Roger Smith :: Blondie et la mort

Roger SmithVainqueur de la première édition du Balai d’Or 2011 pour son roman Mélanges de sang aux éditions Calmann Lévy, c’est avec grand plaisir que je retrouve un auteur que j’apprécie énormément, aux romans bien ficelés qui se dévorent en quelques heures. Il nous revient pour défendre son titre avec Blondie et la mort, une vraie claque, comme d’habitude. Peut-être plus noir que son premier roman mais nous retrouvons sa façon de créer son histoire où les personnages ne se connaissent pas au départ et vont se croiser au fil des pages, vraiment un petit bijou.

Et puis l’interview qu’il m’a gentiment accordée est vraiment touchante, car il se confie sur la violence dans son pays et revient sur des moments de sa vie. Et il y répond avec humour à Deon Meyer sur ce qu’il a dit lors des Quais du Polar 2012, à savoir que « son pays n’était pas plus violent qu’un autre ».

Hâte aussi de voir traduits ses trois prochains romans.

Résumé du roman :
Par une énième nuit de chaleur insupportable au Cap, l’ex-top model Roxy Palmer et son mari Joe, trafiquant d’armes, sont kidnappés dans leur voiture. Joe finit dans une mare de sang, et, les voyous partis, Roxy prend une décision qui va à jamais changer le cours de sa vie.
Les deux kidnappeurs, Disco et Godwynn, n’ont pas disparu très longtemps… Ils sont bien décidés à la traquer. Billy Afrika, lui non plus, n’a pas l’intention de la laisser filer : Joe lui devait en effet une grosse somme d’argent…
Commence alors dans le décor somptueux du Cap un ballet d’une violence fascinante entre tous ces réprouvés ne cherchant qu’une chose : la rédemption.

Très bonne interview à tous et jetez-vous sur ce roman, vous ne serez pas déçus !

Bonjour Roger, comment vas-tu ? Tu as été le premier lauréat du Balais d’Or 2011, et tu seras en compétition pour ton second roman. Que penses-tu de ce prix ?
Richard, c’était un énorme  honneur pour moi de gagner le Prix du Balai d’Or 2011. La compétition a été féroce ! Je suis très flatté d’être sélectionné encore cette année. J’ai reçu un accueil tellement merveilleux de la part de mes lecteurs et des médias français. Je suis très excité de savoir que mes romans sont traduits en français et que je fais partie de la collection « Robert Pépin présente » aux côtés de Michael Connelly, Lawrence Block et beaucoup d’autres brillants auteurs de littérature policière.

À la différence de Mélanges de sang, je trouve que Blondie et la mort est encore plus noir. Comment t’est venue l’idée de ce roman ?
La société sud-africaine est encore divisée par des questions de races, et de plus en plus, par des questions de richesse. Les crimes liés au vol comme les cambriolages de domiciles et le braquage de  voitures sont un lien fréquent entre ces communautés divisées. Mélange de sang et Blondie et la mort commencent tous les deux par une collision violente entre les milieux privilégiés de Cape Town et les Flats (nom du ghetto pauvre du Cap- ndt), incidents devenus tellement banals qu’on n’en parle même plus dans les médias locaux. Ce qui me fascine, c’est, au-delà des statistiques, de voir ces gens projetés face à face par ces évènements violents, et l’impact que ça a sur leur vie. Dans Blondie et la mort,  je voulais relever un défi, prendre pour personnage principal une femme, et Roxy Palmer, l’ex-mannequin américain, a semblé s’imposer d’elle-même toute faite sur la page. J’ai adoré écrire sur elle, et le fait que sa beauté et sa débrouillardise l’ont catapultée des quartiers pauvres américains vers les podiums de Rome et Paris, puis au Cap où elle a épousé un trafiquant d’armes sud-africain pour son argent. C’est génial d’utiliser un personnage étranger, une outsider, au cœur de la mixité sud-africaine, car je peux me servir d’elle pour mettre en relief les éléments les plus bizarres de la culture sud-africaine. C’était amusant d’écrire les conversations de Roxy et Billy Afrika sur les questions de race, l’apartheid et le vaudou sud-africain.

