José Luis Munoz :: Babylone Vegas

José Luis Munoz et le concierge masquéOn a tous l’image des casinos de Las Vegas et de ces sommes englouties dans les machines à sous, de la ville du jeu aux États-Unis.

En lisant le dernier roman de José Luis Munoz, Babylone Vegas, chez Actes Sud, on rentre dans cet univers sans le vouloir, avec son personnage principal, Mike Demon, qui est vendeur de police d’assurance agricole. Sa voiture tombe en panne et il est obligé de s’arrêter  à Las Vegas et là commence une descente en enfer… du jeu… de l’alcool… du sexe.

Un vrai plaisir de lecture. On s’attache aux personnages et on a envie de connaître cette ville.

Quel plaisir que cet auteur que j’ai découvert à Polars du Sud à Toulouse en 2011. Une vraie force d’écriture, je suis très étonné qu’il n’ait que deux romans traduits en France. On se réveille, messieurs les traducteurs, car cet auteur est une pépite d’imagination et de scènes inoubliables.

Il a bien voulu répondre à mes questions de Concierge, et il vous parle de sa vision de l’Espagne et de plein d’autres choses.

Les deux romans parus en France chez Actes Sud sont :

La dernière enquête de l’inspecteur Rodriguez Pachon.
Babylone Vegas.

Inscrivez-les sur votre liste d’achats car vous ne serez pas déçus. Très bonne lecture à tous et à la semaine prochaine.

Avant de vous laisser découvrir l’interview, j’aimerais remercier mes deux amis qui prennent de leur temps de repos pour m’aider à vous faire connaître des écrivains de polar :

– David Boidin qui non seulement réalise un super travail sur le site mais surtout supporte mes fautes d’orthographe.
– Andres Martinez pour son excellent travail de traduction de l’espagnol.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes arrivé au polar ?
Mon lien avec la littérature a commencé, je pense, depuis que j’ai l’usage de la raison. J’ai grandi au milieu des livres. Mon père, à qui je dois cet amour, était bibliophile. Il avait une bibliothèque avec des milliers de livres, dont j’ai hérité pour la plupart. J’étais un enfant créateur et très introverti. J’avais toujours un monde de fiction à ma disposition dans lequel je me réfugiais. A six ans, j’écrivais déjà des récits. A sept ans, j’ai terminé mon premier roman western, avec des cow-boys et indiens. A quinze ans, j’écrivais un roman épique de plus de mille pages sur la conquête de l’Ouest nord-américain. Ce n’étaient pas des romans noirs, mais des romans d’aventures. Et cela grâce à mes lectures, les livres de Jack London et de Robert Louis Stevenson, qui ont eu tant d’influence sur moi. Je suis arrivé au roman noir un peu par hasard, à partir des deux premiers que j’ai publiés, El cadáver bajo el jardín et Barcelona negra, qui ont d’ailleurs reçu deux prix importants, le Tigre Juan et l’Azorín. Ils ont été édités dans une collection prestigieuse de romans noirs, Etiqueta Negra. Je me suis alors aperçu que le genre noir était un outil extraordinaire pour expliquer la société, pour critiquer ses erreurs, pour parler des inégalités sociales à travers les trames policières qui accrochent le lecteur et en même temps son auteur.

J’ai vu dans votre biographie que vous aviez été un opposant au régime de Franco. Pouvez-vous nous parler de ces heures sombres de l’Espagne ?
J’ai vécu moi-même les dernières années du franquisme, une dictature que l’Espagne a supportée pendant quarante ans et qui nous a placés à la queue de l’Europe. Curieusement, ma politisation était antérieure, plus par déficit culturel que démocratique. Je ne supportais pas la censure cinématographique qui amputait les films qui entraient dans mon pays et m’obligeait à aller en France pour les voir. Lorsque je suis entré à l’université, j’ai vécu moi-même la répression du franquisme. La police assaillait constamment l’université et frappait les étudiants parce qu’ils se réunissaient ou bien parlaient. La situation était insoutenable. La violence policière, constante. C’est à ce moment que j’ai décidé de me compromettre dans la lutte anti-franquiste et j’ai établi des contacts avec les groupes anarchistes dans lesquels j’ai milité activement. En 1969 est arrivé avec retard le Mai 68 français, devenu une référence et un espoir pour notre pays. Mais, malheureusement, le régime franquiste était très dur, il n’a pas bougé, il avait l’armée de son côté. Nous n’avons pas réussi à abattre ce système jusqu’à ce que le dictateur disparaisse, et que la transition vers la démocratie soit effectuée.

