Ludovic Lavaissière et Richard Tabbi :: Moi et ce diable de blues

Alors là ! Trouver un personnage aussi déjanté, franchement, je ne me souviens pas ! Le lieutenant Valdès (ex-gloire de la police, perclus d’addictions et suintant le politiquement décadent) est frappadingue, alcoolique, fasciste, de mauvaise foi, pervers…

Moi et ce diable de blues, aux Éditions du Riez, est écrit par un duo de choc : Richard Tabbi et Ludovic Lavaissière. Ce roman est un petit bijou de noir intense. Que celui qui n’aime pas l’hémoglobine s’abstienne, car il ne reviendra pas intact de ce voyage. Vous allez voyager du Havre à Sainte-Adresse jusqu’à l’abbatiale de Conques. Vous serez suivi par un tueur haut de gamme.

J’attends la suite avec impatience et gourmandise !

Je voudrais saluer aussi la maison indépendante du Riez pour avoir déniché ces deux jeunes talents. Ce duo à la plume sanglante a répondu à mes questions et se dévoile rien que pour vous. Je vous laisse avec eux et vous dis à bientôt, chers lecteurs et lectrices.

Ludovic Lavaissière et Richard Tabbi :: Moi et ce diable de blues

Comment vous êtes venus à écrire du roman très noire ? Et parlez-moi de votre rencontre. (Votre travail a deux)
Ludovic Lavaissière & Richard Tabbi : En fait c’est l’écriture qui nous a rapprochés et la noirceur de nos écrits respectifs nous a immanquablement liés. Nous partageons aussi un goût pour une littérature sombre et désespérée, mais pas forcément rattachée à un genre. A titre d’exemples, Le comte de Lautréamont, Louis-Ferdinand Céline, William S. Burroughs ou William Faulkner ont salement dépravé nos imaginaires. Quant à notre conversion au polar, on peut citer Vernon Sullivan, San-Antonio, James Ellroy ou encore Maurice G. Dantec. Pour l’un comme pour l’autre on peut aussi parler de crescendo dans la noirceur, c’est une conséquence directe de l’émulation à l’œuvre en période d’écriture à quatre mains. Pour ce qui est du mode opératoire proprement dit, nous ne faisons pas de plan préalable afin de ne pas nous enfermer dans un carcan. Une fois que nous avons laissé libre cours à notre imagination, nous ciselons progressivement l’intrigue au fil du scalpel. Nous écrivons les chapitres chacun de notre côté, puis nous nous retrouvons par le biais de la vidéoconférence pour polir nos textes et accoucher d’une voix commune. Ce qui est assez simple car nos styles se complètent. La notion de style est d’ailleurs pour nous primordiale. Le fond et la forme n’ont cessé d’évoluer jusqu’à l’ultime correction des épreuves. Eu égard à la publication massive de romans, nous avons fait le choix d’une identité stylistique forte pour nous démarquer des auteurs de « page-turner » à l’américaine. Un roman qui se respecte doit proposer de la littérature avant de proposer une histoire.

Parlez-nous de ce dézingué de lieutenant Valdes, protagoniste de votre roman Moi & ce diable de blues aux éditions du riez.
L.L. & R. T. : Valdès est incontrôlable car l’excès est la seule parade qu’il ait trouvée pour étrangler sa souffrance. Alors bien sûr il ne donne pas dans l’épanchement introspectif puisque l’idée est justement de se fuir via l’alcool et les drogues. Seuls ses cauchemars permettent de le cerner, d’appréhender sa douleur, ils sont à cet égard explicites : ses erreurs passées lui sautent à la gueule, sa femme morte brûlée le hante, le passé de sa famille le ronge de l’intérieur. D’ailleurs, le « blues » du titre, incarné dans le roman par la figure de Robert Johnson, est une métaphore de son spleen. Et puisqu’on aborde les figures de style, les cauchemars du personnage de Valdès nous ont aussi permis de créer des scènes surréalistes mâtinées d’une poésie vénéneuse sur lesquelles planent les spectres d’Henry Miller et de William Burroughs. Mais l’usage des drogues a aussi son aspect récréatif et contribue à faire de Valdès un personnage déjanté, haut en couleur et truculent. Étant de par nos lectures attachés aux enquêteurs foireux (Pulp de Bukowski, un Privé à Babylone de Brautigan, Delirium Tremens de Bruen), il nous semblait tout naturel que les démons intimes de Valdès parasitent la bonne marche de son enquête. Ses saillies verbales et argotiques traduisent son insoumission chronique et insupportent sa hiérarchie au-delà de toute expression. Valdès est aussi un flic politiquement déviant, puisqu’il est revenu de l’extrême droite, qu’il avait épousée en mémoire de ses aïeux torturés par les antifranquistes. Du reste ses frasques pornographiques gangrenées par l’esthétique nazie relèvent du Grand-Guignol.

