Elsa Marpeau :: Black Blocs

Elsa MarpeauLa Série Noire nous propose  un roman très original signé Elsa Marpeau. Black Blocs nous montre l’univers des casseurs  anarchistes en nous faisant entrer  dans leur univers. Entre vengeance, manif qui tourne mal et révélations sur l’homme que l’on a aimé. L’idée de rentrer dans ces groupuscules anarchistes fait passer le roman dans une autre dimension. Suspense, trahison, amour, folie… voilà quelques mots qui ont leur importance dans ce roman noir.

Une vraie réussite que ce roman, qui nous fait découvrir une jeune auteur que l’on ne manquera pas de suivre avec ferveur.

Jugez plutôt :
Elle lance le projectile de toutes ses forces. Le verre se brise. Devant le trou, Swann sent se libérer en elle une joie irréfléchie, immédiate. La fuite devient possible. On peut fissurer le monde et se sauver par une des brèches que l’on a ouvertes. Elle fait un avec les corps noirs autour d’elle.

Swann retrouve son compagnon, un prof de fac bien sous tous rapports, avec une balle dans le dos. L’enquête sur son assassinat lui ouvre les portes d’un nouveau monde, inconnu et hostile, celui que les flics nomment « l’ultragauche ». Pour comprendre, pour venger la mort de Samuel, Swann s’immerge. Et découvre les « Black Blocs », ces casseurs qui, en fin de manif, le visage caché sous un foulard noir, balancent des pierres dans les vitrines du capitalisme. Mais très vite, Swann met la main dans un engrenage qui menace de la broyer. Alors qu’une vaste opération clandestine semble se préparer chez les anarchistes et que la police la surveille de près, la santé mentale de la jeune femme vacille. Pour le meilleur et pour le pire…

Très bonne interview, à déguster sans modération, et à la semaine prochaine.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous raconter comment vous en êtes arrivé à écrire du polar ?
J’ai grandi à Nantes, dans le quartier du port, appelé « Quai de la Fosse » et surnommé « Quai de la fesse » à cause des bars à hôtesses attendant les marins. C’était un lieu d’eau opaque, d’usines désaffectées, de bitume, très propice à l’imaginaire gris des polars.

Si j’aime le polar, c’est que cette littérature est souvent moins complaisante que la blanche. Moins d’auto-apitoiement, un souci de tenir le lecteur en haleine grâce à une intrigue. Quant à la valeur des livres, je crois qu’Ellroy a montré que le mépris dans lequel est tenu le polar (qui occupe une misérable chronique dans les journaux) n’était qu’un snobisme stupide.

Que veut dire Black Blocs ? Que sont-ils ?
Les Black Blocs pour les journalistes : ce sont les casseurs qui, en fin de manif, mettent un foulard noir sur leur visage, prennent une batte de baseball et cassent les vitrines (et les CRS).

Les Black Blocs pour eux-mêmes : des individus isolés qui, parfois, sans règle prédéfinie, sans mot d’ordre d’un chef, s’agrègent momentanément pour lutter contre la violence du capitalisme.


 

Parlez-nous de Swann, personnage très attachant.
Swann est une trentenaire parisienne, technicienne dans un labo de la fac. Une vie tranquille, teintée d’une légère crainte du dehors – que je partage avec elle. Son existence bascule le jour où elle retrouve son conjoint assassiné. Elle découvre alors que l’homme qu’elle aimait était un inconnu – il appartenait à un Black Bloc. A moins qu’il n’ait été un indic des flics. Commence alors pour Swann une enquête sur son amour perdu, dans une réalité qui lui échappe.

Comment se sont passées vos recherches pour votre roman Black Blocs ?
J’ai d’abord rencontré deux membres de BB. Ils m’ont raconté, chacun à leur façon, leur lutte contre le capitalisme. Leur utilisation du mobilier urbain pour mener des guérillas temporaires. Leur autonomie par rapport à toute doctrine, même si on peut les lier à des mouvances anar autonomes. Enfin, je me suis documentée. Il n’ a pas grand chose sur le sujet, excepté le livre de Francis Dupuis-Deri, Black Blocs, qui m’a servi de bible (…) en la matière.

J’adore les « recettes » explosif qui sont tout le long du roman, comment vous est venue l’idée ?
Les recettes de sabotage (censurée par le service juridique), je les ai puisées dans des manuels de la CIA !

