Sylvie Rouch :: Corps-Morts

Sylvie RouchCe fut un plaisir de rencontrer Sylvie Rouch au Havre (Polars à la plage) et à Toulouse (Polars du Sud) et de découvrir ses deux romans Décembre Blanc chez Pascal Galodé, et Corps-Morts aux éditions Après la lune.

On ressent dans son écriture la noirceur que tout amoureux de noir demande, et je comprends maintenant pourquoi elle a gagné le prix « Polar dans la ville » 2007.

Lisez absolument ces romans, vous ne serez pas déçus.

Rien de mieux qu’un bon résumé pour vous mettre l’eau à la bouche :

Décembre Blanc
Plusieurs femmes sont agressées par des motards dans Paris, vitriolées par deux personnages casqués. Réjane Anderson, une jeune journaliste et Simon Bedecker, un commandant de police, vont mener leurs deux enquêtes en parallèle. Tous les deux, par des voies différentes, vont tomber sur une opération terroriste aux multiples et complexes ramifications visant à déstabiliser la société française. Réjane finira-t-elle par faire partie des victimes ? Les islamistes radicaux semblent aux manettes, mais qui manipule qui dans ce Paris qui ressemble à s’y méprendre au nôtre ?

Corps-Morts
À première vue, l’image était ordinaire. Un casier de caoutchouc noir. Un casier à bulots comme Pierrot en relevait par centaines depuis qu’il était matelot sur La Brailleuse. Pourtant, à y regarder de plus près, les escargots de mer agglutinés au fond du trou, scotchés à leur proie, n’en avaient pas terminé avec leur appât. Un morceau de roussette ? Certainement pas. Plutôt un membre dépecé, pourvu par endroits de lambeaux étiolés de chair blanche. Pierrot l’aurait juré : de la chair humaine.

Voici pour vous une superbe interview que m’a accordé avec gentillesse Sylvie Rouch. À bientôt, mes amis.

Sylvie, peux-tu nous parler de ton enfance et de comment tu en es venue à écrire du polar ?
Je suis née en région parisienne en 1953 mais j’ai passé toute mon enfance dans une petite ville préfectorale cernée de remparts et plutôt ennuyeuse… J’avais pour seules échappatoires la mer toute proche (une quarantaine de kilomètres), le Majestic (le cinéma local) et le rock and roll. J’en suis partie en 1971 pour les États-Unis, suite à l’obtention d’une bourse d’études d’un an. L’expérience fut assez décoiffante !

A mon retour, j’ai commencé des études d’Anglais. Après une autre année en Grande-Bretagne cette fois, je suis devenue prof… A l’époque, j’écrivais de la poésie (enfin je le croyais !) et aussi des nouvelles (sous l’influence des anglo-saxons Salinger, Capote, Woolf, Mansfield ou Dahl).

Je ne suis venue au polar que beaucoup plus tard !

Tu as participé à la création du Festival Les visiteurs du noir à Granville, tu as animé des cafés polars à Rennes et des ateliers d’écriture en milieu carcéral et scolaire, peux-tu nous en parler ?
Je venais d’être primée pour mon premier recueil de nouvelles (Le Canard à trois pattes, prix Jean Follain de la ville de Saint-Lô) en 1994 quand des amis m’ont entraînée dans l’aventure des Visiteurs du Noir. En moins d’un an, j’ai dévoré tout ce que le renouveau du polar français comptait de plumes et je me suis lancée dans l’écriture de Zoé s’en va-t-au ciel. J’ai participé activement et passionnément à l’organisation de ce festival jusqu’à mon départ de Granville en 1999.

Mes deux casquettes (écrivain/enseignante) ont fait que j’ai très vite été sollicitée pour animer des ateliers en milieu scolaire. Je n’en fais plus que très rarement aujourd’hui.

Un passage dans la ville de Rennes entre 1999 et 2002 m’a également valu d’intervenir en milieu carcéral. Ces interventions ont été fortes en émotions, notamment à la prison des femmes où la plupart des détenues vivent des drames déchirants dans une solitude extrême.

