tas de connerie. Le rêve américain est , et a toujours été, un mensonge. Aujourd’hui on l’injecte au peuple américain à travers les médias comme une drogue, et on en fait la publicité à l’étranger à travers nos films, nos séries télé et nos bulletins d’information de façon à faire passer l’Amérique pour autre chose que ce qu’elle est. Nous sommes et avons toujours été une nation fondée sur la brutalité, sur une bataille capitaliste destinée à causer du tort à nos concitoyens et à toute nation qui voudraient nous défier. J’écris sur la réalité de larges pans de l’Amérique. Ce qui fait que j’ai l’air de raconter une histoire différente de mes collègues auteurs mieux nantis. C’est que généralement les gens qui ne sont pas riches n’écrivent pas de livres, ils travaillent.

Dans Noir Béton, tu nous montres le quotidien précaire de ces hommes violents et solitaires qui travaillent sur les chantiers. C’est ta vision de ce qui se passe sur les chantiers aux États-Unis ? Car, si je ne me trompe, tu as été ouvrier de chantier ?
D’abord, tous les ouvriers du bâtiment avec lesquels j’ai travaillé étaient beaucoup moins violents que les professeurs avec lesquels j’ai travaillé. Dans les universités, les professeurs font tout pour saboter la carrière les uns des autres. Ils feraient n’importe quoi pour se démolir, pour détruire complètement leurs collègues. Quand elle a su qu’on m’avait offert une très bonne place dans une grande université, une de mes collègues a envoyé une liste calomnieuse de raisons pour lesquelles elle ne devrait pas m’engager. L’université a alors retiré sont offre. Depuis je n’ai plus jamais pu obtenir d’autre place dans une université, car tout le pays a été informé des choses ignobles dont elle m’accusait, qui étaient en fait des mensonges. Mais que ce soit faux importe peu. Je suis coupable jusqu’à preuve du contraire. Si quelqu’un est accusé, on le suppose coupable, ou au moins entaché. Elle a été jusqu’à dire que je n’avais jamais rien légitimement publié de ma vie. C’était une femme que je considérais comme une amie de la famille. Elle et son mari avaient gardé mes fils pour que ma femme et moi puissions sortir dîner.
Je n’ai jamais rien vu de tel sur un chantier de construction où, si tu te prends la tête avec quelqu’un, tu lui en colles une, il te la rend et tu repars travailler. À la fin de la journée, on se boit une bière ensemble au bar. Il y a beaucoup plus de solidarité parmi les ouvriers qu’ils n’y en a parmi les les trouducs en col blanc, supposés être des « professionnels « . Je préfère qu’on me mette un poing dans la figure plutôt qu’on me calomnie et me diffame. Les ouvriers du bâtiment ont une éthique. Les professionnels n’en ont pas.

noir-betonSi je te dis que tu es un écrivain des invisibles et des exclus de la société américaine, que me réponds-tu ?
Je réponds oui.

Mais il y en a d’autres. Paul Ruffin écrit sur les pauvres du Mississippi et du Texas. Larry Fondation écrit sur les opprimés de Los Angeles. Daniel Woodrell nous montre la vie des péquenauds des Mont Ozarks. Chris Offutt la vie des gens dans les forêts du Kentucky. Michael Gills écrit sur les pauvres de l’Arkansas, Ron Cooper sur les indigents de Caroline du Sud. La description de la vie des travailleurs de Joliet, en Illinois, par Patrick Michael Finn est déchirante. Il y a Donald Ray Pollock, Glenn Blake, Dagoberto Gilb, Marc Watkins, Joseph Haske. On est toute une équipe. Ma mafia des rustres. Je suis fier d’être considéré comme un chef de file, d’avoir reçu autant de reconnaissance, spécialement en France, mais je ne suis qu’un parmi de nombreux auteurs qui révèlent la pénible réalité et les terribles beautés de la vie des moins fortunés.

Comment écris-tu ? (le soir, le matin, dans un bureau…)
Tout de suite, alors que j’écris mes réponses à tes questions, il est midi. Une cigarette est en train de se consumer dans un cendrier plein de mégots. Il y a une canette de bière à moitié vide sur mon bureau et j’écoute la symphonie n°98 en si bémol de Haydn. Mon téléphone a déjà sonné une douzaine de fois ce matin, et je n’ai pas répondu. Le sol est couvert de feuilles chiffonnées, les brouillons de cette interview. L’entrée de mon bureau, un petit espace sombre et étroit seulement éclairé par la lumière de l’écran de l’ordinateur, est presque obstruée par une pile de linge à plier. Je porte un bas de pyjama et un débardeur.

