Rogelio Guedea :: 41

C’est quand les frimas de l’hiver s’invitent à nos portes que le rêve d’un ailleurs ensoleillé est les plus fort. je vous ai compris. Zou, direction le Mexique avec Rogelio Guedea et son roman 41 sorti chez Ombres noires (jeune et brillante maison d’édition qui nous trouve de telles pépites.)

Le  voyage ne sera pourtant pas de tout repos entre la perversion des politiciens, et la perte de l’innocence des jeunes Mexicains. Ce roman, tiré d’un fait divers réel, m’a ouvert les yeux sur la situation actuelle du Mexique et fut aussi un grand moment de lecture, hélas trop court.

Suite à de nombreuses menaces de mort émanant du Cartel, l’auteur s’est vu obligé de quitter son pays avec sa famille. Je suis de tout cœur avec lui, car prendre autant de risques pour dire stop à ce qui se passe dans son pays ne peut que recevoir mon admiration.

Aujourd’hui il vit en Nouvelle-Zélande, où il enseigne la littérature hispanique.

Résumé  :
Des traces de sang sur le pare-chocs arrière d’une voiture. Dans le coffre, le cadavre de Ramiro Hernández Montes, tué par balles. Situation pour le moins embarrassante pour le frère de la victime qui espère son élection au poste de gouverneur de l’État de Colima. Quatre flics sont chargés de l’enquête avec pour consigne de l’étouffer. L’enquête révèle une série d’assassinats d’homosexuels, tous abattus avec un calibre .41, mais aussi les orgies organisées dans des villas luxueuses et le goût de certains notables pour les enfants.
Ailleurs dans la ville, un gamin livré à lui-même se lie d’amitié avec un adulte qui ne tarde pas à l’initier à la drogue et au sexe. Un jour, on le présente à un couple, Roi Camilo et Reine Sofía…

Je vous laisse avec ce formidable auteur que je remercie pour cette interview, et dont j’attends avec impatience le prochain roman. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine destination La Belgique cette fois…

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire des polars ?
J’ai été un enfant de la rue. Enfant d’un mariage dysfonctionnel. Sans frère ni sœur. Difficile. J’ai été ce qu’alors au Mexique on connaissait comme « Enfant problème ». J’étais expulsé des écoles, j’avais un manque d’affection qui aujourd’hui fait des ravages dans ma façon de voir le monde et j’ai grandi dans l’instabilité émotionnelle. Heureusement, quelques livres sont arrivés à temps entre mes mains et m’ont tiré de la tourmente dans laquelle je vivais, puisque je suis même parti de la maison pour mener une vie, disons vagabonde à travers le nord du Mexique, où j’ai travaillé dans un bar à tacos, une fabrique de boutons pour vêtements, un supermarché, etc. Je me suis rendu compte, à un moment, que je voulais être écrivain. Me consacrer à la littérature à temps complet. Si elle avait réussi à me sortir de l’abîme, le moins que je pouvais faire c’était de me donner à cette passion (parce que c’était devenu une passion) à temps complet. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai étudié le Droit parce que j’avais entendu que les écrivains étudiaient le Droit (comme Octavio Paz et Alphonse Reyes, mes deux plus grands référents lors de mes dix-huit ans), et donc je me suis lancé.  Dès le premier semestre de la carrière, j’ai commencé à travailler au ministère de la justice, comme secrétaire. Je recevais les plaintes, déclarais des criminels, réceptionnais les déclarations de témoins, faisais des levées de cadavre, remplissait les actes des nécropsies, etc. C’est l’origine de mes romans policiers, qui n’ont fait que raconter une infime partie (10 % peut-être) de ce que j’ai vécu là. Pourquoi les écrire ? Il n’y n’avait plus d’autre remède.

Vous vivez en Nouvelle-Zélande en raison de menaces de mort. Je suppose que vous devez penser au Mexique. Pouvez-vous nous parler de cette période difficile de votre vie ?
C’est l’insécurité de mon pays qui m’a fait venir en Nouvelle-Zélande (ou quitter le Mexique). L’incertitude de vivre dans un pays dominé par la corruption, la violence et l’impunité, ses plus grands maux, qui dérivent de la pauvreté, l’injustice et la faim. De plus, je voulais être libre, m’exprimer librement, et à l’époque déjà cela était impossible au Mexique. Tu dois te soumettre au pouvoir d’État ou politique. Dans le cas contraire, deux choses se présentent à toi : l’exil ou la mort. Et la mort non seulement physique, mais bien pire : celle qui te laisse sans liberté. Un écrivain ne peut pas vivre sans liberté, en particulier ceux qui sont intéressés par l’engagement social, sans que cela ne modifie la dimension esthétique que toute œuvre doit poursuivre.  Depuis la Nouvelle-Zélande je ne fais que regretter le Mexique, surtout ma ville : Colima, qui est d’ailleurs le lieu où se déroule cette trilogie. 41 est le deuxième volume de la « Trilogie de Colima ». Le premier, Conduicir un tráiler a obtenu le Prix Memorial Silverio Cañada comme le meilleur premier roman 2008 lors de la Semaine Noire de Gijón, et le troisième sera publié début 2013 sous le titre El crimen de los Tepames.

