Benjamin Whitmer :: Pike

Le novembre, c’est mois des remises à zéro pour les Balais d’Or. Et le premier auteur en compétition pour 2013 est Benjamin Whitmer qui sort son premier roman chez Gallmeister, Pike, un roman noir venu des Appalaches. Une histoire à la fois tragique et attachante qui se dévore en quelques jours et qui ne laisse pas intact, une plongée dans ce que l’être humain a de plus noir . Jim Thompson a assurément trouvé son successeur.

En résumé :
Pike n’est plus l’effroyable truand d’autrefois, mais il a beau s’être rangé, il n’en est pas plus tendre. De retour dans sa ville natale des Appalaches proche de Cincinnati, il vit de petits boulots avec son jeune comparse Rory qui l’aide à combattre ses démons du mieux qu’il peut. Lorsque sa fille Sarah, disparue de longue date, meurt d’une overdose, Pike se retrouve en charge de sa petite-fille de douze ans. Mais tandis que Pike et la gamine commencent à s’apprivoiser, un flic brutal et véreux, Derrick Kreiger, manifeste un intérêt malsain pour la fillette. Pour en apprendre davantage sur la mort de Sarah, Pike, Rory et Derrick devront jouer à armes égales dans un univers sauvage, entre squats de junkie et relais routiers des quartiers pauvres de Cincinnati.

Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine avec, comme destination, l’Argentine. Mais je ne vous en dis pas plus. A bientôt, chers lectrices et lecteurs.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire des romans ?
La plus grande partie de mon enfance, je l’ai passée dans des communautés de « retour à la terre » avec ma mère. C’était une vie difficile, souvent nous n’avions ni électricité ni eau courante. Vous n’avez pas réellement vécu tant que vous n’avez pas passé un hiver à New York dans une dépendance, je vous assure. Nous n’avions jamais d’argent. Nous avions nos propres cultures, élevé et tué notre viande et coupé notre bois. Mais nous avions toujours des livres autour de nous. Lire a été une activité importante de mon enfance, et d’aussi loin que je m’en souvienne, je me suis toujours dit qu’être un auteur était à peu près la seule chose valable à faire.

C’est toujours resté vrai dans ma vie, même lorsqu’avec ma mère nous nous sommes enfuis de la dernière communauté pour nous installer dans une petite ville du sud de l’Ohio, et que je suis rentré dans l’adolescence. J’ai eu pas mal d’ennuis, et j’ai fini par laisser tomber le lycée ; je me suis même retrouvé à vivre dans un squat pendant un moment. Mais même là, je lisais, parfois en volant les livres. J’ai toujours imaginé que je finirais par être écrivain, de plein droit. Je pensais juste qu’il me faudrait du temps. Une bonne chose que je ne sache pas à l’époque à quel point ce serait long.

Comment se sont passées vos recherche pour écrire votre roman Pike, sorti chez Gallmeister ?
Je vivais à Cincinnati quand je travaillais sur ce livre, les recherches étaient pour le coup très facile. Je n’avais qu’à sortir et me balader dans les endroits que je décrivais. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai beaucoup marché, pris énormément de photos et navigué dans pas mal d’endroits que je n’aurais probablement pas dû fréquenter. J’ai également beaucoup lu sur la violence. En fait, c’est peut-être ce qui a déclenché l’écriture de ce livre. J’avais un exemplaire de l’histoire de la violence en sept volumes de William T. Vollman, Rising up and Rising down (Le livre des violences, éd. Tristam), et je me suis posé beaucoup de questions sur le fait de savoir quand la violence était justifiée ou pas. Toutes ces questions ont construit Pike. Je ne suis pas certain d’avoir pu y répondre, en tout cas pas complètement, mais je suis arrivé à les poser de façon intéressante.

Pour les lecteurs et lectrices de France, pouvez-vous nous parler de deux personnage que l’on ne peut oublier après avoir lu votre roman ? Douglas Pike et Derrick Krieger.
Pike a une longue histoire de violence, surtout criminelle : il a été dealer et homme de main pour racketteurs. Mais il est en quelque sorte à la retraite. Revenu dans sa ville natale pour tenter de se réconcilier avec son passé, il a beaucoup réfléchi à la violence. Derrick est un vétéran du Vietnam, un flic pourri, et un peu plus jeune que Pike. Pour lui, la violence n’est qu’un des accessoires de sa boite à outils. C’est probablement le premier qu’il utilise, mais ce n’est qu’un outil.