Je suis un auteur sporadique. Des fois, je reste des mois sans écrire un mot, et parfois j’en écris 1000 par jour tous les jours pendant des mois. C’est très dur d’écrire pour moi, et je l’évite jusqu’à ce que j’ai une tâche à terminer ou si j’ai un roman en moi qui doit absolument sortir. Je n’ai écrit des livres que parce que j’en ressentais la nécessité absolue. Si un jour je me mets à écrire un roman juste pour écrire un roman, juste pour avoir quelque chose à faire imprimer et peut-être me faire de l’argent, j’arrêterai définitivement. Les seuls livres qu’on devrait écrire sont ceux que l’ont doit absolument sortir. C’est un crime contre l’humanité d’écrire un livre qui n’a pas besoin d’être écrit, et ceux qui se rendent coupables de ça devraient être sévèrement punis. De préférence battus avec un objet contondant.

Quels sont tes auteurs préférés ?
C’est une question à laquelle il est impossible de répondre. Je n’ai pas d’auteurs « préférés ». En revanche, il y a des auteurs vers lesquels je reviens périodiquement. Je relis régulièrement Moby Dick, le plus grand roman américain jamais écrit. Je suis un fervent lecteur du Roi Lear de Shakespeare. Dans La Bible, je relis le Livre de Job. J’ai souvent lu Tropique du Cancer et Tropique du Capricorne d’Henry Miller.

J’emporte les essais d’Emerson partout où je vais. Nietzsche and Shopenhauer, E.M. Cioran, Faulkner, Sartre, Beckett, Joyce, Kafka, Au coeur des ténèbres de Conrad, , Mémoires écrits dans un souterrain (aussi connu sous les titres L’esprit souterrain, Les carnets du sous-sol, Le souterrain, etc. – ndt), de Dostoïevski. Walden de Henry David Thoreau. Baudelaire et Whitman, Yeats, William Carlos Williams. Rimbaud. De tous ces auteurs, et de beaucoup d’autres, j’ai appris les ficelles de mon métier, et je me rappelle que je ne serai jamais un aussi bon auteur qu’aucun ce ceux-là.

As tu une anecdote sur ton roman Bienvenue à Oakland que tu voudrais partager avec nous ?
Non. Pourquoi ? La période de ma vie où j’ai écrit Bienvenue à Oakland a été très douloureuse pour moi. Je n’aime pas penser à ce qui s’est passé durant cette période de ma vie

Quelle est l’actualité internationale qui t’énerve et celle qui te fait rire ?
Je n’ai pas de télévision, et je ne suis abonné à aucun journal. Je ne sais pas de quoi on parle dans les médias, et même si je le savais, ici aux États-Unis, on n’a pas de nouvelles internationales. Ça fait de nombreuses années que je n’ai pas vu dans un reportage télé ou dans un journal américain des informations sur nos guerres en Irak ou en Afghanistan. Est-on encore en guerre contre eux ? Il faut vous rappeler que je suis un américain, et que de ce fait j’ignore tout de ce qui se passe en-dehors de mon quartier. C’est le type de culture que nous avons développé et que nous continuons à encourager. Je ne connais même pas le nom des sénateurs de mon état, encore moins ceux des membres du Congrès. On ne parle jamais d’eux dans les journaux. Des lois sont votées tous les jours dans mon état et au Congrès des États-Unis et on n’en parle jamais, et je dis bien JAMAIS, dans les journaux ou à la télévision.

Qu’est-ce qui me fait rire dans les nouvelles internationales ? Rien.