Que pouvez-vous nous dire à propos de vos recherches pour écrire le roman 41, en sachant qu’il est basé sur des faits réels ?
C’était une affaire que j’ai connue de près après une série de crimes d’homosexuels commis dans ma ville. C’était un tueur en série qui avait ravagé ma ville. Mais le détonateur a été que ce serial killer, sans le savoir, a assassiné le frère du gouverneur d’État, ce qui a déclenché la bombe. Alors il a été arrêté et mis en prison, c’est là que je l’ai interviewé. Sa dernière déclaration, qui apparaît à la fin du roman, fait partie de cette entrevue que j’ai eue avec lui. Mais avant, je dois dire quelque chose à propos de l’origine réelle qui m’a amené à écrire ce roman.  Comme j’ai encore de très bons amis qui travaillent au ministère de la justice, je suis allé un jour voir l’un d’entre eux.  Dès que nous nous sommes vus, il m’a dit qu’il avait une grosse affaire pour moi et m’a parlé du cas du Japonais (en réalité du Chacal). Je lui ai demandé ce qu’il savait, et il m’a répondu qu’à sa place, ce serait la seule personne qui avait réussi à s’échapper des griffes du Japonais qui me répondrait. C’était un avocat qui travaillait au ministère de la justice. Un avocat homosexuel. Il l’a appelé à ce moment et est venu au bureau. Je lui ai demandé s’il pouvait me raconter son histoire et il m’a répondu que oui. Quand je l’ai entendu, j’ai tout de suite su que j’avais ici l’histoire de mon roman. Et je l’ai écrit.

La corruption policière et politique, mais aussi la pédophilie. C’est terrible ce que vous mettez dans votre roman ! La situation a-t-elle changé ?
Cela n’a pas du tout changé. Les affaires de pédophilie, en particulier celles de l’église catholique, sont alarmantes et font du mal à tous. Il y a un vaste réseau de corruption infantile qui implique  beaucoup de dirigeants politiques, qui lacère la société mexicaine. Ce réseau fait partie des formes illicites que le crime organisé (le narcotrafric) utilise aussi pour sa subsistance. D’autres encore sont la piraterie, l’extorsion, le trafic d’organes et ainsi de suite. Il y a beaucoup à écrire et à dénoncer.

Le thème principal du roman est la perte de l’innocence. Parlez-nous du «Japonais».
Quand je travaillais au ministère de la justice, j’ai côtoyé les milieux les plus marginaux de la société. Les familles pauvres, marginalisées, vivant au jour le jour.  J’ai dû faire face à de nombreux cas d’enfants maltraités, battus par leurs propres mères, brûlés au bras, attachés avec des chaînes, abusés sexuellement. Quelque chose de vraiment terrible, et poignant. J’en avais des cauchemars tous les jours. Encore aujourd’hui. Je ne passe pas une nuit sans avoir un horrible cauchemar. La nuit ne passe pas. C’est le résultat que m’a laissé ce passage au ministère. Avec le Japonais, je n’ai fait que raconter, encore, ce que souffrent ces enfants, dans ces centaines de familles que j’ai vues au Mexique avec une profonde douleur. Dans mon premier roman, Conducir un tráiler, je raconte bien plus d’histoire à ce sujet. Histoires déchirantes, pire que tout, la fiction ne parvient pas à dépeindre avec précision.

Avez-vous une anecdote à raconter à propos de votre roman 41 ?
Il y a une anecdote curieuse qui m’est arrivée avec 41, mais aussi avec Conducir un tráiler. Il y a une scène dans 41, lorsque le Japonais fait le rêve qu’il découpe sa mère en petits morceaux à l’aide d’un sabre. Au lendemain d’avoir écrit ce passage, je lisais un journal néo-zélandais et dans une note était écrit qu’un homme était sorti dans une rue d’Auckland, et avait assassiné une femme avec un sabre. Ma femme et moi avons été totalement choqués par ce fait divers, parce qu’il y avait une relation très directe avec ce que j’avais écrit, comme si je l’avais prédit.

