Emily St John Mandel :: Dernière nuit à Montréal

Voici une découverte très intéressante que le roman d’Emily St John Mandel, Dernière nuit à Montréal, (Rivages) ou la cavale de toute une vie. Roman attachant où on se pose plein de questions sur ces cas d’enlèvement qui se passent dans le monde entier. Elle arrive à nous manipuler, ne vous fiez pas à la première interprétation, sinon vous risquez des mésaventures. Le détective est aussi attachant, il aura un rôle important dans cette histoire…

Nous avons aussi la vision de Montréal by night et de ses boîtes de striptease. Ce roman est un cri de douleur qui ne s’effacera pas de votre mémoire. Vraiment, je suivrai cet auteur prometteur et je ne doute pas que bientôt, son nom sera connu dans le milieu du polar en France.

Résumé :
C’est l’histoire de Lilia, enlevée à sept ans par son père, et de la longue cavale qui dura toute son adolescence. C’est l’histoire de Christopher, le détective engagé par la mère de Lilia pour la retrouver et de sa fille Michaela, qui rêvait d’être funambule avant de finir dans une boîte minable de Montréal. Michaela sait ce que Lilia a toujours ignoré : la raison de sa cavale. C’est enfin l’histoire d’Eli, étudiant passionné par les langues et la fragilité des sentiments qu’elles servent à exprimer, qui a hébergé Lilia à New York suffisamment longtemps pour tomber amoureux d’elle et partir à sa recherche lorsque, une fois de plus, elle s’enfuit. C’est dans une Montréal hypnotique que se dénouera cette « histoire de fenêtres brisées et de neige », une histoire en forme d’éclats de miroir brisé qui, une fois reconstitué, dessine une vision déchirante du monde.

À la semaine prochaine pour une nouvelle interview du Concierge Masqué, et très bonne lecture.

Pourriez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous avez commencé à écrire des romans ?
J’ai grandi sur la côte ouest de la Colombie Britannique, au Canada. J’ai passé la plus grande partie de mon enfance sur l’île de Denman, qui a approximativement la même taille et la même forme que l’île de Manhattan, mais avec une population de seulement 1000 habitants. Elle se trouve entre l’île de Vancouver et le continent, et est trop petite pour figurer sur la plupart des cartes. J’ai suivi des cours à domicile étant enfant, et une des exigences dans le programme élaboré par ma mère était que je devais écrire quelque chose tous les jours, un poème ou une nouvelle, aussi l’écriture a-t-elle fait partie de ma vie dès le plus jeune âge. À un moment dans ma vie, peu après mes 20 ans où j’ai commencé à prendre l’écriture plus au sérieux, j’ai commencé à penser à une potentielle carrière littéraire. J’ai commencé à écrire Dernière nuit à Montréal alors que j’habitais à Montréal à l’âge de 23 ans, et je l’ai fini trois ans plus tard à New York.

Comment se sont passées vos recherches pour Dernière nuit à Montréal ?
J’ai surtout fait des recherches sur Internet. Mon intérêt pour les langues mortes et les langues en voie de disparition a été éveillé par un article du  linguiste Michael Krauss paru dans un magazine il y a environ 10 ans. J’ai passé beaucoup de temps à lire des blogs de linguistes et des forums pour en apprendre plus.

Pour moi, il y a trois personnages principaux : Lilia, Michaela et Eli. Pouvez-vous les présenter pour les lectrices et lecteurs qui ne vous ont pas encore lu ?
Certainement. Lilia est une femme qui voyage de manière compulsive. Elle a été enlevée dans son enfance par celui de ses parents qui n’avait pas la garde officielle, son père ; avec lui elle a voyagé constamment à travers tous les États-Unis, pour toujours devancer d’un petit pas les représentants de la loi, et une fois devenue adulte, même si la menace d’être retrouvée était éteinte depuis longtemps, elle ne peut s’empêcher de bouger. Elle déménage sans arrêt de ville en ville, vivant de petits boulots , logeant dans des petites colocations bon marché, incapable de se fixer. Michaela est la fille du détective privé engagé par la mère de Lilia, qui devient graduellement obsédé par cette affaire. Eli est le petit ami de Lilia à New York ; quand elle le quitte, comme elle a quitté  tous les autres avant lui, il a l’impression que la chose la plus honorable à faire est de la suivre pour s’assurer qu’elle va bien.