Le Concierge est curieux ! Peux-tu nous mettre l’eau à la bouche et nous parler de ton prochain roman ?
Eh bien, j’ai l’intention d’écrire le roman que j’ai recherché toute ma vie, un livre appelé Victory. Il se déroule pendant la seconde guerre mondiale, et commence quand les japonais bombardent Pearl Harbor et que l’Océan Pacifique commence à devenir le théâtre d’opérations qui retient toute l’attention de l’armée américaine. Notre flotte navale focalisait jusque-là son attention sur l’Océan Atlantique, puisque c’est de ce côté qu’il y avait la guerre. Mais tout ça a changé quand nous sommes entrés en guerre contre les japonais. Nous avions besoin de vaisseaux de guerre sur la côte ouest, beaucoup de vaisseaux. A Oakland, ma ville natale et celle de mes pères, et dans la ville voisine, Richmond, la Kaiser Corporation et la Moore Dry Docking Company ont commencé à construire ce que nous connaissons sous le nom de bateaux « Victory ». Le problème était qu’il n’y avait pas assez d’ouvriers en état de travailler sur la côte ouest pour construire ces bateaux.
Alors la compagnie de construction de bateaux a bombardé de publicités les états les plus pauvres des États-Unis, l’Arkansas, l’Oklahoma, le Texas, le Missouri, le Mississippi, dans les journaux, les magazines, en posant des affiches sur les poteaux téléphoniques, avec des prospectus lâchés par avions sur les petites villes, des publicités qui promettaient un emploi stable et des salaires décents. Trois millions de gens ont migré vers les états de l’ouest, la Californie, l’Oregon, l’état de Washington, et ont trouvé des emplois sur les chantiers navals. Des noirs, des hispaniques, des blancs pauvres, des immigrants arrivés récemment, tous venus travailler pour construire des bateaux Victory. Ils se sont installés et ont amené leurs familles entières (et nombreuses) dans l’ouest.

Puis la guerre s’est terminée. L’industrie navale a licencié presque tous ses effectifs.

Instantanément des ghettos sont apparus là où se trouvaient les chantiers navals, à Long Beach, Oakland, Portland et Tacoma. Les effets se font sentir encore aujourd’hui. Les familles de ces gens souffrent encore de la pauvreté provoquée par ces licenciements massifs. Et la tension raciale qui existe dans des endroits comme Oakland et Los Angeles est le résultat direct de ce boum de l’industrie navale suivi de son démantèlement.

Victory sera l’histoire (encore jamais racontée) de ces ouvriers et de leurs familles, une saga épique sur trois générations qui commence avec la migration vers l’ouest et se finit par la situation actuelle sur la côte ouest.

williamson2L’autre roman sur lequel je travaille s’intitule Up Yours, Williamson. C’est le troisième et dernier épisode de la trilogie T-Bird, qui inclut Gris-Oakland et Bienvenue à Oakland. Up Yours, Williamson remplit les blancs entre la jeunesse de T-Bird et sa ruine finale, qui le laisse vivant dans un garage dans le Missouri.

Mais il y a un coup de théâtre. L’auteur de Up Yours, Williamson ne sera pas Eric Miles Williamson, mais T-Bird Murphy. Ce sera une histoire sur Eric Miles Williamson, l’auteur des romans sur Oakland mettant en vedette T-Bird Murphy, racontée par T-Bird Murphy. T-Bird Murphy est indigné, parce que la plupart, sinon tous, les actes attribués à T-Bird Murphy sont en réalité le fait de Williamson. T-Bird est un mec décent de la classe ouvrière qui a une femme à laquelle il est marié depuis 30 ans, 4 enfants adultes, et un emploi stable. T-Bird révèlera que Williamson n’est pas un romancier en col bleu, mais plutôt un professeur d’université qui ne travaille que 12 heures par semaine et passe la plupart du reste de son temps à lire, à écrire, et à boire trop d’alcool. Il racontera que la plupart des mecs dans le bar de sa ville natale de Oakland peuvent tout juste le tolérer, lui et son attitude prétentieuse envers eux, et qu’ils ne le tolèrent que parce que sa famille habite le même quartier depuis très longtemps.

Voici la dernière ligne :  » Enfin Williamson reçoit ce qu’il mérite ».

Quelle est ta vision de ton pays ? Et surtout tes espoirs pour son avenir ?
L’Amérique est une fosse à merde. Si je pouvais en partir et trouver un emploi de professeur dans un autre pays, je le ferais. T’aurais pas un emploi pour moi ?

Le problème, c’est que personne ne veut embaucher un américain. Ils savent à quel point en réalité nous ne sommes bons à rien. Partout autour du globe, les gens savent qu’on ne vaut rien. Et, à un moment ou à un autre, on a chié dans l’arrière-cour de tout le monde.

Ici, aux États-Unis, on embauche des canadiens, des britanniques, des français, des nigérians, n’importe qui qui ne soit pas américain. Mais personne au monde n’embauchera un professeur d’anglais américain. Et je ne peux pas émigrer pour devenir plombier et déboucher vos toilettes bouchées par la merde à moins de pouvoir prouver mon autonomie financière. Ce qui veut dire que, aux yeux du monde, les seuls américains qui vaillent un clou, ce sont les américains riches. Mitt Romney peut déménager en France. Moi je ne peux pas. Vous pouvez le prendre, ce sac à merde. Prenez Bush et Cheney, aussi, tant que vous y êtes. S’il vous plaît. C’est votre politique d’immigration, d’après ce que je crois. Et celle de la plupart des nations industrialisées dans le monde.