Le Concierge est curieux ! Que pouvez-vous nous dire au sujet de vos prochains projets ?
J’écris actuellement un roman sur les coqs. Les combats de coqs et le monde du trafic de drogue. Il s’agit d’un retour au roman rural. Je veux écrire sur la vie des villages oubliés du Mexique. Quelque chose de si authentique, que cela peut être intéressant pour les lecteurs étrangers, voire pour les nationaux, parce que tous n’ont pas la chance de vivre dans une région rurale au Mexique, au milieu de ranchs, communautés indigènes, plantations de tabac, narcotrafiquants, etc. Aujourd’hui, je vis dans un village, je collecte des ambiances, des sensations, des couleurs, des sons et autres. Je verrai ensuite comment mélanger tout cela.

Comment écrivez-vous ? (La nuit, le matin, dans votre bureau…)
Les romans je les écris la nuit. De 21 heures et ce, jusqu’à trois ou quatre heures du matin. C’est exactement ce que j’ai fait avec 41.

Comment s’est passée votre rencontre avec la maison d’édition Ombres Noires ?
Publier chez Ombres Noires a été quelque chose d’énorme pour moi. Un goût indescriptible parce que je sais que la collection débute avec des romans de différents pays, offrant ainsi des univers très particuliers qui cherchent à séduire les lecteurs. On va voir comment cela se passe pour 41, dans lequel j’ai essayé de mettre de nombreux ingrédients de la culture populaire mexicaine qui m’intéressent beaucoup, avec une prose difficile, poétique, dure, et combinant toujours, comme dans la vie, humour et tragédie.

Quels sont vos romanciers préférés ?
Je change tout le temps. Chaque jour j’en ai un différent. En ce moment je lis Coetzee que j’adore. Mais évidemment, je peux en citer trois qui sont pour moi, fondamentaux. Juan Rulfo, Jean Carlos Onetti et Salinger.

Quel est le statut du thriller au Mexique ? Y a-t-il de nombreux auteurs de romans policiers ?
En raison de la situation de guerre que nous vivons avec le narcotrafic au Mexique, il y a eu une explosion de romans qui racontent des histoires en relation avec ce thème, mais aussi favorisé par ça, et comment la réalité s’est durement imposée. Beaucoup d’écrivains écrivent maintenant un roman noir et policier, bien que parfois liés à la culture narco. Citons quelques-uns de ces jeunes auteurs : Alejandro Almazan, Heriberto Yepez, Yuri Herrera et Hilary Pena, chacun explorant différents domaines de la violence au Mexique.

Quelle est l’actualité qui vous énerve actuellement ?
En ce moment, je suis profondément blessé par la situation des communautés indigènes dans mon pays. Voilà pourquoi je vis en ce moment dans un village. Je ne peux citer son nom pour éviter tout type d’information à propos de mes allées et venues, mais il est situé dans une région indigène qui a été paralysée par les injustices. Les Huichols vivent dans la précarité, dans une situation déplorable, et mourant de faim. Ce sont les êtres humains les plus marginalisés de la société mexicaine, et je crois que nous devons travailler dur, dénoncer cette injustice, leur donner l’opportunité d’une vie décente.

Vous avez reçu le Prix Carlos Montemayor, pouvez-vous nous en parler ?
Ce prix est très important car il porte le nom d’un écrivain qui, comme moi, était très proche des causes sociales, sans discréditer les dimensions esthétiques de l’œuvre littéraire. Carlos Montemayor était un militant écrivain qui était également intéressé par les indigènes et il essayait toujours de créer les conditions permettant de leur donner une vie plus juste. L’attribution, en ce sens, était également compatible avec les idéaux qu’ils poursuivent et qui a eu lieu non seulement à travers mes romans (de caractère social et politique) mais aussi à travers mes articles publiés dans les colonnes parachutes du journal mexicain El Financiero.

Quelle est votre chanson préférée ?
C’est une bonne question. Ce que je vais dire peut paraître incroyable, mais j’ai écrit 41 en écoutant encore et encore The Future de Leonard Cohen. Voilà pourquoi je l’ai mis en épigraphe.

Quels sont vos films préférés ?
Je suis fan de trois cinéastes : Scorsese, Polanski et Tarantino. Des trois, j’ai tout vu.

Quel serait votre mot de fin pour cette interview ?
Je voudrais vivre à Paris pendant un an, juste pour écrire un roman.