L’enlèvement d’un enfant par un de ses parents est apparemment un sujet qui vous touche, on le ressent dans tout le roman.
J’ai toujours été intéressée par l’idée de gens qui font des choses douteuses ou même criminelles pour ce qu’ils estiment être de bonnes raisons. Enlever un enfant est une chose horrible, mais il était intéressant d’imaginer un personnage qui pourrait faire une telle chose par amour.

Vous nous montrez Montréal sous un aspect très noir. Dites-nous comment vous voyez cette ville.
On m’a pas mal critiquée pour ma façon de dépeindre la ville de Montréal dans ce livre (surtout, ce qui était prévisible, les francophones de Montréal). Mais la vérité, c’est que la ville de Montréal telle que je la décris dans le livre est conforme à la ville de Montréal telle que je l’ai moi-même ressentie. Je n’en ai pas rajouté. Et même, la ville décrite dans le roman est plus agréable que celle que j’ai  connue quand j’y ai emménagé juste après mes 20 ans. J’étais naïve, et je pensais emménager dans une ville bilingue où je pourrais me débrouiller en parlant anglais. Quand je suis arrivée, je n’avais jamais étudié le français de  ma vie et ne l’avais entendu parler qu’en passant à quelques occasions. Bien sûr, le français est une des deux langues officielles du Canada, mais j’ai  grandi  à 4000 kilomètres à l’ouest du Québec, dans une partie du pays où vivent très peu de francophones.

Je ne veux pas généraliser en parlant des francophones que j’ai rencontrés à Montréal ; j’y ai rencontré des gens vraiment merveilleux. Mais l’hostilité anti-anglophone était très déstabilisante, et j’ai réalisé au bout de quelques mois que je ne pourrais pas être heureuse là-bas, et j’ai commencé à m’organiser pour partir. Aussi, ma première expérience de Montréal a-t-elle été très sombre, mais j’y suis retournée en visite plusieurs fois ces dernières années, et j’ai trouvé que c’était un endroit très agréable à visiter. L’écrivain Edmund Wilson a écrit un jour qu’il n’y avait pas deux lecteurs qui lisaient le même livre. Je trouve intéressant d’appliquer cette idée à l’expérience géographique : je pense qu’il n’y a pas deux personnes qui perçoivent la même ville de la même manière. La Montréal de Dernière nuit à Montréal est la Montréal dans laquelle j’ai vécu. Si j’avais parlé français, l’endroit aurait été différent.

Vous parlez de lois qui interdisent de parler anglais dans les boutiques de Montréal, pourriez-vous nous en dire plus ?
Il y a des lois qui restreignent spécifiquement l’usage de l’anglais dans les affaires et l’éducation. Quand j’y vivais, il était interdit de faire figurer une mention en anglais en premier sur un panneau, par exemple. Dans les cas où il y avait une mention en anglais, elle devait venir en dessous de la mention en français et écrite en plus petits caractères. Les entreprises au-delà d’une certaine taille étaient obligées de mener leurs affaires en français. Si un client trouvait qu’une entreprise n’était pas assez française (si une vendeuse les saluait d’un « hello » plutôt que d’un « bonjour », par exemple, ou si le menu dans un restaurant était rédigé en anglais), il pouvait appeler un numéro gratuit pour porter plainte, et des enquêteurs pouvaient être envoyés pour examiner la situation. Les entreprises pouvaient se voir infliger des amendes et même perdre leur licence. Je comprends pourquoi ces lois existent. Je sais qu’au moment où ces lois ont été promulguées, les francophones du Québec pensaient que leur langue et leur culture étaient menacées, et avec raison : il leur suffisait de porter leur regard vers la Louisiane au sud, où la langue française avait graduellement disparu dans la mer de la langue anglaise. Mais je pense cependant que ces lois ont coûté cher. Ces lois équivalent à l’instauration d’une xénophobie d’État, et qui plus est, elles s’aliènent les Québécois anglophones qui autrement pourraient vouloir adopter le français : il n’y a rien de plus dissuasif pour apprendre une langue et une nouvelle culture que d’y être forcé par un régime intolérant.

Avez-vous une anecdote sur Dernière nuit à Montréal ?
Le plus gros de la première mouture a été écrit au milieu de la nuit au Cafe Depot sur le boulevard St. Lawrence à Montréal. Je ne sais pas si ce café est encore ouvert, mais c’était mon endroit favori quand je vivais dans ce quartier. Je vivais à Montréal en hiver, et il y faisait un froid incroyable. Mes colocataires et moi n’avions pas les moyens de mettre le chauffage très fort dans notre appartement, et parfois j’allais me mettre au lit à 7 heures du soir juste pour avoir chaud. Je me réveillais à deux heures du matin, enfilais mes meilleurs vêtements et j’allais à pied jusqu’au café à quelques pâtés de maison plus loin. J’y restais parfois jusqu’au matin à écrire.