Mes espoirs pour l’Amérique? J’espère m’en échapper un jour, et emmener ma famille avec moi. Puis j’aimerais la voir brûler.

Quelles sont ta chanson et ta musique préférées ?
J’ai été, tu le sais, musicien professionnel, trompettiste. Je n’ai pas de préférés – comme pour les auteurs. Mais je vais te donner une liste de groupes, de compositeurs, et de musiciens que j’écoute régulièrement, qui à la fois me stimulent et me calment, qui se combinent pour chanter la chanson de la musique des sphères de mon âme. Voilà la liste. J’aime écouter Bach, Haydn, Mozart, et Mahler. Glenn Miller, Tommy Dorsey, Frank Sinatra, Stan Kenton, et Al Hirt. Si j’écoute du rock, c’est Santana, Creedence Clearwater Revival, Kid Rock, Pink Floyd, Peter Gabriel. J’aime écouter Tito Puente et les Gipsy Kings. Quand j’ai écrit Bienvenue à Oakland, j’écoutais beaucoup de rap, pour me mettre dans l’ambiance d’Oakland. The Tower of Power, surtout leur premier album, East Bay Grease (c’est de là que j’ai tiré le titre de mon premier roman – Gris-oakland ndt). C’est un groupe d’Oakland qui jouait dans la station service de mon père, et il n’y a pas de mots pour dire à quel point ils ont influencé mon écriture, le rythme, les contrastes, les thèmes et les variations, la force et l’émotion de ma prose.

Quels sont tes films préférés?
Je ne regarde pas de films. Je lis et j’écris des livres.

gris-oaklandQue penses- tu de tes lectrices et lecteurs français ? Et quel souvenir gardes-tu de tes visites en France ?
Mes lecteurs français sont plus sophistiqués que mes lecteurs américains. En France, les lecteurs comprennent que mes livres sont une critique sociale, que j’essaie de montrer l’ignoble monstre qu’est le capitalisme, que j’essaie de faire comprendre que les gens de la classe ouvrière aux États-Unis méritent mieux que ce qu’on leur donne, qu’il y a de l’honneur, de la beauté et de la dignité dans la classe ouvrière, et qu’ils sont prisonniers dans les miasmes du travail manuel et des taudis à cause des oppresseurs capitalistes qu’ils servent, que leurs conditions ne s’amélioreront que par la solidarité et le feu. Les français comprennent ça, et applaudissent.

En Amérique, je suis vu comme une grande gueule qui braille par-dessus les toits des immeubles des ghettos comme un sale cabot. Quand je m’attaque à la complaisance des riches et à leur mépris pour les pauvres, je suis vu comme un pleurnicheur mécontent, faible murmure qui s’élève des égouts de l’Amérique. En Amérique la majorité des gens veulent des histoires avec une morale et une fin heureuse dans lesquelles tout finit bien, dans lesquelles règne la justice de contes de fées de la Bible. Aussi les lecteurs moyens, des idiots pour la plupart, n’aiment pas mes œuvres. Ou alors ils aiment mes œuvres pour les mauvaises raisons, pensant que T-Bird est un héros, pas un exemple de l’état de dégradation dans lequel un homme peut tomber quand il fait partie de la classe ouvrière. D’un autre coté, l’establishment littéraire new-yorkais n’aime pas mes œuvres non plus, parce que j’écris une littérature de rébellion, une littérature qui fuit leurs prétentions, leur suffisance, leurs règles. Si on écrit contre l’establishment, on peut être sûr de ne jamais en faire partie.

Mais je suis très content de ma position aux États-Unis. Melville a été insulté, Mark Twain aussi. Henry Miller a été interdit, ainsi que Burroughs. Ginsberg a été interdit, Faulkner ignoré, et Poe est mort dans la misère. J’aimerais penser que mon travail est aussi dangereux que celui de ces gens-là. En Amérique, si beaucoup de gens admirent votre travail de votre vivant, vous pouvez être sûr que c’est de la daube. Des exemples : Joyce Carol Oates, John Updike, Jonathan Franzen, Toni Morrison, Philip Roth. Je préfère être détesté comme Mailer qu’aimé comme Alice Walker ou Amy Tan ou Robert Stone.

Mes lecteurs français sont super.

Quel sera ton mot de fin ?
Barman, la même chose !