Marie Neuser :: Je tue les enfants français dans les jardins

J’ai découvert Marie Neuser par son premier roman, Je tue les enfants français dans les jardins, aux éditions de l’Écailler. Et ce fut une claque ! Roman très fort qui sent le vécu, l’auteur est professeur dans l’Éducation nationale. En refermant ce roman, on reste troublé par tant de réalisme captivant. Un roman coup de poing et un coup de maître !

Son deuxième roman est complétement différent, Un petit jouet mécanique, chez L’Écailler toujours, avec un autre style d’écriture, plus suspense, à la Alfred Hitchcock. Elle nous emporte dans toutes les pages et hélas, le roman est trop vite lu !

C’est avec énormément de plaisir que je suivrai cette prometteuse romancière qui fera parler d’elle, j’en suis absolument sûr !

Et aussi un grand bravo à la maison de L’Écailler pour ces très beaux romans noirs qu’ils nous font découvrir.

Voici un résumé de ces deux romans :

Je tue les enfants français dans les jardins
Lisa, jeune professeur d’italien pétrie d’idéalisme, se bat chaque jour pour faire la classe à des élèves inattentifs et irrespectueux. Chahuts, insultes, affrontements, menaces, la tension monte et quelques éléments récalcitrants rendent sa vie littéralement insupportable, à l’intérieur du lycée aussi bien qu’en dehors.
Lisa se sent seule et en danger, encore plus lorsque la seule élève sur qui elle comptait se suicide pour éviter un mariage forcé.
Après avoir essuyé jour après jour les insultes les plus grossières et intimes, après avoir été molestée devant ses élèves, la jeune enseignante commence à se forger une carapace implacable. Face aux caïds de sa classe qui la méprisent et la maltraitent, comment la petite prof peut-elle réagir ?

Un petit jouet mécanique
Un été torride dans le Cap Corse. Anna, adolescente maussade et rebelle, s’ennuie ferme dans le hameau en ruine où elle passe les vacances en compagnie de ses parents. Toute à ses rêves d’idéaux, de rock’n’roll et d’ailleurs, elle voit d’un œil noir l’arrivée de sa sœur aînée qu’elle n’apprécie guère et du bébé de celle-ci. Tourmentée par la solitude et l’hostilité d’Acquargento, ce lieu sauvage, la jeune fille commence à nourrir des soupçons quant au comportement de son aînée envers la petite fille. Imagination délirante d’une ado sensible ou réalité morbide ?

Je vous laisse avec l’auteur, très bonne lecture à vous tous et à la semaine prochaine.

Pouvez-vous nous parlez de votre enfance et nous dire comment vous êtes venue à écrire des romans noirs ?
J’ai eu une enfance rurale, parents profs dans une petite ville de Provence, très marquée par les activités artistiques, la lecture, la musique, les voyages. J’ai été une petite fille puis une adolescente studieuse et passionnée par les arts, qui a commencé à écrire très tôt parce qu’elle avait découvert la magie de se faire raconter des histoires. Et comme il y avait des livres partout à la maison, l’envie bien sûr d’imiter.

Dans Je tue les enfants Français dans les jardins, le roman qui vous a fait connaitre, racontez-vous votre propre vécu en tant qu’enseignante ?
Il y a du vrai et du pas vrai. Lisa vit certaines choses que j’ai eu le malheur de vivre mais pas uniquement moi : je me suis basée sur les vécus d’autres collègues également. Mais ce qui reste très proche de ce que j’ai vécu, c’est la déprime, la peur, le constant sentiment d’humiliation et d’inutilité.

Parlez-nous du personnage principal de ce roman : Lisa, jeune et attachante prof d’italien.
Quand j’ai créé Lisa, je n’ai pas voulu en faire un miroir de moi-même. Ce qui m’intéressait, c’était de pousser le personnage dans ses retranchements, de lui faire éprouver ce que je n’avais pas éprouvé, c’est-à-dire la montée de la haine. Autant moi j’avais fait comme tout le monde, rentrer la tête dans les épaules et attendre que ça passe, avec un besoin d’humaniser la chose, autant il fallait que Lisa fasse tout le contraire : se laisser envahir par quelque chose qui la dépasse complètement, jusqu’à l’irréparable, jusqu’à la folie. Mais il n’en demeure pas moins que le désarroi de Lisa ressemble fort à celui que j’ai pu vivre.

Le titre de votre premier roman,  Je tue les enfants français dans les jardins, m’a surpris. Comment vous est venue l’idée ? Est-ce qu’il ne vous a pas créé des soucis ?
Ce titre claque de façon extraordinaire, mais c’est la seule phrase du livre qui ne soit pas de moi ! C’est parce que j’ai lu cette phrase dans un journal (l’anecdote du roman à propos du « Petit Journal » est réelle) que j’ai pu commencer le roman. J’avais envie de parler de la violence scolaire, ça tournait pas mal dans ma tête depuis un bon moment, et quand cette phrase s’est révélée à moi ça a tout déclenché. Tuer des enfants, et expliquer comme on arrive à ça. Le roman était en marche. En tout cas ce titre attire beaucoup l’oeil des lecteurs, il fait sourire le plus souvent, ou bien rebute: « il ne faut pas toucher aux enfants! ». Ma volonté de briser les tabous s’exprime dès le début.