Vous montrez un Cincinnati très sombre : overdoses, racisme, corruption, est-ce que c’est comme ça réellement ?
Tout à fait. Les détails dans le livre sont inventés, bien sûr, mais il y a une partie de la ville qui vit aussi difficilement que ça. Il y a des endroits agréables à Cincinnati aussi, mais une grosse partie est pas mal amochée. J’ai connu des personnes dans ma vie qui ont vécu de façon aussi dure et j’ai moi-même, à un moindre degré, fait les mêmes erreurs. Pour la corruption de la police, elle existe réellement. Quand j’y vivais, il y avait beaucoup de tensions ; il y a eu des vagues de fusillades quelques années auparavant, et les flics participaient au saccage. Je me souviens qu’ils avaient tué un jeune Noir parce qu’il dansait devant un fast food. Battu à mort. C’était de la brutalité non-stop.

Avez-vous une anecdote au sujet de votre roman Pike ?
Eh bien comme je le disais, j’ai beaucoup marché dans Cincinnati pendant l’écriture de Pike. Notre maison était proche de Over the Rhine, là où le pire de l’histoire se produit, c’était donc plutôt facile d’avoir un aperçu de première main de ce que j’écrivais. A cette époque, ma fille venait de naître, je la mettais dans la poussette et je cachais un 9mm dans le sac à langer, puis on partait en balade. Elle a huit ans maintenant, et me demande de lui lire Pike, mais je lui réponds qu’elle n’en a pas besoin : après tout, elle a visité tous les endroits décrits dans le livre…

J’ai lu que vous passiez beaucoup de temps à écumer les bouquineries, les bureaux de tabac, et les stands de tir des zones les plus pauvres de la ville, pouvez-vous nous en dire plus ?
Je ne dirais pas les quartiers les plus pauvres, mais ceux qui ne se sont pas encore transformés en centre commerciaux à ciel ouvert. Trop de quartiers de ma bien aimée ville ont été ravagés par l’œuvre des entrepreneurs. Pour ce qui est de ces endroits en particulier, je m’y rends parce que j’y ai un intérêt : je suis toujours en chasse de bons cigares pas trop chers et de livres d’occasion, et s’il reste de l’argent, je le dépenserai certainement en munitions. Je suis un fanatique des armes à feu, et je passerais mes journées dans des armureries si je le pouvais !

Le concierge est curieux ! Quels sont vos prochains projets d’écriture ? Si vous pouvez en parler, bien sûr.
J’ai beaucoup trop de choses en cours. Mon prochain roman, Cry Father, est presque terminé. C’est un roman sur le Colorado, qui revient sur quelques-uns des thèmes de Pike. J’ai un autre projet qui est aux 3/4 terminé, un bain de sang haletant et explosif. Un autre livre, où le personnage principal, fêlé, compliqué et violent, ne sera autre que Teddy Roosevelt. Je suis très excité par celui-ci. Le parfait homme de confiance américain. Asthmatique, myope, un gentleman riche qui a réussi d’une façon ou d’une autre à s’inscrire dans l’inconscient collectif comme un homme d’extérieur, qui a battu les tambours d’une guerre uniquement pour prouver qu’il était capable de tuer un homme au combat. Il est l’incarnation de pas mal de questions que je me pose depuis quelques temps sur l’authenticité et la masculinité.

Comment écrivez-vous ? (Le matin, le soir, dans un bureau ?)
J’ai pour la première fois de ma vie un véritable grand espace de travail. Grâce au crash de l’immobilier, nous avons pu acheter une grande maison dans la banlieue, avec un sous-sol que j’ai revendiqué. J’ai une table de travail pour dérouler des plans, des armoires à dossiers, de l’espace pour mes bibliothèques et mes armes, mon bureau – qui est en fait la table de cuisine de ma grand-mèreet même un peu d’espace pour déambuler. C’est merveilleux !

Quand j’écris ? C’est facile : dès que je peux ! J’ai deux jeunes enfants, et un travail, alors si je peux me lever plus tôt pour avancer, je le fais. Sinon, je travaille tard. Je m’arrange pour plancher  au moins deux heures par jour, et en général j’y arrive, et parfois même à le dépasser.