Pour moi, c’est une dimension essentielle de ce type de lutte : il ne s’agit pas d’opposer une doctrine cohérente, un parti d’opposition, un chef… mais de saboter la société capitaliste en minant ses propres rouages, de la faire dérailler. Or, sa fragilité est immense. Il suffirait de s’attaquer au réseau électrique, en détruisant un simple pylône alimentant une centrale, pour s’en rendre compte.

Vous montrez un État manipulateur, est-ce réellement le cas ?
Black Blocs montrent deux fictions en marche : celle des autonomes et celle de l’État. Les fictions de l’État sont beaucoup plus efficaces que celles des autonomes car ils ont plus de moyens médiatiques pour les diffuser.

Ainsi, lors de l’affaire Coupat, le gouvernement nous a raconté une histoire, celle de terribles terroristes liés à l' »ultra-gauche ». Tout tenait sur l’anticipation : ces autonomes allaient devenir dangereux, ils allaient se radicaliser comme les membres d’Action Directe. Dans la réalité, quelqu’un (l’attentat a été revendiqué par un groupuscule allemand, mais cette fiction-là n’intéressait pas le Gouvernement) avait juste saboté des caténaires.

Aujourd’hui, le gouvernement a abandonné cette histoire. Les personnages du monde réel n’étaient pas à la hauteur de la fiction qu’ils avaient créée. Un peu comme si le loup s’était juste contenté de grignoter un morceau de la galette du Petit Chaperon Rouge…

Lorsque le Méchant est décevant, on risque de ne plus écouter l’histoire. Alors on cherche des méchants plus hauts en couleur, plus télégéniques.

Avez-vous une anecdote sur votre roman Black Blocs ?
Un jour, je discutais avec une amie universitaire et son compagnon. J’allais commencer à travailler sur Black Blocs et je me plaignais de ce que les autonomes soient particulièrement sur leurs gardes. Elle a jeté plusieurs regards insistant sur son compagnon et a fini par lui dire : « Tu pourrais peut-être lui parler… » J’ai appris, à ma plus grande surprise, que cet ami père de deux enfants enfilait parfois un foulard et allait se jeter dans la mêlée urbaine.

Vous avez reçu le Prix nouvel obs bibliobs du roman noir 2011 pour Les yeux des morts. Pouvez-vous nous parler de ce roman, nous donner vos impressions sur ce prix ?
Il s’agit de mon premier roman pour la Série Noire. J’étais un peu impressionnée par ce que j’imaginais du « milieu » du polar. De plus, l’effet d’étrangeté était accentué par mon éloignement géographique. Je vis à Singapour. Ce prix, qu’on m’a annoncé par mail avec 6 heures de décalage, m’a ravie. Je l’ai pris comme le signe que je pouvais appartenir au monde du polar.

Comment écrivez-vous ? (le matin, le soir, dans un bureau ?)
Je vis de l’écriture – je suis scénariste. Je travaille donc tous les jours chez moi, de 8h30 à 18 heures. Je sais, j’aurais pu répondre un truc plus sexy, mais c’est vrai…

Le concierge est curieux : quel sera votre prochain roman ? Pouvez-vous nous allécher ?
Mon prochain roman se situe à Singapour. Son titre : l’Expatriée. Un roman noir, sensuel et pervers, entre une expatriée et sa « maid », à la manière d’un The Servant au féminin.

Quels romans emmèneriez-vous sur une île déserte ?
Ceux d’Henry Miller, de Céline, de Faulkner, de Dostoïevski…

Quelle est l’actualité qui vous énerve ? Et celle qui vous fait rire ?
L’actualité qui m’énerve ? La campagne présidentielle, quand Carla Bruni dit qu’elle et Sarkozy sont des gens modestes, quand elle dit « mon époux », quand elle joue aux bobonnes au foyer – j’ai l’impression de me retrouver dans une réclame des années 60. Celle qui m’a fait rire ? La même, quand je me suis levée du bon pied.

Quelles sont votre chanson et musique préférées ?
Saturne de Georges Brassens. Et Princess of the sand de Nick Drake.

Quel endroit de Singapour aimeriez nous faire découvrir ?
Le Botanic Garden, avec ses arbres à pluie, ses nénuphars, le Tembusu Tree à la branche tordue… La Singapour version jungle.

Votre Film préféré ?
Fight Club.

Quel sera votre mot de fin pour vos lecteurs et lectrices ?
Rendez-vous en hiver 2013 pour un polar à 35° à l’ombre : l’Expatriée !

Merci à vous, Richard, et longue vie à votre site !