Vamba Sherif :: Borderland

Cette semaine, nous allons à le rencontre d’un auteur du Libéria que j’ai découvert au festival du roman noir de Frontignan, Vamba Sherif.

Son roman, Borderland sorti chez Métailié,  est emprunt d’une atmosphère noire à souhait. Pouvoir corrompu, danger permanent, de page en page, l’angoisse nous étreint, les cicatrices du Libéria palpitent sous l’histoire. Dans un style propre, l’auteur aborde les problèmes de son pays. Il est inquiet et cela transparaît éagelent dans l’interview qui suit.

Rentrons à proprement parlé dans l’histoire de Borderland :
Un jour écrasant de la saison sèche, un homme vêtu d’un costume trois pièces descend d’un car dans la grand-rue de la ville frontalière de Wologizi. L’étranger, William Soko Mawolo, arrive de Monrovia pour mener une enquête secrète sur la disparition du chef local.

Dès la première nuit, il est effrayé par des bruits infernaux et inexplicables qu’il semble être le seul à entendre. Il est dérouté par l’attitude des gens de Wologizi qui l’aident et l’égarent à la fois : le vieux Kapu, le nouveau chef, ses femmes, en particulier la plus âgée, Hawah Lombeh, qui se glisse dans son lit, le caporal Gamla, chef de la police, le Libanais, mémoire de la ville, Seleh le menuisier, amant de Makemeh la belle et insaisissable fille du chef disparu, qui l’attire et le repousse.

Mawolo enquête difficilement dans une atmosphère étouffante, découvrant l’usage du pouvoir dans un pays corrompu, ainsi que les interactions entre le visible et l’invisible dans une société rythmée par les mystères de l’initiation. Plus il s’approche de la vérité, plus le monde devient inquiétant et plus il approche de sa propre fin.

Je vous laisse avec ce brillant auteur, dont je ne doute pas un instant de la longue carrière, et vous dis à la semaine prochaine pour une nouvelle interview.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment en êtes-vous venu à écrire ?
Je suis né au Nord du Libéria, dans une ville forestière entourée de montagnes. Je viens d’une famille nombreuse, et dès le départ j’ai aimé lire. Un de mes frères avait une collection de African Writers Series, et en lisant ces livres, j’ai découvert des cultures qui étaient africaines mais qui me paraissaient étranges. Mes journées consistaient à aller à l’école, où j’apprenais l’arabe et l’anglais, et à aider aux tâches quotidiennes comme balayer le grand enclos, tirer de l’eau au puits communal. Mes écrits, qui ont commencé au Koweït, où j’ai déménagé plus tard, consistaient en lettres, des lettres à ma famille.

Comment voyez-vous la situation actuelle de votre pays, le Libéria ?
C’est terrible ce qui s’est passé au Libéria. Beaucoup de libériens, moi y compris, ont perdu des membres de leur famille pendant cette guerre. C’était une situation insensée, mais maintenant nous avons la chance d’avoir un président, la première femme élue président en Afrique, qui fait du mieux qu’elle peut.

Lors d’un débat au festival du roman noir de Frontignan, vous disiez  avoir rencontré Charles Taylor. Pouvez-vous nous raconter cette rencontre ?
J’ai rencontré Charles en 2000, après la publication de mon premier roman, The land of the Fathers. Je suis allé en visite au Libéria avec des journalistes qui voulaient m’accompagner durant mon séjour au pays. Ils ont émis le souhait de rencontrer Charles Taylor. Cette rencontre a eu lieu au siège de l’exécutif, où Taylor était en audience avec des anciens du nord du Libéria, de ma province d’origine. Il les avait convoqués pour qu’ensemble ils expriment leur support pour lui dans la guerre contre le nord. Ce qui signifiait pour ces gens prendre parti contre leurs enfants qui menaient une guerre de libération.

Comment se porte la littérature au Libéria ?
La littérature au Libéria est dans une terrible situation. Nos auteurs, peu nombreux, manquent de moyens. Ils n’y a pas de maisons d’édition au Libéria, et en créer une un jour fait partie de mes rêves.

Dans votre roman Borderland, le pouvoir des mots a son importance. Racontez-nous comment se sont passées vos recherche pour écrire ce roman ?
Je n’ai pas fait de recherches pour écrire ce roman. Les histoires qui y sont racontées  font toutes partie de ma vie quotidienne au Libéria, même la société secrète. Les recherches étaient inutiles. J’ai seulement dû plonger en moi-même pour y trouver l’histoire.

J’adore cette phrase : « La ville était une chanson d’amour dont les paroles variaient de jour en jour : tantôt joyeuse, puissante et forte tantôt triste et nostalgique, lui brisant le cœur, l’appelant à elle voulant le revoir. » C’est magnifique ! Parlez-nous de cette ville que vous avez décrite ? Comment vous est venue l’idée ?
Cette ville que tu mentionnes n’existe pas. Je pense que cette description était l’expression du désir de retrouver le monde tel qu’il était avant la guerre, le Libéria de mon enfance, qui me manque mais que je ne peux pas voir car il a cessé d’exister, il a été détruit. Les chansons, les tristes comme les joyeuses, sont l’expression de ce manque.