Vous avez choisis un tueur de haut niveau qui aime l’hémoglobine, comment vous est venue l’idée ?
L.L. & R. T. : C’est l’incarnation du Mal Absolu, qui tire ses racines des crimes de masses nazis, une aberration, un tueur en série qui use et abuse des symboles religieux et national-socialistes, un authentique fracassé du bulbe dont les proies de prédilection sont paradoxalement de grandes blondes aux yeux bleus… Pour comprendre la véritable nature de ses crimes il faut lire notre livre ! Les scènes où il laisse libre cours à son ultraviolence sont dérangeantes et font mal. C’est ce que nous désirions, transformer le lecteur en voyeur et redonner du sens à la boucherie dont les journaux télévisés nous abreuvent mais qui finit par nous blaser… Les mots ont un pouvoir magique en ce sens qu’ils obligent le lecteur à ressentir la torture, là où les images ne peuvent que la montrer. Mais attention, notre but était avant tout de fourguer sa dose de sensations fortes au lecteur… Comme le dit la quatrième de couverture, l’essence du texte se trouve dans la sensation de la pluie qui crible les épaules des personnages, dans les odeurs de crasse et de bitume qui cognent leurs narines, dans la douleur qui frappe le lecteur à l’estomac lors de scènes où la violence se déchaîne.

Le roman ce passe surtout au Havre, pourquoi ce choix ?
L.L. & R. T. : Alors d’abord parce que Le Havre est la ville où nous nous sommes rencontrés, c’est la croisée des chemins, le point de départ de notre collaboration littéraire et de notre amitié. Ensuite, Le Havre parce que c’est une ville polardeuse en diable. Ses Bunkers hérités de la Seconde Guerre Mondiale, chargés d’Histoire, ses falaises saturées d’épineux, ses docks, son atmosphère diluvienne d’un bout à l’autre de l’année. Nous avons fait du Havre un véritable personnage, à l’image de ce que Goodis a fait avec sa Philadelphie natale ou encore dans l’esprit de ce que Jack O’ Connell a créé avec sa ville imaginaire, Quinsigamond. Dans Moi & ce diable de Blues, nous avons fait du Havre un monstre qui happe les protagonistes dans une spirale infernale où règnent le meurtre et la démence. Toutefois, la ville du Havre est moins oppressante, putride et visqueuse que nous le laissons entendre dans le livre.

Y aura-t-il une suite avec le lieutenant Valdès ?
L.L. & R. T. : Absolument ! Il est prévu que le lieutenant Valdès se collette avec de nouveaux Bad Guys et traîne ses Weston lacérées dans de nouveaux bourbiers. Valdès est une sorte de chancre enraciné dans notre univers.

Avez-vous une anecdote sur votre roman Moi & ce diable de blues ?
L.L. & R. T. : Une anecdote croustillante ? Lorsque, proprement torchés au calva, nous avons traversé la ville du Havre pour aller dédicacer notre livre, le chemin menant à la librairie La Galerne était semé de vomissures et de piafs crevés, un avant-goût du bouquin, quoi ! Sinon, il est à noter que notre première collaboration était un scénario dont nous avons tiré une ou deux scènes que nous avons retravaillées en vue de les intégrer au roman. Une partie de l’épilogue, notamment, était déjà dans nos tiroirs.