Quels sont vos écrivains préférés et pourquoi ?
Mon préféré de tous temps est Hermann Melville. Je suis obsédé par lui depuis que j’ai 20 ans. J’ai passé presque deux décennies à lire tout ce qui concerne l’histoire américaine des campagnes d’extermination des indigents, grâce à lui, et la semaine dernière je me suis retrouvé lancé dans une toute nouvelle direction avec Schopenhauer. Il est responsable d’un quart de mes obsessions. Pour moi, son côté sauvage et sans peur, la façon dont l’ensemble du monde des livres semble se noyer dans ses romans, avec ses références et ses plagiats. Et il ne pouvait pas mentir dans ses écrits. Peu importe à quel point sa vision du monde était pessimiste ou étrange, il ne pouvait s’empêcher d’écrire. C’est ce qui fait que pour moi le jeu de l’écriture en vaut la peine.

Quelle est l’actualité qui vous énerve le plus et celle qui vous fait rire ?
Tout me met en colère. Incroyablement en colère. Je vis dans un pays où tout le monde glose la liberté, mais où le nombre de personnes en prison est le plus élevé de toute l’histoire de la planète. Où l’on ne peut pas ouvrir un journal sans entendre parler de l’importance de la loi, et où tous les matins le président se réveille et décide de qui il va envoyer se faire bombarder sans en répondre à qui que ce soit. Plus je vieillis, plus je suis en colère, et moins je supporte toute cette merde.

En même temps, il y a peu de choses qui me font rire dans les infos. Peut être les retouches photos de certains annonceurs ? Je crois que moins je suis en contact avec l’actualité, mieux je me porte. Mes enfants me font rire. L’actualité me donne envie de passer par la fenêtre.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
Je suis un peu un gars de l’Ouest, surtout en ce qui concerne les soi-disant guerres des Indiens. J’ai beaucoup lu à ce sujet, et dès que je trouve une excuse pour visiter un site historique, je la prends ! Et bien sûr j’adore le tir et tout ce qui touche aux armes à feu. Je porte une arme partout où je peux le faire légalement, je pratique autant que le temps et l’argent me le permettent, et je joue à l’armurier amateur dans ma cuisine. J’aime beaucoup marcher également. J’essaie de sortir au moins deux fois par semaine et de tracer la route. J’ai grandi dans les bois, et j’ai besoin d’être dehors un minimum pour me ressourcer.

Pour vous un bon roman noir, c’est quoi ?
Je crois que Dennis Lehane l’a défini comme la tragédie de la classe ouvrière. Ça m’a toujours semblé être la bonne définition. Pour la plupart, la littérature s’occupe des classes moyennes, alors que les romans noirs ne s’en préoccupent même pas. J’aime ça. Le noir semble être le dernier endroit où l’on peut écrire sérieusement sur les sujets importants. Classes, races, marginalité, liberté, prisons et punitions, violence, l’enfer de l’histoire, les bons sujets. Je n’écris peut être pas très bien sur eux, mais ce sont ceux qui m’intéressent.

Quelle est votre musique préférée ?
Country et western. Aucun doute.  En fait, mon dernier livre était les mémoires de la légende de la country, Charlie Louvin, que j’ai co-écrit avec lui. Je me suis assis sur son porche à Nashville, fumé des cigarettes et écouté ses histoires sur Johnny Cash. Sans parler des histoire sur lui-même et son frère infernal, qui ne jurait que par Elvis et qui s’est fait tirer dessus six fois par sa femme pendant qu’il essayait de l’assommer avec un téléphone à fil. Pas la peine de dire que j’étais au paradis.

Quel est votre film préféré ?
Actuellement, Junior Bonner, Le dernier bagarreur, 1972, avec Steve McQueen. Je ne sais pas si je le redirai demain, mais ce serait très probablement un Peckinpah.

Si vous deviez choisir un endroit des États-Unis, un endroit que vous aimez, ce serait lequel ?
La Saint Louis Valley. C’est la plus grande vallée montagneuse du monde, à la frontière entre le Colorado et le Mexique. Un site superbe et préservé, hanté par tous les fantômes de l’histoire extrêmement brutale du Colorado. Mon but est d’arriver à gagner suffisamment d’argent en écrivant pour pouvoir y installer une cabane.

Quel serait votre mot de fin pour cette interview pour vos lecteurs et lectrices de France ?
Juste merci. Je vous suis reconnaissant de lire Pike. C’était le meilleur premier roman que je pouvais écrire, et je suis content que vous lui trouviez de l’intérêt et de la valeur. Je suis rempli d’humilité par vos retours.