Hervé Sard :: Le Crépuscule des gueux

On ne peut pas prétendre représenter le peuple et agir en son nom en restant loin de lui, il faut s’enraciner. Certains parlent du peuple, mais ne le fréquentent pas. D’autres parlent du social, mais n’en font pas. Il faut arrêter de parler du social dans les salons et derrière les claviers, il faut agir. Le combat social, c’est un état d’esprit qui se vit au quotidien, dans la rue, au contact de ceux qui souffrent, aussi démunis soient-ils. Actions concrètes, aide directe, engagement réel, aucun objectif électoraliste, simplement rétablir le lien social dissous dans l’individualisme triomphant de notre époque. (http://www.association-sdf.com/blog/)

J’ai commencé par ce petit texte car il résume en quelques mots toute l’impuissance à lutter contre la détresse sociale.

Hervé Sard - photo d'Audrey Bollaro

Et je voudrais remercier Hervé Sard pour son roman Le Crépuscule des gueux, chez Krakoen, car il m’a ouvert les yeux sur un monde devant lequel je passais tous les matins sans m’arrêter. Ce polar est vraiment très abouti et, hélas, se lit trop vite. Mais les personnages restent ancrés dans votre mémoire, ce qui veut dire que le livre est réussi. Je le recommande chaleureusement, une telle écriture se déguste et je vous garantis que vous ne ressortirez pas indemne de ce grand polar. Merci Monsieur Sard pour ce polar très réaliste.

Voici un résumé du livre pour vous mettre l’eau à la bouche :

Les Gueux, c’était l’enfer. Et c’était aussi le paradis. Allez expliquer ça… Des années que ça durait. Les Gueux, c’était un no man’s land avec du monde dedans. Ceux qui vivaient là, ils se cramponnaient, vous comprenez, comme des naufragés sur un radeau qui prend l’eau qu’on colmatait au système D. On s’arrangeait, fallait bien. Et puis ça a recommencé. Et puis ça s’est arrêté. C’est quand on a compris, quand tout était fini, que tout a commencé. Les trois mortes, c’est sûr, elles n’étaient pas inventées. Alors, enfer ou paradis, j’ai plus douté.

Je vous laisse avec un gentleman breton au grand cœur qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions de concierge, et à bientôt pour une nouvelle interview.

Toujours ma première question : peux-tu nous parler de ton enfance et comment tu es arrivé à écrire du polar ?
Je suis resté très enfant par certains côtés, surtout depuis que j’ai pris la décision de redoubler mes anniversaires. Au départ, je me suis essayé à la SF (en roman), puis à la nouvelle, plutôt noire. Le passage au polar est peut-être venu comme ça : il y a de nombreux auteurs de nouvelles francophones de qualité, tous genres confondus et notamment de nouvelles noires. Pouy et Villard, pour citer des noms connus, mais la liste est longue.

Comment es-tu venu à écrire Le crépuscule des Gueux ?
J’utilise beaucoup les transports en commun. Les gares, et les trains, permettent d’observer quasi simultanément deux « mondes » : d’un côté la foule des « gens bien comme il faut » qui lisent leur journal gratuit, écouteurs sur les oreilles, portable prêt à déranger tout le wagon ; de l’autre des miséreux. Les « bien comme il faut » consultent le programme télé, s’émeuvent des catastrophes à l’autre bout de la planète, s’indignent du salaire des footeux, s’inquiètent de la météo du weekend et considèrent qu’un train en panne c’est scandaleux. J’ai moins d’affection pour ces personnes-là que pour ces hommes et ces femmes qui survivent dans des abris de fortune à quelques mètres des voies de chemin de fer. L’écriture du roman m’a donné l’occasion de réfléchir à quelques sujets qui dérangent et qui apportent plus de questions que de réponses. On peut bien sûr s’émouvoir du sort des laissés pour compte de notre société, mais qu’est-ce que je fais, moi, pour que ça change ? En vérité, pas grand-chose. Je parle souvent avec des SDF, c’est peu, c’est très insuffisant, mais c’est déjà ça.