Parlez-moi de la couverture de votre roman que je trouve magnifique.
L.L. & R. T. : Elle est signée Bastien Lecouffe-Deharme, auteur d’un roman graphique aux éditions du Riez (Memories of Retrocity) et retranscrit parfaitement l’atmosphère maléfique et viciée du roman.

Comment vous écrivez tous les deux ? (Le soir, le matin, dans un bureau…)
L.L. : Idéalement j’écris le matin, planté derrière une table, environné par toute une gamme de dictionnaires. Il m’arrive fréquemment de bouquiner mes « livres de chevet » avant de m’y coller, histoire de donner l’impulsion. Je ne fais pas partie de ces auteurs qui couvent leur prose et refusent qu’on les lise avant d’avoir parachevé leur œuvre. Je poursuis ma femme dans tout l’appartement pour qu’elle me lise au fur et à mesure… Elle est mon Bêta-lecteur privilégié.

R.T. : J’écris entre le moment où j’ai déposé mon fils à l’école et celui où je vais le chercher, soit 13h30-16h00, autant dire que j’ai peu de temps et qu’il me faut être efficace. Je bâtis donc un « mur du son », soit du rock industriel au volume maximum dans le casque et je me lance… En général le jet de l’après-midi est peu concluant… Les choses se décantent en début de soirée jusque parfois tard dans la nuit, toujours avec de la musique, pas forcément casqué. Je n’écris pas dans un bureau mais dans la pièce principale de la maison, car je tiens à profiter des miens au maximum et ne veut pas devenir autiste à cause de l’écriture. D’ailleurs ça me permet de demander un avis en direct…

Quel sont les romans que vous emmèneriez sur une île déserte ?
L.L. : Dans le désordre : les Chants de Maldoror de Lautréamont, Tropique du Cancer d’Henry Miller, le Festin nu de Bill Burroughs et les Morts ont tous la même peau de Boris Vian…

R.T. : Voyage au bout de la nuit de LF Céline, Un privé à Babylone de Richard Brautigan, Les racines du mal de Maurice G Dantec.

Quelle est l’actualité qui vous énerve et celle qui vous fait sourire ?
L.L. : On a quand même rarement l’occase de se tenir les côtes en matant l’actu. Cela étant il y a bien une actualité récente qui m’exaspère et me fait marrer : Les ministres et leurs vacances normales ! On dirait : « Les Bronzés font un Fest-Noz. »… Apparemment pour ces messieurs du gouvernement, vacances normales rime avec fars et bolées… Du coup ma femme étant bretonne ça fait des années que je me tape des vacances normales, moi !

R.T. : Yannick Noah personnalité préférée des français m’énerve et me fait sourire à la fois. La vacuité de ses textes et sa technique vocale approximative n’ont d’égales que l’inconsistance de sa musique. Mais, à l’instar des chanteurs de variété en général, il a bien compris que l’essentiel était de se positionner sur des thèmes vendeurs : l’écologie, l’anticapitalisme, la défense des zopprimés etc. Qu’importe si la vie de nombre de nos zartistes est en totale contradiction avec les valeurs qu’ils prétendent défendre, du moment qu’ils sont plébiscités par le troupeau… De ce point de vue je trouve Javier Valdès infiniment plus authentique et sympathique et je veux bien être enduit de goudron et de plumes ou pendu avec lui…

Pour jouer : Chacun de vous deux doit me dire deux qualités et deux défauts de son partenaire d’écriture.
L.L. & R. T. : C’est un jeu dangereux ! Imaginez qu’on s’entre-étripe ! La vérité c’est que l’on s’est reconnus. Nous sommes tous deux fanas de la créativité et du style de l’autre, nous nous inspirons mutuellement. Maintenant chacun à ses petits travers, certes… pour l’un ce sera l’insatisfaction et l’abus de vocabulaire recherché, pour l’autre la dispersion et une tendance à l’exagération… mais l’un conseille l’autre et vice et versa, la complémentarité permet d’accoucher de cette troisième voix qui commence juste de s’exprimer et qui efface les défauts de chacun pour ne sauvegarder que les qualités.