J’ai adoré une phrase de votre roman : « il m’a fallu faire un effort surhumain pour ne pas me laisser aller à pleurer moi aussi sur le banc devant le gymnase parce que des larmes de prof c’est comme une chute dans l’escalier, c’est une mise à mort. » Quelle est la situation actuelle du métier de professeur ?
Elle est déplorable. Surtout dans les quartiers sensibles où cette violence à leur encontre est réelle. Comme je le décris dans le roman, les jeunes profs tout juste issus de l’université, qu’on a si bien gavés de connaissances érudites pour réussir les concours, sont balancés sans formation dans des arènes, face à des cas à la limite de la délinquance ou de la psychiatrie. Et tout ça à trente par classe ! Et s’ils sont lâchés par la hiérarchie, c’est la mise à mort assurée ! Évidemment, ça se passe un peu mieux dans les zones plus tranquilles (de plus en plus rares !) et dans les lycées. Mais les politiques d’Éducation qui se sont succédées ont fragilisé le statut du prof, de l’adulte face à l’enfant, en supprimant des postes, en favorisant l’emploi précaire au sein des établissements, en surchargeant des classes. On n’enseigne plus, on gère des ressources humaines.

Dans votre second roman, Un petit jouet Mécanique, on change d’univers et on se retrouve en Corse dans un hameau en ruine d’Acquargento. Comment ce sont passées vos recherches d’écriture pour ce roman ?
J’avais envie d’écrire sur ce lieu que j’aime par-dessus tout, ce hameau en ruine de mes ancêtres, où je passe mes vacances en famille chaque été. Un lieu tellement exceptionnel, « gothique » vraiment, qui dans mon imagination ne pouvait qu’être le théâtre d’une tragédie. Ça m’amusait de tricoter une histoire très glauque sous le soleil, la lumière et les parfums de la Méditerranée, en rendant dangereux des éléments à priori très inoffensifs et très solaires : la mer, la plage, la nature, le soleil…

Pouvez-vous nous parler des deux personnages principaux : Anna et Hélène ?
Anna ressemble un peu à l’adolescente que j’ai été, toute à l’art et au rock, avec des envies de grande ville alors qu’elle vivait à la campagne ! Quant à Hélène, c’est un pur produit de mon imagination. Il me fallait un personnage insupportable, digne d’éveiller les soupçons.

Si je vous dis que le mot Soupçons est important dans votre roman ?
Bien évidemment. Tout est basé là-dessus. Tout se noue autour des soupçons d’Anna, et tout reste en suspens : soupçons dûs à une vraie lucidité ou fantasmes ? Ce sera au lecteur de se faire son idée.

Avez-vous une anecdote concernant l’un de vos deux romans que vous voudriez partager avec nous ?
Pas vraiment d’anecdotes, mais le plaisir et la surprise, en ce qui concerne Je tue les enfants français dans les jardins, d’être contactée par des enseignants très troublés et ravis d’avoir trouvé une « voix » à ce qu’ils avaient connu eux aussi. Ça m’a énormément touchée, et je me suis rendu compte à quel point il avait été important et salutaire de décrire ce milieu.

Le Concierge est curieux !! Pouvez-vous nous mettre l’eau a la bouche et nous parler de votre prochain roman ?
Un « vrai » polar cette fois-ci, basé sur des faits réels ; un fait divers italien dont je ne dévoilerai rien mais qui me tient en haleine depuis des années. Il a connu son épilogue l’année dernière, après presque 20 ans de mystère. Mais je ne me contente pas de raconter simplement, j’en fais un chant choral, polyphonique, inextricable, pour suivre les méandres d’une enquête abracadabrante.

Comment écrivez-vous (le matin, le soir, dans un bureau…) ?
Essentiellement au bistrot ! Je n’ai jamais su écrire ailleurs, depuis mes années d’étude. A n’importe quelle heure du jour, pourvu qu’il y ait une terrasse pour fumer et un bon café : dès que j’ai une heure de trou entre mes cours, ou avant d’aller chercher mon fils à l’école, ou les matins de liberté. J’essaie d’écrire au moins trois heures par jour.

Quels sont vos auteurs préférés, ceux qui vous ont donnée l’envie d’écrire ?
Pas vraiment d’auteurs préférés, j’en lis tellement ! Les « morts » qui ne m’ont jamais déçue sont Fitzgerald, John Fante, Buzzati, Julien Green, Proust … Et parmi les vivants : j’ai un faible pour Paul Auster, Haruki Murakami, James Ellroy, Aki Shimazaki. J’ai davantage des oeuvres que des auteurs : Les Hauts de Hurlevent de Brontë, Le voyage au bout de la nuit de Céline, Les nouvelles de Maupassant…

Quelle actualité nationale ou internationale vous énerve ou vous fait sourire ?
Je dois avouer que rien ne me fait sourire en ce moment… Ah si : j’ai bien aimé l’allocution du gouvernement américain il y a quelques mois, annonçant à la population que non, il n’y a pas d’épidémie de zombies en ce moment. Surréaliste.

Quel est votre film préféré ?
Tout Fellini. Parmi mes plus grands émerveillements : Bienvenue à Gattaca, Little Odessa, Il était une fois en Amérique. Mais Les demoiselles de Rochefort sont un mythe pour moi ! De la mafia russe à Françoise Dorléac, le panel est large !

Quelle est votre musique préférée ?
Rock’n’roll, of course ! David Bowie, les Beatles et Nick Cave en tête. Mais j’adore le swing et le jazz des années 30, 40.

Dernière question, quel serait votre mot de fin pour vos lecteurs et lectrices ?
Chers lecteurs, je serais ravie de vous glacer le sang !!!!!