Parle-nous de trois personnages qui m’ont marqué : Billy Afrika, Piper et Roxy.
Chaque été, en Afrique, une tribu de beautés maigrichonnes, botoxées et au teint ciré façon Brésil venues du monde entier, débarquent au Cap, se bousculant pour participer à des séances photos dans l’industrie de la publicité. Pas les super modèles – trop occupées à lancer leur marque de parfum ou leur ligne de vêtements à Paris et Milan-, mais des très jeunes qui essaient de se faire une place dans le métier, ou des femmes qui prennent de l’âge et voient arriver avec terreur le cap de la trentaine, qui acceptent tous les contrats qu’elles peuvent obtenir. Et qui recherchent un mari. Un riche. Des femmes comme l’héroïne imparfaite de Blondie et la mort, Roxy Palmer, dont la première mauvaise décision fut d’épouser un homme pour les mauvaises raisons. Sa seconde mauvaise décision la contraindra à se battre pour défendre sa vie. Roxy est une de ces Américaines pauvres de Floride qui vivent dans des caravanes. Elle a grandi avec une mère alcoolique et une succession de « papas », le dernier a pris sa photo et sa virginité avant qu’elle ait 14 ans. Mais elle est belle et s’est construit une carrière de mannequin. Pas un top model, cependant, et à l’orée de ses 30 ans, personne n’a donné son nom à un parfum et elle est venue au Cap pour trouver du travail et un mari riche. Roxy est une aventurière, c’est sûr, et elle fait des mauvais choix, mais je l’aime bien. Et la plupart des femmes qui ont lu le roman font preuve de compréhension envers ses choix.

Il y a beaucoup de flics corrompus dans les Flats. Il y a aussi de bons flics, qui gagnent leur croûte en faisant un boulot ingrat et dangereux dans un ghetto où des policiers se font tuer presque tous les jours. Pour leur voler leurs armes. Par vengeance. Je voulais écrire une histoire sur un de ces bons flics, Billy Afrika, un homme qui tirait de la fierté de son incorruptibilité, jusqu’à ce que son partenaire se fasse tuer, et là Billy a rendu son badge pour devenir mercenaire. Il a fait ce que beaucoup d’anciens flics sud-africains font, signer pour devenir des « contractuel spécialisé dans la protection rapprochée » en Irak. Gagnant des dollars pour les envoyer au pays à la famille de son partenaire mort et essayant d’oublier son passé. Jusqu’à ce qu’il doive retourner au Cap et affronter son passé. Et l’homme qui a tué son partenaire. On peut désapprouver les méthodes de Billy, mais pas ses motivations.

À l’ombre de la Montagne de la Table (massif montagneux qui surplombe la ville du Cap- ndt), à quelques minutes de la ville du Cap, se trouve la prison de haute sécurité de Pollsmoor. Construite pour accueillir 5000 hommes, mais en abritant le double. Pour la plupart des métis qui ont grandi sans contrôle dans le ghetto âpre et battu par les vents du Cap, les Flats.

Lors de  mes recherches pour Blondie et la mort, j’ai rencontré quelques-uns de ces hommes, dans la prison et en-dehors. Ils racontaient la même histoire : pendant l’apartheid, aller en prison était inévitable si vous n’étiez pas blanc. Et dans les prisons, où la ségrégation raciale régnait aussi, ils découvraient vite qu’ils pouvaient avoir du pouvoir sur d’autres métis plus faibles. Ils rejoignaient les gangs de la prison, portaient des tatouages indiquant leur rang, assassinaient des codétenus en guise de rite de passage. Ils se rendaient compte qu’ils ne voulaient plus jamais quitter ce monde de discipline brutale et de codes inviolables. À chaque fois qu’ils étaient sur le point d’être libérés sur parole, ils commettaient un nouveau crime et voyaient leur peine prolongée. Ces hommes se trouvaient des « épouses » en prison : de jeunes garçons qui étaient des proies faciles. La plupart de ces « mariages » étaient brefs. Mais certains duraient. Certains hommes tombaient même amoureux. Des hommes comme Piper le psychopathe, un condamné à perpétuité, qui a pris une jeune « épouse » et réalisé, après que Disco a été libéré sur parole, qu’il ne pouvait pas vivre sans lui. Piper est tellement obsédé qu’il s’évade de prison pour ramener Disco à Pollsmoor avec lui. Jusqu’à ce que la mort les sépare.

Le mot « Rédemption », aurait-il pu être le titre de ton roman ?
Je ne veux pas trop en dire, mais je pense que certains des personnages vont vers une sorte de rédemption, oui. Billy est plutôt altruiste. Roxy, narcissique et égoïste au début, se rend compte petit à petit qu’il existe un monde en-dehors d’elle.

Le « partenariat » entre Roxy et Billy était intéressant pour moi. Dans un scénario classique, ils auraient fini au lit. Mais j’ai résisté à cette tentation et beaucoup de mes lecteurs ont dit qu’ils étaient contents que je ne sois pas tombé dans ce cliché.

Et Billy est la conscience du roman, je pense. Mais il est également le reflet d’une vision du monde très particulière qui admet des réactions extrêmes. Des réactions que beaucoup de gens trouveraient antisociales. Mais peut-être pas dans notre anti-société, ce qui en dit long.