J’ai fait votre connaissance à Toulouse pendant le festival Polars du Sud 2011, et je suis étonné qu’en France, il n’y ait que deux de vos romans parus ! Alors qu’en Espagne, vous en êtes à une vingtaine de romans. Comment expliquez-vous le retard de la France par rapport à votre œuvre ?
En Espagne, il y a beaucoup d’auteurs prestigieux de romans noirs. Le plus connu est le regretté Manuel Vázquez Montalbán, qui a ouvert la brèche par laquelle nous nous glissons tous, il a donné ses lettres de noblesse à un genre dénigré par des critiques littéraires maladroits. Puis sont arrivés Juan Madrid et Andreu Martin. Je précise que je ne suis pas spécifiquement un auteur de roman noir orthodoxe, une partie de ma production littéraire se dirige vers le roman historique, érotique et fantastique. Pour moi ce fut une chance de rencontrer Actes Sud, une maison d’édition française envers laquelle je suis extrêmement reconnaissant car elle publie avec une rigueur littéraire extraordinaire et qui d’ailleurs vient de signer un de mes nouveaux romans qui sera publié en 2012. Je suis très heureux de pouvoir être découvert par les lecteurs français qui sont très amateurs du roman noir.

Quand on lit Babylone Vegas, on l’imagine adapté au cinéma. Avez-vous des projets d’adaptation cinématographique de vos romans ?
Le cinéma est un milieu très complexe. J’ai eu des projets cinématographiques qui ont échoué. Et oui, vous avez raison de dire que le roman est très cinématographique parce que j’écris avec des images plein la tête et j’aime beaucoup le cinéma. J’espère qu’un réalisateur français tombera sur mon roman et décidera de le porter à l’écran.

Pour vos recherches pour ce roman, êtes-vous parti à Las Vegas ?
En effet, le roman a surgi après un voyage fascinant à Las Vegas. Je suis resté une semaine dans cette ville artificielle dans laquelle tout ce qui est défendu dans le reste du pays est permis. C’est une espèce de ville « enfer », où le Nord-Américain moyen peut aller pécher, dans tous les sens du terme. C’est une machine extraordinaire à gagner des millions de dollars. Un parc à thème pour des adultes. En préalable au roman, j’ai écrit un reportage illustré par des photos extraordinaires en noir et blanc de Helmut Newton, l’un de mes photographes préférés, et qui a été publié dans GQ. C’est après la sortie de ce reportage que j’ai imaginé un roman qui avait comme axe central la ville de Las Vegas, parce que dans mes romans, les villes, les scènes, sont des personnages à part entière, des plus importants. Avec le roman, j’essaie de plonger le lecteur dans ce monde accro au jeu. Et aussi de parler de la solitude et du déracinement qui accompagnent le protagoniste trouble de l’histoire, Mike Demon. Un type moyen qui peut être n’importe lequel d’entre nous et qui reste prisonnier de cette toile d’araignée qu’est Las Vegas, dont il n’arrive pas à sortir, comme dans un superbe film de Luis Buñuel, L’Ange exterminateur, dans lequel les personnages ne peuvent sortir de leur chambre.

Mike Demon rencontre plusieurs personnages, des paumés pour la plupart. Comment vous est venue l’idée de toutes ces rencontres ?
Mike Demon semble être un type froid et rationnel, mais en réalité il ne l’est pas. Il faut que je dise au lecteur qu’il a une maîtresse mexicaine et cette facette, justement, je la développe dans un autre roman noir sur le personnage, La Frontière du Sud. Il a une vie de famille stable, mais cela ne le rend pas heureux. Le roman est l’histoire du malheur du personnage qui éclate dans cette ville irréelle qu’est Las Vegas, où il se sent seul, si cela est possible, entouré d’une multitude aliénée par le jeu. Et je fais un clin d’œil au cinéma en disant qu’il ressemble à Robert Mitchum parce que, s’il était en vie, il serait son interprète idéal.

Parlez-nous du personnage principal de votre roman, Mike Demon.
Pour moi, les personnages sont très importants dans un roman, ils sont centraux : sans personnages crédibles, il n’y a pas de roman. La psychologie des personnages me fascine. Au moment de la création, ce n’est pas simple. Il faut les voir en mouvement, en train de parler, accoudés au comptoir d’un bar, faisant l’amour, tuant… Il faut inventer leurs mouvements, leur façon de parler, leurs tics. Dans un sens, je me suis mis dans la peau du personnage, j’étais Mike Demon lors de l’écriture de Babylone Vegas, et je crois que j’ai réussi à le transmettre au lecteur. Mike Demon est le fruit d’une éducation rigide, puritaine, fils d’un pasteur qui s’est suicidé, ce qui crée un traumatisme qui le poursuit. Il est aussi un pécheur. Il a une addiction importante au sexe, fréquente des prostituées. Et, surtout, c’est une personne déracinée, comme une bonne partie des Américains, citoyens d’un pays qui est la somme de plusieurs, dont l’histoire est très brève et confuse, avec des racines de l’autre côté de l’océan. Il y a un peintre nord-américain qui a réussi à capter ce que je dis dans ses tableaux : Hopper. Il est le peintre de l’âme américaine. A chaque fois que je vais dans ce pays – je rentre d’ailleurs du Miami Book Fair – je trouve des images de Hopper.