Avez-vous une anecdote sur votre roman Borderland ?
Borderland m’a été inspiré par cette rencontre avec Charles Taylor en 2000. Il m’a ouvert les yeux sur les effets terribles et profonds du pouvoir sur les gens faibles.

Comment écrivez-vous ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
J’écris le matin quand le monde dort. À ce moment-là je suis frais, prêt à relever le challenge de l’écriture.

Le Concierge est curieux. Avez-vous un deuxième roman de prévu ?
Je viens juste de terminer un roman intitulé The Witness. C’est l’histoire d’un vieil homme blanc, Onno, qui mène une vie réglée avec soin et presque monotone, dans une petite ville proche d’une grande ville. À l’âge de 70 ans, Onno découvre l’amour. L’objet de son amour est une jeune fille noire et mystérieuse dont le passé trouve ses racines dans la guerre civile d’un pays d’Afrique, un passé qui la hante et dans lequel il est peu à peu aspiré, si bien qu’à la fin, sa vie telle qu’il la connaissait prend fin. La fille est une réfugiée, elle vit dans un camp prisonnier de l’ennui. Il semble à Onno qu’elle a peur de quelque chose, mais il n’arrive pas à déterminer quoi. Onno suspecte que sa peur est connectée à la troublante et imposante présence d’un homme qu’il a rencontré une fois, au centre pour les réfugiés, un homme dont il ressent la présence partout. Ses sentiments grandissants pour la jeune femme mettent Onno dans des situations de plus en plus inconfortables et risquées.

Parallèlement à ces évènements, Onno découvre que son fils unique s’est converti à l’Islam à peu près au moment des évènements du 11 septembre. Il veut le sauver car il croit que son fils a choisi le mauvais camp. À la fin, son amour pour son fils le force à le trahir. Ou cette décision vient-elle du désir de sauver sa propre peau ? Pendant ce temps, dans le drame qu’est devenue la vie de la jeune femme, elle révèle sa vraie nature lors d’un incident qui va changer sa vie pour toujours. Le vrai visage de la guerre se révèle à lui, à la fois horrifiant et ambigu, posant des questions difficiles et proposant des réponses contradictoires qui le contraignent à faire un choix. Onno doit choisir à quoi croire et à quoi ne pas croire, et doit trouver la volonté d’assumer les conséquences de ses choix. Ce roman est une volonté d’explorer la fiabilité de la mémoire, l’impact du passé sur le présent, et sur les décisions qui affectent notre vie.

Quels sont vos auteurs préférés et pourquoi ?
Mon auteur favori est Stendahl, dont le roman Le rouge et le noir, écrit il y a si longtemps, paraît être toujours d’actualité. Il y a aussi L’aventure ambiguë, de Cheikh Hamidou Kane, qui traite de l’islam et de l’Occident, d’un point de vue africain. Amos Oz, surtout ses premiers romans, Mon Michael, Ailleurs peut-être, Orhan Pamuk, surtout son roman, Mon nom est rouge, Thomas Mann et toutes ses œuvres, Coetzee et toutes ses œuvres.

Quel est le thème d’actualité qui vous énerve et celui qui vous fait sourire ?
Ce qui me frustre c’est l’absence de paix au Moyen-Orient, surtout entre les Palestiniens et les Israéliens. Ces peuples ont tant en commun, leurs langues, leur histoire. C’est terrible qu’ils n’arrivent pas à vivre côte à côte. Je suis en colère que des manuscrits et des tombes à Tombouctou soient détruits par des gens ignorants au nom de l’islam. Ça me fait sourire que mon pays de naissance soit non seulement le premier pays africain à avoir une femme pour président, mais aussi qu’il compte deux lauréats du prix  Nobel de la Paix, Monsieur Lemah Gbowee et Madame Ellen-Johnson Sirleaf. Je souris quand je vois Barack Obama, quand je regarde la photo de quelqu’un que j’aime, quand je lis un nouveau roman de Amos Oz, Orhan Pamuk, J.M. Coetzee, Julian Barbes, Okri,  Ngugi Wa’Thiong’o, Ondaatje…

Quel sont vos films préférés ?
Mes films préférés sont la trilogie Apu (L’invaincu, La complainte du sentier, Le monde d’Apu), le trilogie du Parrain, les films de Ousmane Sembene, Moolaade…

Quelles sont vos musique et chansons préférées ?
J’aime toutes sortes de musiques, de la musique indienne à la musique arabe, surtout celle des vieux maîtres comme Franco Luambo Makiadi, Papa Wemba, Youssou Ndour. J’aime le hip-hop, la musique classique, un peu de tout quoi…

Quel serait le mot de fin pour vos lectrices et vos lecteurs de France ?
J’espère que mes lecteurs français pourront continuer à lire mes livres, et je leur promets que je vais continuer à écrire et à m’améliorer à chaque livre.