Tony O’Neill :: Sick City

Si lors de la rédaction de votre liste de Noël, vous demandez un roman montrant la face caché de Los Angeles,  l’enfer des junkies, un roman à la fois drôle et brutal, j’ai ce qu’il vous faut. Et pas besoin de patienter jusqu’à la venue du gros barbu.

Sick City Tony O’Neill, chez 13e Note Éditions, est de la trempe des grands romans noirs, écrit par un auteur qui sait vous faire dévaler à grande vitesse les marches glauques menant aux bas fond de L. A., à grands renforts des mots forts et crus et de personnages marquants. Vous découvrirez l’univers de l’addiction – à lire dans l’interview l’avis de l’auteur sur le sujet – et vous ferez connaissance avec deux personnage Jeffrey et Randal que l’on suit de pages en pages avec plaisir.

Pitchons gaiement Sick City :
Une légendaire cassette pornographique montrant les ébats orgiaques de Sharon Tate, deux amants junkies, gay et néanmoins désespérés, qui se rencontrent dans un centre de désintoxication pour célébrités, et trois millions de dollars… Bienvenue à Sick City, la ville fétide, la «cité malade».

Lire ce roman vous permettra, peut-être de faire connaissance avec cette jeune et très intéressante maison d’éditions, 13e Note Éditions, que je félicite pour la découverte de leurs nouveaux talents prometteurs.

Les autres livres de l’auteur parus chez le même éditeur :

Notre Dame du vide
Dernière descente à Murder Mile

Je vous laisse entre les mains de ce talentueux auteur que j’ai rencontré au Festival du roman noir de Frontignan en juin dernier, Tony O’Neill qui a répondu à mes questions de concierge. Et à bientôt pour une nouvelle interview.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire du roman noir ?
J’ai eu une enfance heureuse, une éducation irlandaise de classe moyenne typique  dans une petite ville du nord de l’Angleterre. Je viens d’un milieu qui n’accordait pas vraiment de valeur aux livres et à la lecture. Mes parents ne lisaient pas pour le plaisir, mes pairs non plus.  Je suppose que c’est la raison pour laquelle je voyais la lecture comme une forme de rébellion. J’ai commencé à lire voracement très jeune, à collectionner les livres. Je ne faisais pas vraiment la différence entre la  littérature soi-disant  « sérieuse » et la littérature «  »populaire ». Je pense que le livre qui a changé ma vision de l’écriture est Le festin nu de Burroughs. Il m’a fait une énorme impression. En ce qui concerne le polar, je ne crois pas que j’en ai pris consciemment le chemin. J’avais toujours écrit de la fiction, et j’ai toujours privilégié une intrigue bien amenée à une belle écriture. La plupart des œuvres littéraires américaines modernes me laissent froid. Je préfère Jim Thompson ou Donald Goines à Jonathan Franzen. J’ai toujours été bon en écriture et on m’a encouragé à écrire à l’école, probablement parce que je lisais beaucoup. Pour l’essentiel, j’imitais les auteurs que j’admirais. Mais ce n’est que pendant que je me remettais d’une sévère addiction à la drogue, à 20 ans passés, que j’ai réellement trouvé ma propre voix et commencé à écrire sérieusement.

Dans votre roman Sick City, paru chez 13ème  Note, vous nous plongez dans les bas-fonds de l’addiction. Comment se sont passées vos recherche pour ce roman ?
J’ai été accro à l’héroïne, au speed et à la méthadone pendant 7 ans. J’étais SDF, j’ai fait des séjours répétés dans des centres de désintox, j’étais désespéré, quelqu’un qui a fait de nombreuses overdoses et a pourtant survécu. J’ai été marié trois fois pendant cette période, passée surtout à Los Angeles, mais aussi à Londres. Je suppose qu’un psy trouverait beaucoup de raisons pour expliquer pourquoi j’étais comme ça, mais je pense honnêtement que j’aimais tout simplement le style de vie des junkies, et qu’aucune autre voie ne m’attirait. Quand je m’assois pour écrire un roman, y compris Sick City, cette période de ma vie  pèse très lourdement dans ma création. Car malgré la misère et la souffrance que j’ai traversées, il y avait aussi quelque chose de terriblement honnête alors dans mon existence. Quand tu descends aussi bas, tu vois l’humanité comme elle est, sans le voile policé de la société pour la recouvrir. Ça a été une période très profonde et porteuse de sens pour moi, qui influence encore ma façon de penser et d’écrire.

J’aime deux personnages de votre roman Sick City, Jeffrey et Randal. Pouvez-vous nous en parler ?
Tous mes personnages sont au moins autant des reflets de moi-même que des créatures de fiction. En créant Randal et Jeffrey, je voulais créer deux personnages qui, d’après les critères de la majorité des gens, étaient des « dégénérés »- des drogués, des arnaqueurs, des jean-foutre -, mais qui au fond d’eux possédaient une certaine « âme »… presque des innocents, même. Randal – par son apparence physique et ses manies- est basé sur un ami que j’ai connu à Los Angeles et qui est mort jeune, un gars dont l’amitié m’a beaucoup marqué. C’était un ami, un rival, un compagnon de drogue. En les créant, je savais que j’avais besoin que le lecteur les soutienne, quels que soit soient ses préjugés sur la moralité de la drogue avant qu’il lise le livre. Il devait vouloir qu’ils réussissent, peu importe à quel point ils se plantaient, quoi qu’ils fassent. Je voulais qu’ils soient plus faciles à aimer et plus vrais que les personnages soi-disant « respectables » du bouquin.