Les cafés polars, eux, furent initiés par l’association « Noir de Zinc » dont je fus présidente en 2000 et en 2001, également à Rennes. Ils nous ont permis de recevoir des auteurs de polar dont Gianni Pirozzi ou encore Cesare Battisti  de manière informelle, autour d’un verre. Il est possible que ces cafés reprennent courant 2012…

Décembre blanc de Sylvie RouchDans ton dernier roman, Décembre blanc, il y a une phrase que je trouve magnifique ; tu dis  « Un livre doit être la hache qui brise en nous la mer gelée ». Peux-tu nous en dire plus ?
Cette phrase, je l’ai reçue un jour par La Poste d’un ami écrivain (Michel Besnier). Elle était imprimée en caractères noirs sur une carte en papier canson bleu. Elle était attribuée à F. Kafka. Je l’ai trouvée si belle et si percutante que je l’ai punaisée au-dessus de mes bureaux successifs.  Aujourd’hui le bleu a passé mais la phrase me fait toujours le même effet aussi il était prévisible qu’un jour je la glisse dans un des mes romans !

J’adore le personnage  de Simon Bedecker, personnage qu’on ne peut oublier ?
Tant mieux si ça fonctionne car je l’ai voulu attachant ! Sa vie est derrière lui mais comme tout un chacun, il doit continuer d’avancer, porter ses valises. Et quelles valises ! C’est aussi un homme vulnérable qui a vu ses limites et cultive sa part d’ombre et ses ambiguïtés. Peu compatible avec son statut de Commandant de antiterrorisme. En cela, Décembre blanc ne répond sans doute pas aux codes du polar, j’en ai bien conscience mais cela m’importe peu car dans mes romans, je privilégie toujours l’atmosphère à la crédibilité de l’histoire et les chemins de traverse que suivent les personnages à l’intrigue policière.

Les femmes agressées au vitriol : comment t’es venue l’idée ?
Le vitriol est une arme vieille comme le monde et n’est pas l’apanage des intégristes musulmans !  Si quelques fanatiques l’utilisent encore aujourd’hui pour punir des femmes dans certains pays du Moyen-Orient (notamment en Égypte ou en Iran), il semblerait que ce soit l’Inde qui détienne le record de nombres de femmes vitriolées. Leurs agresseurs sont le plus souvent des hommes mortifiés parce que ces dernières ont voulu échapper à un mariage forcé.

L’idée m’est venue je crois suite à un faits divers lu dans la presse à propos d’une femme d’origine maghrébine attaquée dans la rue à la sortie du théâtre où se jouait sa pièce.

Comment écris-tu ? (Le soir, le matin, dans un bureau ?)
Depuis cinq ans, je suis en disponibilité de l’Éducation Nationale. Je dispose donc de temps pour écrire et c’est un luxe que j’apprécie.

J’aime écrire tôt le matin. J’écris sur un MacBook, face à la Rance où nous vivons, Kim et moi, depuis 2002. Mais je suis de la vieille école et j’ai toujours besoin d’une sortie papier pour me relire et y voir clair… (A ce propos, je déplore les BAT électroniques !). Je peux écrire jusqu’au soir si je suis dans un jour avec… Inversement, je peux aussi me défiler et ne pas écrire une ligne plusieurs jours d’affilée. Je doute beaucoup, je réécris beaucoup, en conséquence, écrire un roman (même aussi court que Décembre blanc) me prend des mois, voire des années…

Quand je pars en voyage, j’emmène un carnet.

Corps morts de Sylvie RouchParle nous aussi de ton roman Corps-Morts, aux éditions Après la lune, qui a obtenu le Prix polar dans la ville de Saint-Quentin-en-Yvelines.
J’ai écrit ce roman d’atmosphère après avoir passé vingt ans de ma vie à Granville, dans la Manche. J’y ai mis toute la nostalgie que m’inspire ce petit port coquillier en hiver, quand les touristes sont repartis, qu’on se coltine la grisaille et les grains, qu’on se réchauffe au Sauvignon et qu’on se frotte au cuir endurci des locaux.

Dans ce roman comme dans les autres, la quête de mes personnages prend le pas sur  une enquête policière traitée en filigrane et sans trop de souci de véracité.

