Victor Del Arbol :: La tristesse du Samouraï

Victor Del Arbol et le concierge masquéContrairement à ce que laisse présager le titre du roman de Victor Del Arbol, ce fut une vraie joie de me plonger dans La tristesse du Samouraï.

Ce roman est une grande saga familiale, pleine de complots. Si vous aimez les thrillers psychologiques, vous serez ravis : des psychopathes à souhait, une période méconnue de l’histoire de l’Espagne. Une vision très noire sur une période que les Espagnols veulent oublier.

Et si les victimes étaient les bourreaux ? Voilà une question que vous allez vous poser en tournant les pages.

Un roman superbement écrit, une référence cette année dans le thriller. D’ailleurs, ce roman a reçu le prix Le Point du polar européen 2012 lors du festival « Quais du Polar 2012 », à Lyon.

Voici un résumé du roman pour vous mettre l’eau à la bouche :
1941. La guerre est finie. Une femme arpente les quais de la gare de Mérida au petit matin. Elle presse la main de son plus jeune fils et écrit à l’aîné, qu’elle s’apprête à abandonner, les raisons de sa fuite. L’enfant rentrera seul chez son père, appâté par le sabre de samouraï qu’un homme vient de lui promettre. Isabel disparaît pour toujours. 1981. Une avocate envoie sous les verrous un inspecteur jugé coupable d’une bavure policière. Maria vient d’ouvrir une effroyable boîte de Pandore, libérant quatre décennies de fureur, de vengeance et de haine dont elle ignore tout et qui pourtant coulent dans ses veines…

Je remercie aussi Andres Martinez pour la traduction de cette interview.

Je vous laisse avec l’auteur qui s’est confié au Concierge Masqué. À bientôt pour une autre interview.

 

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous en êtes arrivé à écrire des polars ?
Je viens d’une famille d’émigrants andalous et d’Estrémadure qui se sont installés en Catalogne à la fin des années soixante, à la recherche d’un avenir meilleur (qui n’a pas toujours été atteint). Mon père a exercé dans l’armée, puis fut boxeur semi-professionnel, et termina dans une grande entreprise catalane. Ma mère était femme au foyer, très discrète, silencieuse mais avec son secret : la lecture. C’est elle qui me fit découvrir le monde des livres. Depuis tout petit, mon enfance fut compliquée, comme toutes les enfances. J’ai appris à créer mes propres fantaisies, à jouer seul, à inventer des aventures dans lesquelles j’étais parfois le héros et d’autres fois le vilain. Grâce à une collection dirigée par Manuel de Pedrolo, dans les années soixante-dix, quatre-vingt, j’ai découvert l’école américaine, la hard boiled, R. Chandler, J. Dos Passos, etc. Voilà comment j’ai découvert le polar.

Le fait d’être dans la police vous a aidé à écrire des romans noirs ?
En tant qu’écrivain, je dirais non. Non pas en ce qui concerne les trames, ni dans les situations de l’histoire. La réalité policière a souvent une composante dramatique peu littéraire. Les morts n’ont pas d’odeur, et celle-ci imprègne le cœur si on ne fait pas attention. Par contre, travailler pendant vingt ans dans la police m’a permis d’observer la réalité d’un point de vu polyédrique, où les contours des personnes sont plus affûtés. C’est au bord de l’abîme que l’on se montre tel qu’on est, et être policier nous permet d’être un témoin privilégié de cette exacerbation des émotions.

Comment avez-vous organisé vos recherches pour préparer l’écriture de votre roman ?
De deux points de vue : l’un historique, d’ambiance, dans la période immédiate de l’après-guerre, le front russe durant la Deuxième Guerre mondiale et finalement les événements qui ont mené au 23 février 1981. Pour cela j’ai recouru à la bibliographie existante, qui est abondante, j’ai consulté les archives de la ville de Barcelone, le département des périodiques de divers journaux parlant du fonctionnement des services secrets espagnols et j’ai consulté diverses personnes (policiers, témoins et gardes civils) qui ont vécu ces temps-là. D’un autre côté, j’ai étudié à fond les biographies de chacun des protagonistes, en cherchant des similitudes avec des personnes dont l’archétype pouvait être évoqué par chacun de mes personnages. J’ai finalement travaillé pendant deux ans les lieux, les paysages, et finalement la structure pour lier les deux temps narratifs du roman.