Babylone VegasAvez-vous une anecdote marrante sur la création de ce roman ?
En effet oui ! Le dénouement du roman est une scène que j’ai vue dans un casino de Las Vegas. Une vieille femme nonagénaire en fauteuil roulant, avec l’infirmière à ses côtés et une bonbonne d’oxygène l’aidant à respirer, mettait frénétiquement des pièces de monnaies dans une machine de jeu, dilapidant à Las Vegas l’héritage de ses petits-enfants. Je me suis rendu compte, alors, du pouvoir terrifiant de séduction de la ville, que Las Vegas est une addiction, une drogue dure pour celui qui tombe dans ses filets. J’ai joué un jour, j’ai perdu et suis parti. Mais il y a des gens qui perdent tout, maison, voiture, travail, ils s’endettent, se donnent la mort, désespérés par ce qu’ils ont fait.

Pouvez-vous nous parler de votre premier roman paru en France, La dernière enquête de l’inspecteur Rodriguez Pachon ?
C’est un roman noir qui se déroule à Cuba, un pays qui est très lié à l’Espagne par le fait d’avoir été sa dernière colonie. Cuba est un sentiment, plus qu’un pays, un territoire fascinant, où le réalisme magique est présent à tout moment. Les Cubains sont un peuple généreux avec beaucoup d’ingénuité et un goût de vivre très prononcé. Ils sont joyeux et ont du tempérament, ils ont beaucoup de vertus, ils savourent la vie avec le peu de ressources qu’ils ont. Et pourtant ils vivent sous une dictature paternaliste qui les fait convoiter d’autres mondes au-delà de l’île dans laquelle ils vivent enfermés, en pensant qu’ils sont meilleurs. Cuba est une île au sens large du mot, et le roman, à travers une intrigue criminelle, montre la réalité cubaine que j’ai vécue. Rodríguez Pachón, l’inspecteur, est un type d’une énorme culture et d’intelligence naturelle. Il est un personnage qui me plaît et que j’ai repris dans mon avant-dernier roman, Llueve sobre la Habana, que j’ai récemment présenté à Miami. Dans mon roman, je veux transmettre au lecteur le rythme, la sensualité, la beauté, le sexe, les délicieuses boissons de cette ville fascinante et belle qu’est La Havane malgré sa décadence.

Le concierge est curieux : quel sera votre prochain roman à paraître en France ?
Eh bien je pense que ce sera La Frontera Sur, un autre roman avec Mike Demon comme protagoniste, qui se situe dans la région frontalière entre les États-Unis et le Mexique et avec Carmela, une Mexicaine. L’axe central sera la passion de l’agent d’assurances pour cette fille. Une histoire chronologiquement antérieure à Babylone Vegas, très différente, plus ambitieuse, avec un plus grand nombre de pages et qui raconte les deux réalités de deux pays si différents alors qu’ils sont à un jet de pierre l’un de l’autre, qui partagent la même géographie et les mêmes paysages, mais qui sont séparés artificiellement par une frontière facile à passer du nord au sud mais impossible du sud au nord.

Comment écrivez-vous ? (le matin, le soir, dans un bureau…)
J’écris la nuit, le plus souvent, dans mon bureau qui est aujourd’hui dans un grenier qui se trouve dans un petit village d’une vallée des Pyrénées. Je suis heureux d’avoir réussi à y fixer ma résidence. Je travaille toute la journée à mes histoires, je pense à elles quand je pars dans la montagne, quand je fais du vélo ou que j’écoute de la musique. Mon esprit n’arrête pas de travailler ! Puis, pendant la nuit, je mets en ordre mes pensées, j’extrais l’essence de l’histoire, la transcris dans mon ordinateur. J’ai beaucoup de projets dans ma tête, trop, et je n’aurai pas le temps matériel pour tous les développer.

