Larry Fondation :: Sur les nerfs

Larry Fondation et le concierge masquéUne découverte du salon Quais du Polar 2012, et une très bonne surprise : Sur les nerfs de Larry Fondation (Fayard). Un roman qui se lit très vite (118 pages), de la dynamite, je vous le garantis !

Larry Fondation est médiateur de quartier à Los Angeles depuis 20 ans et ça se sent dans son roman. Il nous montre sa vision de Los Angeles, son côté sombre. Sur un rythme soutenu, il dévoile la misère des quartiers et ses personnages en perpétuelle révolte. C’est une autre vision de Los Angeles, celle dont on parle moins. Celle qui dérange, en contraste aux paillettes de Hollywood.

Je félicite les Éditions Fayard pour cette belle découverte, et j’attends avec impatience son prochain roman.

Pitch du roman :
Flash, fragments, vignettes, rythmes accidentés : Los Angeles est une jungle de béton trépidante où vit une foule ensauvagée.

Poz et Army imaginent un meurtre qui pourrait rapporter – mais Army en sait trop, Poz va devoir l’éliminer. Gina élève seule son gosse hyperactif dans une baraque squattée par un gang du quartier. Angela se ronge les ongles en attendant que son mec se fasse descendre. Johnny pratique le zen en tirant les rats d’une cave désaffectée. Quant aux jeunes filles, certaines devraient apprendre à se méfier…

Je vous souhaite une très bonne lecture. Découvrez vite ce très grand auteur que je remercie énormément pour son interview. Et je remercie énormément Catherine Dô-Duc pour cette superbe traduction.

À bientôt pour une prochaine interview.

Pouvez-nous nous parler de votre enfance et de ce qui vous a amené à écrire Sur les nerfs ?
J’ai grandi dans un quartier qui ressemble beaucoup aux lieux que je décris dans mes livres. À peine mieux qu’une cité HLM. J’ai fait des études, et j’en suis sorti. La plupart de mes amis y sont restés. Mais en plus d’avoir grandi dans une communauté ouvrière, j’ai travaillé à South Los Angeles – Watts, Compton, etc. pendant presque 25 ans.

Êtes-vous toujours médiateur de quartier ? Dites-nous en quoi consiste cette fonction.
Je suis médiateur pour les communautés défavorisées. Je travaille avec un groupe d’écoles des quartiers de Watts, Inglewood, toute la zone de South Los Angeles. Mon métier consiste à enseigner aux adultes – aux parents principalement – ce qu’il faut savoir pour vivre en société. Comment négocier, comment protester, comment se regrouper pour défendre leurs droits. C’est ça le métier de médiateur. Nos écoles – les écoles Green Dot (Point vert) – améliorent considérablement la qualité de l’éducation pour les étudiants pauvres avec lesquels nous travaillons. Mon travail, c’est d’aider leurs parents en les éduquant et en leur enseignant comment s’organiser.

Sur les nerfs de Larry FondationVotre vision de Los Angeles est très sombre, est-ce vraiment la réalité de cette ville ?
En tant que médiateur, je porte un message d’espoir. C’est quand j’endosse mon rôle d’auteur que ressort ma vision la plus sombre. J’écris sur ceux qui glissent à travers les fissures et chutent encore plus bas. Bien sûr, ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais aujourd’hui il y a beaucoup trop de gens et de familles qui tombent – socialement, économiquement. C’est de pire en pire avec la crise. Et le filet de sécurité est en train de disparaître. C’est effrayant. Los Angeles est une ville formidable, mais elle a son côté sombre. J’écris pour essayer de décrire ce côté sombre, pour que nous n’oubliions pas les pauvres, les désespérés, les sans-abri.

Reste-t-il un espoir d’avenir dans ces quartiers ?
Oui, je pense qu’il reste de grandes raisons d’espérer. Là comme ailleurs, les gens ont une grande force de résilience. Les émigrants qui arrivent à Los Angeles y apportent une énergie neuve, un sang vital et un renouveau. La Ville se réinvente sans cesse, et nous sommes en pleine période de réinvention. Mais nous devons veiller à ne laisser personne sur le bord de la route. Les empaffés qui ont tout ce pouvoir – les caïds de Wall Street et leurs amis – n’abandonneront pas le pouvoir facilement. Le pouvoir n’est jamais donné ; il faut le prendre. Les pauvres et les classes moyennes doivent s’organiser sérieusement pour reprendre le pays aux riches. Et c’est possible !

Auriez-vous une anecdote à nous raconter à propos de votre roman Sur les nerfs ?
Eh bien, au départ, le livre était deux fois plus long. Je l’ai réduit de moitié ! Je voulais le condenser, ne dire que ce qui était absolument nécessaire. Je pourrais aussi vous parler du juré qui a choisi mon livre au Concours National de Fiction de l’Etat d’Illinois. Il s’appelle Gerald Vizenor. C’est un romancier d’origine indienne, un formidable auteur de fiction. Sa conception de la narration n’a rien à voir avec les idées occidentales traditionnelles. Même chose pour moi.