Parle-nous de la prison de haute sécurité de Pollsmoor, ça a l’air d’être d’un lieu terrible ?
La prison de sécurité maximum de Pollsmoor est une prison située à Tokai, banlieue du Cap en Afrique du Sud. Nelson Mandela a été le plus célèbre détenu de cette prison. Aujourd’hui certains des criminels les plus dangereux et des gangsters les plus endurcis d’Afrique du Sud y sont détenus.

La plupart des prisonniers viennent de communautés frappées par la crise et par un fort taux de chômage, le manque d’écoles  et autres services, les communautés qui comptent le plus de SDF et de gangsters. Les prisonniers passent presque la journée entière enfermés dans leurs cellules surpeuplées (généralement plus de 30 hommes par cellule). Il y a un trafic de drogue clandestin dans les cellules, organisé principalement par des détenus qui reviennent de l’extérieur après une libération, ou par des gardiens corrompus, et la prison est dirigée par les gangs désignés par un numéro.

Dans ton second roman, tu décris les gangs 26 et 28 et leur hiérarchie. Peux-tu nous en parler et nous dire comment ils obtiennent leur grade ?
Il y a actuellement trois gangs de prison majoritaires à l’ouest du Cap : les 26, les 27 et les 28. Il faudrait un livre entier pour remonter dans l’histoire et la structure de ces gangs, mais ils existent depuis environ une centaine d’années et ils ont leur propre structure paramilitaire unique, leurs propres codes de discipline et de châtiments. Ils ont leur propre langue codée et leurs propres tatouages. Les rites d’initiation  comprennent le viol et le meurtre. Une des formes de châtiment  les plus barbares est appelée « slow puncture ». L’anus du condamné est ouvert au couteau pour qu’il saigne, et que s’ensuive une infection. Le gang maintient le condamné et un prisonnier séropositif le viole. J’ai visité des prisons, et rencontré d’anciens détenus. Un homme en particulier, qui a passé 30 ans en prison, et qui a servi de modèle pour le personnage de Piper. Cet homme, Ice, s’est élevé à la position de Général dans le gang des prisons des 27, il est tombé amoureux de son  « épouse » de prison, et a commis des crimes en prison – dont un meurtre brutal – de façon à pouvoir rester en prison où il avait du pouvoir et du prestige. J’ai filmé une interview avec lui, que l’on peut voir sur Youtube, et il y évoque l’environnement carcéral de manière plus éloquente que je ne saurais le faire.

Lors des Quais du Polar 2012, Deon Meyer, écrivain sud-africain, disait que l’Afrique du Sud n’est pas un pays plus violent qu’un autre. Tes romans disent le contraire. Peux-tu nous expliquer cette différence de point de vue ?
Le très respecté Centre d’étude de la violence et de la réconciliation sud-africain a passé un contrat avec le gouvernement sud-africain pour mener une étude sur la nature violente du crime en Afrique du Sud. Leur rapport, publié fin 2010, dit : « Nos propres statistiques criminelles, et la comparaison des données sur le crime en Afrique du Sud avec celles d’autres pays, démontrent de manière convaincante que l’Afrique du Sud fait partie des pays du monde les plus violents. »

Il dit plus loin « L’Afrique du Sud n’est pas seulement affectée par une sous-culture de violence et de criminalité mais se caractérise aussi par une « culture de la violence » plus générale basée sur une acceptation collective normalisée de la violence. »

Ce rapport, aussi valable soit-il, ne rapporte pas la réalité de ce qu’est la vie dans les communautés pauvres (noires et métisses) en Afrique du Sud. Laissez-moi essayer de vous faire comprendre ça grâce à  une histoire plus personnelle.

Il y a tout juste un an, le frère de ma femme, âgé de 27 ans, a été tué par balles en plein jour devant la maison de ses parents dans les Flats. Il est mort devant sa famille. Avant de s’en aller, un des tireurs a dit à la mère de ma femme : « Ferme les yeux de ton enfant. » Sa mort n’a jamais fait l’objet d’une enquête de police et ses assassins se promènent encore en toute liberté. On n’a pas parlé de son assassinat dans les médias. Juste un métis mort de plus.

Les hôpitaux des Flats ont des services qui s’occupent exclusivement d’enfants maltraités. On ne parle pas de cas isolés. Il y a littéralement des centaines d’enfants admis chaque mois, la plupart venus des ghettos des Flats : des bébés violés, des enfants torturés. Près de 2000 enfants ont été tués en Afrique du Sud l’année dernière. La plupart avaient subi des sévices sexuels.

Lors de mes recherches pour mon 4ème roman, Dust Devils, je me suis rendu à Tugela Ferry, une région reculée de la province du Kwa-Zulu Nataal, où le taux de séropositivité est le plus élevé au monde. De surcroît, cette zone rurale misérable est frappée par le fléau de la violence, essentiellement pour le contrôle lucratif des routes principales vers Durban et Johannesburg. Les gens y vivent dans la pauvreté et la peur, avec peu d’espoir d’un meilleur avenir.