Parlez-moi chacun de vos écrits précédents : Zombie planète chez Mango et Kainsmal chez Glyphe et céléphais édition ?
L.L. : Kainsmal évoque le destin croisé de deux immortels, de Saint-Pétersbourg à Berlin en passant par Le Havre, de la Guerre de Crimée à l’avènement du nazisme. Les protagonistes s’y disputent l’amour d’une femme. L’un, éconduit, tuera l’objet de son amour conduisant l’autre à le traquer pour venger celle qui l’avait choisi. Ce texte traite de la propagation du Mal. Fratricide maudit par son Créateur, Caïn y exerce comme tatoueur et mélange son sang criminogène aux encres dont il use. Ainsi, il fait de ses clients de véritables tueurs en série pour se venger de Dieu et pervertir sa Création. Il ira même jusqu’à épouser la cause du Troisième Reich. A l’instar du tueur de Moi & ce diable de Blues, Caïn se mue en arme de destruction car il s’est toujours senti rejeté. Horreur, violence, ténèbres, flammes, duels et personnages atypiques sont au rendez-vous. Quant à ma nouvelle Prosopo(u)pée, c’est l’histoire d’une femme, une vraie, une tatouée. Déjantée, dure à cuire et sexy, c’est une junkie qui jacte un argot que ne renierait pas Valdès. Elle a été élevée dans un pensionnat tenu par des religieuses. Mais la vie l’a tellement maltraitée qu’elle a renié Dieu et embrassé la carrière de flingueuse plus ou moins par procuration. Hantée par le fantôme de sa sœur décédée, tourmentée par des cauchemars hallucinants, elle est bientôt rattrapée par ses choix et va devoir se colleter avec une entité surnaturelle. Bref tous les ingrédients du Polar sont déjà là (pistolades, castagnes, frigo et tiroirs à macchabées), assaisonnés de Fantastique.

R.T. : Zombie planète est un « road-book », soit l’errance d’un personnage largué et addict à l’alcool et aux stupéfiants dans un monde qu’il ne comprend pas et dont il se sent exclu. En ce sens il n’a aucune maîtrise de son destin et des événements à travers lesquels il est ballotté. Il rencontre une jeune femme qui est son exact contraire : ultravivante, volontaire, toujours prête à faire le coup de poing, mais qui n’en masque pas moins de profondes fêlures. Au total, Zombie planète était un roman noir et désespéré n’offrant aucune échappatoire et aucune possibilité de rédemption, à l’instar de Moi & ce diable de blues.

Quelles sont votre musique et chanson préférées ?
L.L. : J’ai des goûts très éclectiques, qui vont du Jazz au Métal en passant par la musique industrielle, le Rock sous toutes ses formes et le Tango. Si je dois choisir mon morceau de musique préféré… Bon, je vais vous faire une réponse en stéréo : mon oreille droite me souffle Abattoir Blues de Nick Cave & The Bad Seeds, la gauche murmure Where Is Everybody de Nine Inch Nails.

R. T. : Kohntarkosz, du groupe Magma

Quel est votre film préféré ?
L.L. : Mon quarté de films préférés car je ne peux me résigner à n’en choisir qu’un seul : Lost Highway de David Lynch, Miller’s crossing des frères Coen, Old Boy de Park Chan Wook et Fight Club de David Fincher.

R.T. : Moi mon truc ça serait plutôt le quinté : Les ailes du désir, de Wim Wenders, Lost Highway de David Lynch, Les Affranchis de Martin Scorcese, Blade Runner de Ridley Scott et la tétralogie Alien….

Quel sera votre mot de fin a tous les deux ?
L.L. & R.T. : Merci de nous avoir reçus dans votre loge, et comme dirait le lieutenant Valdès en plein trip : « Que Dieu vous garde, salutations distinguées et marchez pas sur les chauves-souris ! Gaffe à vous ! »