Est-ce dur de sortir de la drogue ? Car vos deux personnages font une cure mais replongent finalement. Parlez-nous de votre expérience.
Je n’ai pas une vision en noir ou blanc de tout ça. J’ai essayé de décrocher à la manière des Alcooliques Anonymes et je n’y suis pas arrivé. Je continue de boire, je fume encore de l’herbe, je continue à prendre de la drogue… CERTAINES drogues… J’ai dû changer mon comportement pour pouvoir fonctionner, pour être un bon mari et un bon père, et aussi pour être un écrivain. Je ne m’injecte plus de drogues. Il y a des drogues auxquelles je ne touche plus car je sais que je n’arrive pas à en contrôler la consommation. Mais pour moi, l’addiction est une zone grise, beaucoup plus complexe que les programmes antidrogues veulent bien le reconnaître. C’est un des points cruciaux dans la majorité de mes écrits. Si tu essaies de forcer un camé à tout arrêter alors tu le ou la voues à l’échec. Il y a des gens comme moi, des gens capables d’altérer leur comportement juste assez pour pouvoir récupérer, sans avoir à faire le choix radical du  « tout ou rien », entre l’abstinence totale et l’addiction destructrice. Mais nos histoires sont rarement entendues, car c’est un concept difficile à expliquer aux gens. L’idée  » accro un jour, accro toujours » est très forte dans notre culture, malheureusement.

Y aura-t-il une suite à ce roman superbe ?
Oui, j’ai écrit une suite intitulée Black Neon, qui suit quelques-uns des personnages de Sick City pendant un an. Ce roman sort déjà en Allemagne, où Sick City a trouvé un public très enthousiaste, et il va probablement sortir en France dans un futur proche. Je travaille maintenant sur un nouveau roman, un thriller, totalement indépendant des deux derniers romans. Il est trop tôt pour dire dans quelle direction il va aller, mais pour le moment je prends beaucoup de plaisir à l’écrire, et pour moi, c’est bon signe.

Comment écrivez-vous ? (Le soir, le matin, dans un bureau…)
Je suis un écrivain du matin. Je fournis mon meilleur travail avant midi. J’aime corriger le soir après quelques bières et que je me sens looser. J’ai un vieux bureau délabré que j’ai acheté il y a des années et qui me porte chance. Mais ma routine est flexible. J’écris beaucoup à la main, dans des carnets, dans le bus ou le train. À la vérité, je peux écrire n’importe où. J’ai écrit mon recueil de nouvelles, Notre Dame du Vide, assis dans un café dans le Queens, à New York, quand nous étions entre deux appartements. J’ai écrit la majorité de mes poèmes du temps où j’étais encore accro à l’héro, dans des carnets tachés de sang, dans des toilettes, un peu partout dans les quartiers est d’Hollywood.

Parlez-nous de votre passion pour la musique, car j’ai vu que vous aviez été pianiste de Marc Almon et du groupe Kenickie ?
Oui, j’ai toujours adoré jouer de la musique. C’est ce qui m’a fait quitter le nord de l’Angleterre pour Londres. C’était une époque excitante, la pop britannique était en plein essor, et j’ai eu l’occasion de rencontrer des gens intéressants et inspirés. Par contre, à l’époque où j’ai atterri à Los Angeles, j’avais développé mon addiction débilitante à l’héroïne et ma carrière musicale s’est cassée la figure. Cependant je suis toujours inspiré par la musique quand j’écris. Je pense l’écriture en termes très musicaux. Pour moi le but est toujours d’écrire quelque chose aussi puissant et direct qu’une chanson des Ramones. La bonne littérature  devrait toujours être proche du grand rock’n’roll, à mon avis.

En 2006, vous avez fondé « One Line » avec Ben Myers et Adèle Stripe, le collectif Brutalists qui défend une littérature « brute ». Pouvez-vous nous en parler ?
Eh bien, de nombreux jeunes auteurs arrivaient en même temps, publiaient dans les mêmes journaux en ligne, et la presse commençait à leur donner des noms- « la génération off beat », et autres étiquettes… Le concept des « Brutalistes » était une tentative pour nous différencier de la majorité de ces auteurs que nous trouvions plutôt timorés, académiques et ennuyeux. Je veux dire que le concept de « brutalisme » était un concept vague, tout comme le « punk » est un concept vague. Il s’agissait de la simplicité de la langue, et d’une sorte de franc-parler agressif. Nous étions très inspirés par les « meat poets » (mouvement poétique à l’écriture directe, rude et très masculine représenté par Steve Richmond, Charles Bukowski, William Wantling- ndt source Wikipédia.org), le « kitchen sink drama » (forme de fiction mettant en scène la vie quotidienne et banale de familles avec leurs problèmes et leurs conflits ordinaires – ndt source changingminds.org), le rock punk, le New York des années 70… De plus, nous étions tous enfants de l’Angleterre de Thatcher devenus majeurs dans les années 80. Mais au-delà de ça… nous n’avons jamais ressenti l’obligation de coller à un style particulier. C’était un concept très vague. Le brutalisme était autant une farce dont le but était d’ennuyer l’establishment littéraire qu’un mouvement sérieux.