Les viols échappent à tout contrôle en Afrique du Sud. Une statistique macabre : une femme sud-africaine a plus de risque de se faire violer que de chance d’apprendre à lire.

La vérité, c’est que la vie des noirs et des métis ne vaut encore pas grand-chose en Afrique du Sud. Les touristes qui atterrissent au Cap pour y boire du vin et voir les « Cinq Grands » dans les réserves nationales (« The Big Five » : surnom donné aux 5 animaux les plus populaires auprès des touristes : lion, éléphant, rhino blanc, buffle et léopard- ndt) devraient s’en souvenir quand ils passent en voiture devant les ghettos urbains ou les taudis ruraux où la majorité des Sud-Africains vivent. Il y a une culture du déni en Afrique du Sud. Hendrik Verwoerd, l’artisan de l’apartheid a nié que sa politique était discriminatoire, et a dit, « l’apartheid a permis à différentes ethnies de vivre séparées, mais égales ». Un mensonge bien sûr, mais de nombreux Sud-Africains blancs ont soutenu ce mensonge parce qu’il les arrangeait bien.

L’ex-président Thabo Mbeki a nié que le virus HIV provoquait le SIDA et a ainsi fait reculer le programme de traitement du SIDA d’une dizaine d’années et causé un nombre de morts incalculable. Et maintenant ils nient le fait que l’Afrique du Sud est frappée par une criminalité violente.

Pour citer une phrase de mon dernier livre, Capture : « La vérité n’est que le mensonge auquel on croit le plus. »

Le Concierge est curieux tu le sais ! Peux-tu nous parler de ton prochain roman qui sortira en France ?
Dust Devils paraîtra en France en 2013. Avec ce roman, j’ai entrepris d’écrire un thriller sanglant, captivant et excitant, mais je voulais l’alimenter de tout ce qui me met en colère en Afrique du Sud. Quand l’apartheid a pris fin et que Nelson Mandela est arrivé au pouvoir, il y a eu une période en Afrique du Sud durant laquelle nous sommes passés du statut de paria de la scène mondiale au statut de modèle de changement. Une période étourdissante. Puis Mandela a cédé la place, et les dirigeants du pays sont devenus de plus en plus intéressés et corrompus, tendance commune chez les politiciens.

L’apartheid est fini, mais une épidémie de crimes violents, de pauvreté et le taux de SIDA le plus élevé au monde représentent de nouveaux défis que personne ne relève. Notre constitution est une vibrante déclaration qui parle de temps éclairés et de liberté individuelle, mais des adolescentes sont vendues comme épouses-esclaves au nom de la tradition et certains hommes pensent que violer une vierge (souvent des fillettes) peut les guérir du SIDA. Un ex-préfet de police a été condamné à 15 ans d’emprisonnement pour corruption, et son successeur a été renvoyé il y a quelques semaines. Également pour cause de corruption.

C’est le contexte dans lequel s’inscrit Dust Devils, et ce que j’ai écrit n’a rien d’une déclaration d’amour.

Muti ou Mouti. Médicament de Sorcier ? Peux-tu nous en parler, tellement je trouve ça incroyable ! Y a-t-il un trafic humain ?
« Muti » est un terme qui désigne la médecine traditionnelle en Afrique du Sud. Pour l’essentiel la médecine traditionnelle consiste en des potions végétales inoffensives, mais le meurtre et la mutilation sont associés à certaines pratiques culturelles, appelées des meurtres Muti. Les meurtres Muti ne sont pas des sacrifices humains au sens religieux, ils impliquent plutôt le meurtre d’une personne pour prélever des parties de son corps qui seront incorporés comme ingrédients dans la médecine et des potions utilisées dans la sorcellerie. Il y a des Sud-Africains qui croient que les parties de corps récoltées sur des enfants ou des personnes âgées peuvent les aider à devenir riches et puissants.

Il y a quelques années des agents de la morgue des services de police ont été condamnés pour avoir mutilé des cadavres et en avoir vendu des morceaux pour le Muti.

Où en es-tu de tes projets d’adaptation cinématographique de tes romans ?
Mélanges de sang et Blondie et la mort font tous les deux l’objet d’un projet d’adaptation au cinéma aux États-Unis. Les rouages d’Hollywood sont lents, mais j’ai la conviction qu’au moins un des deux  sera adapté à l’écran.

À quand un retour en France pour rencontrer tes lectrices et lecteurs ?
Malheureusement, je n’ai aucun projet de visite en France cette année, mais peut-être en 2013 ? Je l’espère !

Quel sera le mot de la fin pour cette interview pour tes lectrices et lecteurs ?
Comme toujours, merci Richard. J’apprécie beaucoup ton intérêt pour mon travail. Et bonne chance dans ton travail de promotion pour le polar en France.