Comment écrivez-vous ? Le matin, le soir, dans votre bureau ?
J’écris surtout la nuit. Souvent dans mon bureau. Mais j’aime bien aussi écrire dans des lieux publics, en particulier les bars. Je prends un siège, je commande un verre de vin, je sors mon ordinateur portable, et j’écris.

Votre style, votre façon d’écrire m’évoquent un autre auteur américain, Eric Miles Williamson. Qui sont vos auteurs préférés ?
Oui, bien sûr, Eric Miles Williamson. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’un écrivain fantastique, Ron Sukenick, qui est malheureusement mort maintenant. Ron m’avait demandé d’écrire une chronique sur le premier roman d’Eric, East Bay Grease (Gris-Oackland en français, Gallimard), pour l’American Book Review, que Ron avait créée dans les années 70. Avant, Eric et moi ne nous étions jamais rencontrés. Malheureusement, la première fois que nous nous sommes vus en vrai, c’était pour l’enterrement de Ron Sukenick. Mais nous lui avons rendu justice : nous sommes allés dans un pub de Brooklyn et avons porté un toast à sa mémoire.  Quant aux autres auteurs, je m’en tiendrai aux écrivains contemporains : Barry Graham, William T. Vollmann, Mary Robison. Côté français, Mathias Enard, Jean Echenoz, Gwenaelle Aubry. Il faut que je travaille mon français car je ne peux lire ces auteurs qu’en traduction américaine. Il y en a beaucoup d’autres, notamment parmi ceux que j’ai rencontrés à Quais du polar, dont j’aimerais lire les livres.

Le concierge est curieux ! De quoi parlera votre prochain roman ?
Martyrs and Holymen sortira aux États-Unis à la mi-2013. C’est mon cinquième livre aux États-Unis. Il parle de nos mauvaises actions – celles que nous commettons dans la vie privée et publique. Il se passe à Los Angeles, comme tous mes livres, mais la moitié se déroule dans le cadre des guerres du Golfe. Le fait que l’impérialisme soit le péché capital de l’Amérique est quelque chose de beaucoup plus douloureux et important que n’importe laquelle des actions de Lindsay Lohan.

Quel est votre lieu préféré à Los Angeles ?
Il y en a tant ! Même si j’adore le nouveau Los Angeles, je suis aussi très fan du LA à l’ancienne. Il y a un bar restaurant sur Hollywood Boulevard, « Musso and Frank », qui est là depuis presque 100 ans (ce qui est très vieux pour Los Angeles !). Faulkner, Hemingway, Jim Thomson, tous sont allés y boire. C’est un joyau !

Quand vous lisez ou écoutez les actualités, quelles sont celles qui vous font rire et celles qui vous irritent ?
Les actualités sont rarement drôles – sauf par leur absurdité. Je ne supporte pas cette obsession de la célébrité. Je me fiche totalement de la couleur de cheveux de Lindsay Lohan. Et bien sûr, toutes les actualités qui concernent la guerre et la pauvreté m’attristent et me mettent en colère.

Comment votre famille et vos collègues réagissent-ils à vos romans ?
Ma femme trouve mon travail dérangeant, mais elle comprend ce que je veux faire. Même chose pour mes enfants, qui ont tous plus de vingt ans maintenant. Mais ayant grandi à cette époque, je pense qu’ils perçoivent bien le monde que je vois.

Quels sont vos films préférés ?
La soif du mal, Raging Bull, Chinatown, Le diable en robe bleue, Coup de Torchon, Bob Le Flambeur, A bout de souffle, les films policiers de Kurosawa. Et aussi les films que je ne me lasse pas de regarder en famille, par exemple Tombstone et Mon cousin Vinny.

Et votre musique préférée ?
J’aime le jazz, le blues, Frank Zappa, les Rolling Stones. Mais en ce moment j’écoute plutôt de la musique nouvelle – des groupes comme Tame Impala, TV on the Radio, The Stepkids, Yuck, Raphael Saadig, The Kills, Saint Motel, Jack White, The Black Keys.

Vous étiez invité cette année aux Quais du polar. Quelles sont vos impressions sur le Festival et sur votre séjour en France ?
Quais du polar, c’était fantastique !!! J’adore Lyon, et le programme lui-même était à la fois sérieux et réaliste : un festival formidable, une ville formidable, des gens superbes, du vin et des dîners formidables. Excellent. Et j’ai aussi pu monter à Paris après le festival avec mon éditrice, la fantastique Lilas Seewald, pour un événement organisé à la formidable librairie Charybde. Globalement, c’était une très belle expérience pour moi.

Un mot de conclusion pour vos lecteurs français ?
Eh bien, je dirais tout simplement “merci beaucoup !” J’apprécie sincèrement la culture française, le fait qu’il y ait tant de lecteurs, votre amour des livres. C’était un honneur de venir en France, de participer aux Quais du polar et de passer huit jours dans deux grandes villes françaises