On s’attache aux personnages des sans-abri dans Le Crépuscule des Gueux. Parle-nous de Môme, Luigi, Capo, Betty Boop, et Krishna et Boc.
Il faut tout un roman pour décrire ces six-là ! Disons que, Luigi mis à part, ils forment une micro société. Chacun a son rôle, ses forces, ses faiblesses et si l’un d’entre eux vient à manquer, plus rien ne va ! Même le plus inutile – en apparence – est nécessaire au fonctionnement du groupe. Ces personnages sont imaginaires, mais ils sont inspirés de gens bien réels. En dehors de Krishna, je n’ai pas eu à forcer le trait : Môme, Capo, Betty Boop et Boc ne sont pas des caricatures. Krishna et Timothée (qui est son alter ego dans la « bonne société »), sont par contre anachroniques : ils sortent tout droit des années soixante-dix… Le « quai des Gueux », où vit tout ce petit monde, est la fusion en un même lieu de trois endroits distants de quelques kilomètres, qui existent vraiment au moment où j’écris ces lignes.

Parle-nous de cette préface de Joël Gastellier ?
Joël Gastellier est libraire indépendant, spécialisé dans le polar. Il m’a fait plaisir en acceptant de rédiger la préface du roman. Il s’agissait d’apporter un regard extérieur au lecteur, sans dévoiler l’histoire. Une manière de dire « voilà ce que vous pouvez vous attendre à lire », en restant discret sur les tenants et les aboutissants. Et en ne disant pas une ânerie du genre « le dernier roman du nouveau maître du genre » ou que « vous ne pourrez plus lâcher ce livre avant de l’avoir terminé » ! J’aurais pu demander à un ami auteur de se prêter à l’exercice, mais il me semble que le libraire est le professionnel le plus à même de parler d’un livre… Et le plus crédible. Elle est très bien, cette préface. Elle me plaît. Merci Joël, je t’envoie la bise !

90 000 sans-abri en France, ça fait mal de tels chiffres dans un pays comme le nôtre.
Il n’y a pas de statistiques précises. Combien de personnes dormant dans leur voiture ? Combien dans la famille, chez des amis ? Combien dans des cabanes, des tentes, des caravanes ? Combien chez des marchands de sommeil ? Et bien sûr, sous des ponts ou de simples cartons. L’État trouve des mètres carrés pour enfermer des adolescents ayant volé un portable, mais pas pour loger ceux qui ne font rien de mal. Un chiffre précis, tout de même : 10 milliards d’euros. C’est ce que les Français dépensent chaque année en jeux de hasard. Bien plus qu’il n’en faut pour subvenir aux besoins vitaux des SDF. On peut multiplier à l’envi les exemples de cette nature : comment par exemple justifier que certains (beaucoup !) possèdent des villas inoccupées quasiment toute l’année alors que d’autres vivent sous des cartons ? Il y a largement plus de résidences secondaires qui servent aux accros du bronzage sur plages bondées que de personnes à la rue. Il y a largement plus de (pseudo) diplômes d’études « supérieures » délivrés chaque année par des établissements privés hors de prix (des bacs + 5 millions…) que de personnes à la rue. Il y a largement plus de plein de choses choquantes dans ce goût-là que de personnes qui vivent dehors avec une espérance de vie de 4 ou 5 ans (c’est le chiffre estimé pour les SDF). Je m’énerve, là, non ?

Ces no man’s lands existent réellement sur les terrains de la SNCF ?
Il s’agit, comme c’est écrit dans le roman, de « No man’s land avec du monde dedans ». Il ne faut pas confondre avec une zone de non-droit, comme on qualifie certains quartiers, ou alors il s’agit de zones de « non-droit au logement ». Il ne faudrait pas que l’on pense qu’en parlant de no man’s land, j’ai voulu désigner des endroits dangereux ou insalubres. Le quai des Gueux n’est ni l’un ni l’autre ! Pour répondre à la question : oui, des centaines de personnes, en région parisienne, vivent dans des abris à proximité des voies ferrées et dans les forêts proches.

MorsalinePeux-tu nous parler aussi de ton roman Morsaline que j’avais beaucoup aimé ?
Morsaline s’intéresse à un autre environnement d’exclus, d’une certaine façon : celui des établissements psychiatriques. Morsaline est davantage un polar qu’un roman noir ; il est plus « drôle » que le crépuscule des Gueux : les personnages principaux sont des flics aux méthodes et aux comportements assez pittoresques. Il y a un lien entre Morsaline et le crépuscule des Gueux : de nombreuses personnes, dont l’état de santé mériterait des soins psychiatriques, sont dans la rue (ou en prison). Est-ce la maladie mentale qui mène à la misère, ou l’inverse ? Je ne sais pas répondre à ça ici, mais une chose est sûre : il y a matière à réfléchir. Et à agir.