Comment se porte le polar en Espagne ? Et quelle est la différence avec la France ?
L’état de santé du polar en Espagne est bon. Il fut un temps où la critique a été contre nous et a montré les auteurs de polars comme des mauvais romanciers. Elle s’est trompée. Des personnages comme Vázquez Montalbán ont théorisé sur le roman policier. Actuellement, 40 % des livres publiés en Espagne peuvent être considérés comme des romans policiers, des thrillers ou des romans noirs. Le roman noir est très à la mode grâce au boom des auteurs scandinaves. Mais nous n’arrivons pas à un état de santé aussi bon qu’en France qui a une longue tradition de romans noirs, simplement parce que nous avons commencé beaucoup plus tard, à la mort de Franco. Cependant, je crois que dans le monde globalisé, autant la France que l’Espagne ont des problèmes très similaires qui se manifestent dans les romans. Le roman noir est perméable et raconte la société que nous vivons. Nous vivons une période difficile, avec une crise sociale et économique dévastatrice, avec les problèmes d’intégration sociale de nouveaux citoyens européens que nous mettons directement dans des ghettos. Cela arrive en France et en Espagne. Le roman noir dans ces deux pays en parle, mais en Espagne, en plus, il y a l’influence de la guerre civile, dont l’écho ne s’est pas encore éteint, une blessure ouverte qui n’arrive pas à cicatriser, et le phénomène du terrorisme de l’ETA qui, heureusement, semble une étape dépassée. J’ai d’ailleurs écrit une trilogie dont l’ETA est le sujet central et dont deux titres ont été publiés : La Caraqueña del Maní et Tu corazón, Idoia.

Si vous étiez sur une ile déserte, quels livres emmèneriez-vous ? Et pourquoi ?
J’emmènerais ceux de Jack London et de Stevenson, parce que ce sont les lectures de mon enfance. Tout Dostoievski, parce que c’est un auteur fondamental pour la création de profils psychologiques et Babylone Vegas pourrait très bien être un hommage à son génial roman autobiographique, Le joueur. Et  Au-dessous du volcan, édité chez Gallimard mais aussi chez Grasset sous le titre de Sous le volcan, de Malcom Lowry, qui de tous les romans est celui qui m’a le plus impressionné, un chef-d’œuvre. Bon, je n’oublierais pas La montagne magique, de Thomas Mann, un monument littéraire extraordinaire. Une valise bien remplie de livres. Et de romans noirs, Mortelle randonnée, de Marc Behm.

J’ai vu que vous étiez un passionné de cinéma. Quel est votre film préféré et racontez-nous votre passion ?
Mon préféré ? Barry Lindon de Stanley Kubrick. Le film est parfait. Extraordinaire. Je ne me fatigue pas de le voir et le revoir. J’adore Kubrick, chacun de ses films, mais celui-ci en particulier. J’aime Polanski, Welles, toute la Nouvelle Vague, Bertolucci. J’adore le cinéma. Et c’est la faute de ma sœur qui m’emmenait dans les salles obscures en séchant les cours, préférant les films au collège. Je continue à regarder beaucoup de films. C’est un art narratif, comme le roman. Si je n’avais pas été écrivain, peut-être aurais-je été cinéaste, mais c’est plus difficile.

Quelle actualité internationale vous fait réagir en ce moment ?
La crise financière, qui est l’escroquerie financière devant laquelle il faut réagir de façon globale. En Espagne on le fait déjà, avec le Mouvement 15 M, celui des indignés, que je soutiens pleinement, et dont je me sens faire partie comme des millions d’Espagnols. Nous devons fermer le passage à la dictature des marchés et récupérer la démocratie que nous sommes en train de perdre. C’est une lutte à mort entre les pouvoirs économiques et les citoyens et nous devons réagir. J’appelle la France à prendre la tête de cette lutte pour sauver l’Europe des citoyens et non celle des banquiers. La crise financière est en train de balayer l’état providence qui est l’une des conquêtes européennes, et nous devons mettre un terme à ça. Les gens prennent conscience en Europe, ils descendent dans les rues des capitales européennes et des États Unis, mais il faut des mesures plus énergiques, de désobéissance civile, d’insoumission fiscale pour arrêter cet état de choses qui peut nous emmener une nouvelle fois vers le fascisme avec les émigrants comme victimes comme les Juifs l’ont été. Je ne sais pas si nous obtiendrons quelque chose, mais, pour le moment, je m’indigne.

Quelles sont votre chanson et votre musique préférées ?
Erik Satie, un compositeur normand. Bien que sa musique me fasse mal pour des raisons sentimentales. Mahler, bien que je ne puisse pas trop l’écouter parce qu’il me pousse au suicide. Wagner, qui est toujours grandiose. Pink Floyd, Santana, des musiciens de ma jeunesse hippie. Serrat, un chanteur catalan dont les paroles sont des poésies sentimentales.

Un dernier mot pour vos lecteurs français ?
Eh bien un message très simple : qu’ils se laissent séquestrer par mes romans. Nous écrivons pour attraper les lecteurs, et pour qu’ils nous aiment. C’est un effet collatéral de la littérature. Je reçois énormément d’amour grâce à mes livres. Et c’est un cadeau auquel je ne m’attendais pas et qui m’émeut. Alors j’espère avoir des amis français, même si j’en ai déjà quelques-uns.

Merci pour votre patience et on espère vous revoir bientôt.