Parlez-nous de Maria, un personnage qui m’a beaucoup touché.
À mon avis, Maria est peut être avec Isabelle le personnage du roman qui a le plus de force intérieure et de conviction. Elle est une femme qui ne se résigne pas à une vie imposée, se bat pour ce qu’elle veut, fait front à la vie comme protagoniste de celle-ci et non comme témoin. Elle n’a pas peur d’affronter les pouvoirs politiques et les conventions sociales, elle tombe amoureuse d’une femme, elle est confrontée à un mari qui la maltraite et est capable de mettre un policier en prison. Cependant, son plus grand combat, est contre elle-même : contre sa maladie, contre son passé et par-dessus tout, contre son propre sens de la justice. Peu importe si elle y arrive ou non, l’important est de ne jamais se rendre.

Publio est un personnage inventé ou est-il réel ?
C’est la question la plus fréquente à laquelle je dois faire face. Il est inspiré d’un personnage réel qui a réussi à être ministre sous Franco et qui a su tourner sa veste à temps pour continuer à prospérer dans le pouvoir pendant la démocratie. Cependant, j’ai romancé sa biographie à mon goût, et modifié son apparence physique. Évidemment, tous les Espagnols ont reconnu le vrai visage de Publio.

Parlez-nous de la tentative de coup d’État de 1981.
Les livres d’histoire nous disent quand et comment se termine une période historique. Ce qu’ils ne disent pas, c’est que ces luttes, ces faits, restent pendant des générations dans la conscience et le cœur des personnes, que le poison de la peur et l’autocensure s’incrustent dans l’ADN d’une société pour la transformer à jamais. Je soutiens que la transition espagnole a été une manière de fermer le passé de la dictature en faux. Et le 23 février 1981, nous avons vécu la dernière tentative de retour à ce passé dominé par quelques-uns, revenir par la peur et la terreur à un état totalitaire qui aurait donné le coup final à notre jeune démocratie. Si cette tentative de coup d’État de la part d’un groupuscule de militaires (qui l’avait déjà tenté quelques années auparavant) avait triomphé, l’Espagne serait aujourd’hui bien différente, et peut être même l’Europe. J’ose affirmer qu’aujourd’hui, eu plein XXIème siècle, que ces blessures ne sont toujours pas cicatrisées (et je mets en exemple le cas contre le juge Garzon pour avoir osé ordonner l’ouverture des charniers de gens assassinés par le franquisme).

Parlez-nous de l’Espagne, de celle que vous aimez. Donnez-nous envie d’aller vous voir !
Pour moi, l’Espagne c’est le poète Miguel Hernández, Federico García Lorca, Antonio Machado… Une nation de poètes, qui sent que sa patrie est dans ses souliers. Une terre qui toujours se débat entre Don Quichotte et Sancho, de gens dramatiques mais optimistes. Une terre où avant tout, nous aimons la liberté, où les jeunes descendent faire front dans les rues, mais aussi une terre qui saigne avec des idées caïnites, où le chômage et la crise nous frappent avec beaucoup de virulence. La Catalogne, ma petite patrie, est la terre de Juan Marsé, de Serrat, de la rumba catalane, mais aussi la terre de Dalí, de Pedrolo, de Josep Pla, de Rosiñol. Nous voyons la mer qui caresse notre regard et rêvons de la Méditerranée, nous sommes un carrefour joyeux, bruyant et optimiste. Nous nous débattons dans la modernité des gratte-ciel de Barcelone et dans le silence des Chartreuses et de ses cloîtres médiévaux. Nous sommes le meilleur et le pire de nous-mêmes.

Comment écrivez-vous ? Le matin, l’après-midi, dans votre bureau ?
Je me sens bien lorsque j’écris sur du papier, mes premiers brouillons sont toujours manuscrits. De préférence, j’écris le soir jusqu’aux petites heures du matin. Quand le temps le permet, j’aime sortir dans mon petit jardin et j’écris au grand air, avec un café et une dose, peut-être dangereuse, de cigarettes.

La tristesse du samouraïVotre famille lit-elle vos romans ? Qu’en pense-t-elle ?
Oui, ce sont les premiers à lire mes romans. Ils sont mes meilleurs critiques parce que jamais ils ne me diront quelque chose qu’ils ne pensent pas. J’ai le privilège de partager d’intenses débats littéraires avec mon frère, un poète déstructuré mais authentique, avec ma mère, lectrice incorruptible, et quelques amis absolument sans pitié.