Comment écrivez-vous ? (Le soir, le matin, dans un bureau …)
Comme beaucoup d’auteurs américains de ma connaissance, j’ai un métier à côté. J’ai un travail à temps partiel comme assistante administrative à l’université de New York. Les horaires sont flexibles, alors parfois je reste à la maison pour écrire le matin et je vais travailler l’après-midi, ou parfois je vais d’abord travailler puis j’écris pendant la seconde moitié de la journée, et j’écris toujours à plein temps le week-end. Je préfère écrire dans mon bureau à la maison quand c’est possible, mais j’écris aussi dans le métro pendant les allers retours au travail.

Le Concierge est curieux ! Quels sont vos futurs projets d’écriture, pouvez-vous nous mettre l’eau à la bouche ?
Merci de me le demander ! Je travaille sur mon quatrième roman. Il n’a pas encore de titre et est encore un peu en désordre. Mais mon second et mon troisième romans sont en cours de traduction, et seront publiés en français dans les deux années à venir : The Singer’s Gun paraîtra en France en 2013, et The Lola Quartet en 2014. J’ai bien peur de n’avoir aucune idée des titres en français.  The Singer’s Gun parle d’un homme qui vend des faux passeports à des migrants sans-papiers à New York, et The Lola Quartet parle d’un journaliste en disgrâce.

Qui sont vos auteurs préférés ?
Il y en a tant. J’adore Roberto Bolano (écrivain poète et romancier chilien décédé en 2003- ndt), son roman 2666 est un de mes romans favoris. J’adore aussi Jennifer Egan, JD Salinger, Norman Mailer, John Updike, Irmgard Keun, et Irene Nemirovsky.

Qu’est-ce qui vous met en colère dans l’actualité internationale, et qu’est-ce qui vous fait rire ?
Le récent assassinat de l’ambassadeur américain en Libye m’a mise en colère. C’était un crime absurde et répréhensible. Je dois bien admettre que je n’ai pas entendu récemment d’histoires qui m’aient faite rire dans l’actualité internationale.

Comment se porte le thriller au Canada, comparé aux États-Unis ? Quelle est la différence ?
Pour vous dire la vérité, je n’ai pas l’impression de m’y connaitre beaucoup en thrillers. J’ai toujours essayé d’écrire de la fiction, avec l’énergie narrative la plus forte possible, et l’un des effets indirects a été que mes romans sont parfois considérés comme des thrillers ou des polars.

Quelles sont votre musique et votre chanson préférées ?
Mes goûts musicaux sont plutôt éclectiques. J’écoute beaucoup de musique électronique d’ambiance pendant que je travaille, surtout le groupe Underworld. J’adore Leonard Cohen, Tom Waits, et Andrew Bird. J’adore aussi le travail du compositeur de musique classique moderne Max Richter, surtout la bande originale qu’il a composée pour le film Valse avec Bachir (film d’animation réalisé par Ari Folman sorti en 2008- ndt).

Quel est votre film préféré ?
Il y en a beaucoup. Si je devais en choisir un seul, je crois que ce serait Le scaphandre et le papillon, réalisé par Julian Schnabel.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
Mon hobby principal ces derniers mois a été d’étudier le français. J’ai été prise par des tournées promotionnelles pour mon troisième roman, The Lola Quartet, qui vient juste de paraître au Canada et aux États-Unis, aussi ça a été difficile pour moi de prendre des leçons récemment, mais j’ai pris quelques cours à l’Alliance Française de New York au début de l’été, et j’espère m’y remettre en octobre ou novembre. Je suis désolée de dire que mon français est très mauvais, mais j’adore l’étudier et j’espère qu’un jour je parlerai couramment. J’adore aussi faire de la photo. Je suis en tournée promotionnelle aux États-Unis cette semaine et ça a été un immense plaisir de prendre des photos de toutes ces nouvelles villes où je suis passée.

Quel sera votre  mot de la fin pour vos lecteurs et lectrices français ?
C’est un honneur pour moi que mes romans soient traduits dans votre belle langue. J’espère que vous apprécierez mon œuvre.