Vous avez aussi un autre talent en écriture : vous avez écrit deux recueils de poèmes. Pouvez-vous nous en parler ?
La poésie a été la première forme littéraire qui m’a attiré. J’aimais le style direct de Bukowski, surtout quand j’étais accro aux drogues et que je vivais dans la rue, je n’étais pas capable de me concentrer assez pour produire des textes longs. Mais la poésie était quelque chose d’instantané, et rapide… comme fumer du crack. Par de nombreux aspects, Songs from the Shooting Gallery est un de mes propres livres préférés, mais il m’est difficile de regarder vers le passé et de les relire parce que c’est le récit de voyage d’une des pires périodes de ma vie. C’est une œuvre bizarre, déprimante mais empreinte d’une vérité essentielle.

Dans votre roman Sick City, j’ai trouvé une phrase qui a retenu mon attention : est-ce vrai, cette histoire de film dans lequel Jerry Lewis joue un clown conduisant les enfants juifs dans les chambres à gaz d’Auschwitz ?
Oui, apparemment. C’est un film qui a été censuré. J’ai entendu dire que Jerry Lewis et ses représentants n’en autoriseront jamais la diffusion. Il a acheté les bobines originales et les a enfermées dans un coffre. J’aime ce type de légendes hollywoodiennes. L.A. est un endroit irréel, une ville de magie noire, le seul endroit où des choses étranges peuvent arriver.

Quelle est l’actualité qui vous énerve et celle qui vous fait rire ?
Oh mon Dieu ! Je vis en Amérique et donc  la politique me met en colère, point à la ligne. La tronche stupide de Mitt Romney (opposant républicain de Barack Obama pour l’élection de 2012- ndt) à la télé me met en colère. La politique américaine est malsaine, malhonnête. Je pense que mon plus gros problème concerne les lois sur la drogue – l’absurdité de déclarer les drogues illégales me déconcerte. Mais crois-moi, tu n’as pas assez de temps pour toutes les choses qui me rendent dingue. Il y en a tout simplement trop. Qu’est-ce qui me fait rire ? Hum, je ne ris pas. Je suis toujours terriblement sérieux…

Quels livres emmèneriez-vous sur une île déserte ?
Le festin nu. C’est le seul livre que je peux lire et relire tout en y trouvant quelque chose de nouveau à chaque fois.

Vous êtes venu au festival international du roman noir de Frontignan 2012, qu’avez-vous pensé de ce festival ? Et des lecteurs et lectrices de France qui sont venus vous voir ?
Frontignan est très belle, c’est une belle partie du monde, et un festival organisé par des gens qui s’intéressent vraiment à cette forme d’art. J’ai été triste de devoir repartir. Et c’est la même chose à chaque fois quand je viens en France, je sens que mes lecteurs ont une compréhension de mon œuvre qui n’est pas si fréquente que ça en Amérique. On sent qu’en France, l’écriture est véritablement considérée comme une forme d’art. Elle y est prise beaucoup plus au sérieux, les gens s’intéressent plus aux mots. J’ai toujours dit que si j’en avais les moyens, je retournerais m’installer en Europe. J’ai eu la chance en France d’avoir un éditeur formidable, 13ème Note. Eric Vieljeux est un mec unique dans le monde de l’édition, un ami cher et incroyablement intelligent, un gars compatissant. J’ai aussi eu la chance de travailler avec des traducteurs sensationnels. Patrice Carrer, qui a traduit Notre Dame du Vide et qui a supervisé la traduction de mes autres livres, est quelqu’un avec qui j’ai une relation très spéciale. C’est presque une collaboration. J’ai l’impression que par bien des manières, il complète mes livres quand il travaille dessus. J’ai le sentiment que dans une autre vie, Patrice et moi aurions pu être des frères.

Quels sont vos films préférés ?
Drugstore Cowboys, de Gus Van Sant. Eraserhead, de David Lynch. L’au-delà de Lucio Fulci. La nuit des morts-vivants de George Romero. La version du Bossu de Notre-Dame par William Dieterle (1939). Ne pas avaler de Gary Oldman. Le Magicien d’Oz. Je suis un grand fan de cinéma. La liste change constamment à mesure que je découvre de nouveaux films préférés.

Quel sera votre mot de fin pour cette interview ?
Lisez Trocchi. Alexander Trocchi est un de mes auteurs préférés, un auteur qui est sous-évalué de nos jours de manière criminelle. Je conseillerais à n’importe qui de prendre un de ses romans. Après avoir lu mes livres bien sûr !