Quel sera votre prochain roman ? Le concierge est très curieux !
Ha ha ha ! J’y suis justement, si les lois du marché le permettent, il sera édité à l’automne prochain. Ce sera une surprise pour vous : lors de l’écriture et de mes recherches, je suis tombé sur le conflit algérien et sur ces conséquences pour toute une génération de Français. C’est une histoire qui se déroule entre Madrid, Alger et Budapest, et je puise dans la perte d’un être aimé. Une concertiste très connue qui perd son fils, un adolescent prometteur, dans un accident de la route. Cela promet des émotions et une très solide structure de thriller qui je suis sûr accrochera… Je n’en dis pas plus pour le moment.

Quels livres emmèneriez-vous si vous deviez partir sur une île déserte ?
Cent ans de solitude, de Márquez, Les raisins de la colère, de Steinbeck, L’Étranger de Camus, quelques blocs notes pour écrire les miens et un manuel de survie.

Quel est l’écrivain de polar qui vous a fait aimer ce genre ?
Sans doute, Raymond Chandler, et bien sûr, dans le monde du thriller, Le Carré. J’ai appris ce qu’est un personnage de roman noir crédible en lisant Montalbán et Camallieri. Et en ce moment j’aime lire Fred Vargas.

Quelle est l’actualité qui vous énerve le plus ?
L’hypocrisie d’un système parasitaire qui nous utilise, nous, les citoyens ordinaires, pour s’accrocher au pouvoir. On nous demande plus de responsabilités pour résoudre une crise financière (qui n’est plus économique) et qui nous détruit en tant que société. Je méprise profondément les personnes qui avec la corruption détruisent le système européen de protection et de solidarité et qui enlèvent de la valeur au mot Démocratie.

Quelle est la musique vous vous préférez ? Et quel film ?
La musique est comme la lecture, chaque moment a son lieu : j’écoute Chopin et Evanescence me fascine. J’adore le boléro et je m’apaise avec Enia. J’aime peu le folklore et je ne suis pas à la mode. Mais je trouve toujours un coin dans lequel me réfugier.

Mes films préférés sont Blade Runner, Mystic River, L.A Confidential, Platoon

Pouvez-vous nous raconter une anecdote à propos de votre roman ?
Bien sûr : c’est la première fois que le titre m’est venu avant l’histoire. Je me rappelle que j’étais à Barcelone devant une vitrine. C’était un magasin qui n’avait rien à voir avec les samouraïs ou les arts martiaux, mais un magasin de chapeaux, de bonnets, de gants, des choses comme ça… Tout à coup, un monsieur d’un certain âge s’est approché, j’imagine un habitué du magasin. Il est resté à regarder la vitrine et d’un coup il a dit comme si c’était un désastre : rien n’est plus pareil. Je n’ai pas osé le regarder, mais à travers la vitrine j’ai vu ses yeux, une expression pleine de tristesse. Et pan ! le titre était là.

Je vois très bien votre livre en film. Pensez-vous qu’il y ait moyen de l’adapter au cinéma ?
J’en suis convaincu ! J’espère juste que si cela arrive, le réalisateur sera capable de capter les nuances des personnages et de ne pas se concentrer uniquement sur la trame. Mais certainement, j’espère que nous le verrons sur grand écran.

Vous avez participé au salon Quais du Polar à Lyon. Que représente pour vous la France ?
La vigueur toujours permanente de nouveaux talents, des écrivains qui nous surprennent avec leurs propositions. C’est peut-être dû aux styles de lecteurs, plus critiques et plus proactifs, en tout cas. La Tristesse du Samouraï a eu un grand succès, et ce que vous appelez polar, englobe beaucoup plus que les simples normes du roman policier classique. C’est pour ça je me sens plus à l’aise, en brisant les limites traditionnelles du roman noir, et en constatant qu’on comprend et qu’on adhère. En ce qui me concerne, mon lien affectif avec la France est évident, parce que ma compagne est française, de Noyon et je vis de bons moments avec de grands amis ici comme là-bas.

 Souhaitez-vous dire autre chose à vos lectrices et lecteurs ?
Je souhaite les remercier de prendre La Tristesse du Samouraï sans préjudices. Je crois que les ponts que tracent les mots se croisent si les émotions valent la peine. Pourvu que mes personnages continuent à frapper à votre porte, bien après avoir fermé la dernière page. Nous nous verrons bientôt.