Est-ce que ta famille lit tes romans et qu’en pensent-ils ?
Oui, ma famille les lit et chacun les apprécie diversement… Kim est toujours solidaire. Mes enfants (qui sont de grands lecteurs) se montrent plein d’indulgence. La dent la plus dure est celle de ma mère qui attend avec impatience que je publie ce qu’elle appelle « un vrai roman »…

Tu as aussi écrit pour la Jeunesse. Peux-tu nous en parler ?
J’ai toujours aimé jouer avec les mots et écrit pour les touts petits (4/6 ans). Généralement, il s’agit de textes ciselés, travaillés dans la forme et ludiques. Lorsqu’ils me semblent aboutis, je les envoie au petit bonheur la chance… Trop rarement à mon goût, cela donne un joli album comme Loup Tambour et Lulu Majorette paru en 2004 chez Autrement Jeunesse. En 2012 paraîtra Son pingouin de Patagonie aux Éditions de L’Élan Vert. Parfois hélas, ces textes restent dans les cartons parce que trop « atypiques » et c’est bien dommage. C’est le cas du Matelot Tim, superbement illustré par Joe G. Pinelli !

En revanche, contrairement à beaucoup d’auteurs de polar français, je n’écris pas de polars ni de romans jeunesse.

Tu as aussi publié Meufs Mimosas aux Éditions Baleine en 1998, peux-tu nous parler de ton expérience du Poulpe ?
Jubilatoire !

Initialement, J.B. Pouy m’avait commandé un Cheryl, comme à toutes les femmes écrivain de polars. Mais au final, comme les Cheryl marchaient moins bien que les Poulpe, l’idée a été abandonnée et mes Meufs Mimosas sont sortis sous l’estampille du Poulpe.

Être de cette aventure collective m’a beaucoup apporté. Outre que ça m’a ouvert de nombreuses portes et permis de fréquenter bon nombre de festivals, l’écriture du Poulpe a contribué à libérer mon écriture.

Si tu devais partir sur une ile déserte, quel livre emmènerais-tu et pourquoi ?
Un seul ? Le choix serait cruel et forcément arbitraire…

Quoiqu’il en soit, le dernier bouquin à avoir brisé en moi la mer gelée, c’est Petite sœur, mon amour de Joyce Carol Oates.

Je dirais même qu’il m’a mise en miettes.

Dans Décembre blanc, tu cites Joe Cooker. Ton chanteur préféré ?
Des chanteurs préférés, j’en ai des dizaines !

With a little help from my friends, sûr que ce titre a compté dans ma vie mais pas plus que Le tourbillon de Jeanne Moreau ou Petite fille du soleil (je suis fan de Christophe). Je cite aussi Bob Dylan dans Décembre blanc, il a beaucoup marqué mon adolescence. En ce moment, je revisite les Stones et je suis sous le charme d’un groupe américain appelé Deer Tick que mon fils m’a fait découvrir.

Une actualité nationale ou internationale qui te fait bondir et qui t’énerve ?
L’inconséquent chantier de l’EPR

L’émergence des agences de notation et leur foutu triple A

La croissance ( ???!!?)

L’augmentation du gaz

Le combat de coqs pour la Présidence

Ton film préféré (celui que tu as déjà vu plusieurs fois) ?

A brûle-pourpoint : Sur la route de Madison ? Two lovers ?

Si tu devais me faire connaitre un très beau coin de Normandie, ce serait lequel ?
Sans hésitation, mes sables d’enfance (à dix kilomètres au nord de Granville, l’endroit s’appelle le Havre de la Vanlée, nous, on l’appelle « le bout du monde », c’est dire).

De préférence, venir un jour de marée d’équinoxe.

Un dernier mot pour tes lecteurs et lectrices ?
Merci à tous de suivre mon humble chemin de petit Poucet !

Et pour ceux et celles qui ne connaissent que mes romans, sachez que je publie aussi des nouvelles, notamment dans la belle collection de recueils « noirs et rock » dirigée par Jean-Noël Levavasseur aux Editions Buchet-Chastel.

A paraître en mars 2012 : « Coltrane, Simpson, Colette et moi » in Doors, 17 nouvelles aux portes du noir.