Janis Otsiémi :: Le chasseur de lucioles

Janis OtsiémiQuand un auteur mérite le détour, il ne faut pas hésiter à le dire, à le partager, à le crier. Je vous présente Janis Otsiemi, auteur gabonais qui joue avec la langue française comme un maestro. Une découverte faite grâce à Jimmy Gallier et aux éditions Jigal.

Dans chacun des ses romans, on part à toute vitesse dans l’action, les senteurs des quartiers de Libreville vous submergent et on subit de plein fouet la corruption de la police.

Il y a aussi beaucoup d’humour. J’y trouve un côté « Tontons Flingueurs ». Y en a !

Le seul regret est qu’on dévore les romans trop vite !! Mais on excuse l’auteur en attendant son prochain avec impatience.

Je vous recommande absolument cet auteur, car des plumes de ce niveau, il n’y en a pas beaucoup.

Résumé de son dernier roman, Le chasseur de lucioles :

À Libreville, une prostituée est découverte sauvagement assassinée dans un motel de la périphérie. Les agents de la PJ — de fidèles abonnés des bordels de la capitale — pensent tout d’abord à un crime de rôdeur… Quand une seconde fille est retrouvée égorgée dans un autre hôtel du quartier, les policiers sont encore loin d’imaginer qu’ils ont affaire à un client bien décidé à nettoyer la ville de toutes ses lucioles… Celui qui te veut du mal la nuit a commencé à t’en vouloir le jour. C’est dans ce climat de psychose générale que les gendarmes de la DGR enquêtent de leur côté sur le braquage d’un fourgon de la Société Gabonaise de Sécurité dont le butin de plusieurs millions de francs CFA attise bien des appétits…

Je remercie Janis Otsiemi pour cette interview qu’il a bien voulu m’accorder, ainsi que les éditions Jigal pour cette découverte littéraire.

Et je vous dis à bientôt pour une nouvelle interview.

M. Otsiémi, pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous est venue l’idée d’écrire des polars ?
Je suis né en 1976 à Franceville au Sud-est du Gabon. Ma mère est ménagère et mon père ouvrier. J’ai grandi à Libreville, la capitale gabonaise, dans un gros bidonville appelé « Les États-Unis d’Akébé », une sorte d’Harlem en plus piteux. Je suis arrivé au polar un peu par effraction pour décrire la vie dans les bidonvilles de Libreville. Je me sers des ficelles du polar dénoncer un peu les travers de la société gabonaise.

Comment se développe le polar au Gabon ?
Le polar est un genre nouveau et peu connu par ici. D’ailleurs, du plus loin que je me souvienne, je suis le premier auteur gabonais à écrire des polars. Mais il existe un lectorat pour cette littérature, en juger par l’engouement que suscite chacune de mes publications dans le genre.

Dans vos trois romans parus chez Jigal, il y a une chose que j’adore, ce sont vos dictons. Comment vous est venue l’idée ?
Quand j’ai décidé d’écrire des polars, il me fallait faire preuve d’originalité pour ne pas écrire des pâles copies de ce qui se fait de meilleur dans le genre en Europe ou aux États-Unis. Lors des cérémonies de mariage traditionnel, l’utilisation des proverbes dans les joutes oratoires est considérée comme la manifestation de la sagesse. J’utilise des dictons pour ancrer mes romans dans la réalité qui est la mienne mais j’en invente aussi quelques-uns.

La bouche qui mange ne parle pasDans vos trois romans, vous pointez du doigt la corruption de la police et de l’État. Est-ce comme ça en réalité ?
Il y a dans La bouche qui mange ne parle pas cette phrase qui résume l’ampleur de la corruption au Gabon : « On ne peut pas prêcher l’honnêteté quand d’autres s’en mettent plein les poches au plus haut sommet de l’État ». La corruption est l’un des fléaux qui freinent le développement du Gabon car elle est étendue à toutes les échelles de la société.

Vous dites, dans La bouche qui mange ne parle pas, qu’avec des coutumes pareilles, Nicolas Sarkozy n’a pas tort de dire que l’homme africain n’est pas encore entré dans l’histoire.
Cette phrase fait référence au discours que Nicolas Sarkozy avait tenu à Dakar il y a quelques années. Il avait affirmé que l’homme africain n’était pas encore entré dans l’histoire. Ce qui avait suscité la colère des intellectuels africains. En citant cette phrase provocante, je voulais fustiger les pratiques ancestrales qui n’ont plus droit de cité comme les crimes rituels.

Dans La bouche qui mange ne parle pas, vous parlez de crimes rituels apparus dans les années 80. Pouvez-vous nous en parler et nous dire si ces crimes abominables continuent ?
A la veille de chaque élection au Gabon, on retrouve des corps des gamins mutilés de leurs organes génitaux. Ces crimes sont généralement attribués à des hommes politiques. Car dans la conscience collective, on pense que pour se maintenir à un haut poste dans l’administration ou dans un gouvernement, il faut avoir recours à un fétiche fait avec des organes humains.