Le concierge Masqué est curieux : peux-tu nous parler de ton prochain roman ?
Oui. Mais je ne le ferai pas.

Comment écris-tu ? (le matin, le soir, dans un bureau…)
Le matin. Le plus souvent, dans les trains.

Parle-nous d’une librairie que tu aimes bien : l’Étoile Polar à Nantes ?
L’étoile Polar est un endroit magique pour tous ceux qui aiment les livres, qui aiment en parler, ou cherchent conseil. Voilà un exemple (il y en a de moins en moins) de librairie où l’on trouve non seulement les classiques (que l’on peut tout aussi bien acheter dans les « grandes surfaces » du livre) mais aussi les perles produites par des éditeurs non diffusés par la grande distribution, ou tout simplement ignorées par les diffuseurs. Le libraire sait conseiller, proposer et, s’il n’a pas en stock ce que vous cherchez, il sait le commander.

Quels sont les livres que tu emmènerais sur une île déserte et pourquoi ?
Forcément des livres que je n’ai pas déjà lus. Donc, mes envies du moment : j’ai le projet de découvrir cette année le polar québécois. Et plein d’autres envies du côté des espagnols et des italiens, que je ne connais pas du tout… Sans oublier la production « locale » : il sort suffisamment de très bons livres français chaque année pour me rassasier, je demanderai au libraire de me conseiller…

Quelle est l’actualité qui t’énerve en ce moment ?
L’actualité ne m’énerve pas. Mais que l’on puisse se satisfaire des informations télévisées et des quotidiens gratuits, oui. Je suis toujours choqué d’entendre à la radio qu’il y a eu deux blessés dans un accident de voiture sur le périphérique, quand ailleurs sur Terre on massacre à tout-va. Ou que l’on parle du dernier voyage du Pape alors qu’une loi importante vient d’être votée à l’Assemblée Nationale. Dans Morsaline, que tu citais tout à l’heure, le commissaire Czerny a une façon bien personnelle de s’intéresser à l’actualité : il lit la presse avec très exactement dix ans de décalage. Je suis un peu comme lui : peu m’importe que telle ou telle chose se produise en ce moment même, dès lors que je n’ai pas de moyen d’agir dessus. Par contre, je lis régulièrement les informations sur des sites internet étrangers, à propos de ce qui se passe en France : ils ont davantage de recul. Ah si, il y a une actualité récurrente qui m’énerve. C’est la météo. Sauf prévision de phénomène météorologique majeur, je ne vois pas vraiment à quoi cela sert de savoir le temps qu’il fait ailleurs ou celui qu’il fera demain. Et pour ce qui est de celui qu’il fait maintenant, je sais à quoi m’en tenir.

Si tu étais un personnage de roman policier, lequel serais-tu ?
Arsène Lupin ?

Que pense ta famille de tes romans ? que disent-ils ?
Nous parlons peu de cette partie de mes activités en famille.

Quelle est ta musique préférée ?
Le silence ! Je crois n’avoir jamais acheté un disque, un CD ou quoi que ce soit contenant de la musique de ma vie. J’écoute la radio, au hasard, en voiture.

Le film que tu préfères ?
Les films des années cinquante, soixante. Les tontons flingueurs, Un taxi pour Tobrouk… Cela dit, je ne regarde pas la télévision, ne vais pas au cinéma, et il est très rare que je m’intéresse plus de quelques minutes à une vidéo. Inutile de me demander de décrire tel ou tel acteur célèbre aujourd’hui : c’est tout juste si je saurais citer trois noms… Idem pour les chanteurs, animateurs, sportifs et autres personnes connues : mon niveau d’inculture générale est élevé.

Quel sera ton mot de fin pour cette interview ?
Il y a un personnage de concierge, dans le crépuscule des Gueux. Un peu caricatural, celui-là : il parle beaucoup pour dire peu. J’espère qu’il ne t’a pas fait mal… Merci Richard de m’avoir accordé un espace dans ton monde.