Vous avez reçu le prix du roman gabonais pour votre roman La vie est un sale boulot. Qu’elle a été votre réaction à l’annonce de ce prix ?
Ce prix est organisé par le Parti démocratique gabonais (PDG), créé par feu Omar Bongo en 1968. J’ai été surpris de le recevoir car il récompense le plus souvent des auteurs de littérature blanche.

Le chasseur de luciolesDans votre nouveau roman Le chasseur de lucioles, vous dites : « Plus qu’une chasse aux sorcières, l’épuration ethnique est légion dans toute l’administration gabonaise ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le Gabon compte plus d’une cinquantaine d’ethnies. Pour garantir l’unité nationale, le défunt président Omar Bongo avait développé une « géopolitique ethnique » qui permettait à chaque ethnie de trouver sa place dans l’appareil étatique. Ce qui lui avait permis d’ailleurs de tenir plus de quarante ans à la tête du Gabon. Mais cette politique avait ses conséquences. Elle avait développé des déviances telles que le népotisme, le clanisme, le clientélisme et un affairisme malsain.

Pouvez-vous « pitcher » votre dernier livre, Le chasseur de lucioles, pour les lecteurs et lectrices qui ne vous aurez pas encore lu ?
Dans un motel piteux de Libreville, une prostituée de nationalité camerounaise est retrouvée assassinée. Pour les policiers de la police judiciaire, il s’agit d’un crime crapuleux commis par un client mauvais payeur. Une de ces affaires à classer dans un casier. Mais une seconde femme est retrouvée morte dans un autre motel du même quartier presque dans les mêmes conditions. C’est  sera le début d’une enquête menée par les agents de la PJ qui s’intéressent parallèlement à un braquage dont le butin est estimé à plusieurs millions de francs CFA.

Vous démontrez dans Le chasseur de lucioles une recrudescence de la prostitution au Gabon. Comment se passe la lutte contre le sida dans votre pays ?
Le métier de la prostitution au Gabon est exercé par les camerounaises et les équato-guinéennes bien que quelques gabonaises s’y adonnent aussi depuis quelques années. Il existe des politiques de lutte contre le sida. Mais bien plus qu’une prise de conscience, la lutte contre le sida est un combat contre les mentalités car beaucoup de Gabonais pensent encore que le sida est un Syndrome Inventé pour Décourager les Amoureux (SIDA). Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce roman n’est pas axé sur le monde de la prostitution au Gabon.

Comment vous écrivez ? (le soir, le matin, dans un bureau…)
J’écris généralement les week-ends, de préférence la nuit. Les jours ordinaires, je travaille pour trouver mon gagne-pain.

Est-ce que votre famille lit vos romans ? Si oui, qu’en disent-ils ?
Quand j’ai commencé à écrire à l’âge de 18 ans, mon père trouvait que je perdais mon temps car il ne connaissait pas un écrivain gabonais qui vivait de ses livres. Aujourd’hui, il est assez fier de moi. Ma femme est ma première lectrice. Elle lit mes manuscrits avant que je ne les envoie à mon éditeur.

La vie est un sale boulotAvez-vous une anecdote marrante sur un de vos trois romans ?
Pour écrire mes livres, je trouve d’abord le titre, la première phrase du premier chapitre puis la dernière du dernier chapitre. Toute la trame du roman à écrire se tient entre ces deux phrases.

Il y a un mot que vous employez dans votre dernier roman qui m’a fait beaucoup rire : « Emprofitosituationniste » voulant dire « ambitieux ». Où êtes-vous allé chercher ce mot ?
Vous l’avez sans nul doute remarqué, j’aime jouer avec la langue française. Elle n’est pas au départ ma langue maternelle. Souvent les mots français me parviennent avec leur histoire, leurs parfums qui ne sont pas les miens. Alors je suis contraint de les brutaliser un peu pour les emplir de mon histoire, peut-être aussi pour prendre ma revanche sur le bien le plus précieux du colonisateur. Pour moi, les mots n’ont de sens que ce que nous voulons y mettre. Le terme « emprofitosituationniste » est un terme utilisé par la presse locale pour désigner les politiciens gabonais ambitieux ou opportunistes, les girouettes car la transhumance politique est ici une véritable religion.

Quels sont votre musique et film préférés ?
J’ai des goûts éclectiques en matière de musique. J’écoute généralement de la rumba congolaise (Fally Ipupa, Férré Gola, Franco) du rap français et gabonais (Soprano, Koba), mais aussi de la chanson française (Brassens, Elsa). J’aime bien le cinéma français pour sa légèreté et son humour. Mon film préféré est La grande vadrouille.

Quel est le livre que vous emmèneriez absolument sur une île déserte ?
Le livre des fuites de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Un message pour vos lecteurs et lectrices de France pour terminer cette interview ?
Être soi-même comme un autre (titre d’un livre de Paul Ricoeur) est le plus court chemin vers l’universalité.