Megan Abbott :: Red Room Lounge

Abbott Megan Photo Credit-Joshua A Gaylord

Photo Credit-Joshua A Gaylord

6 jours, oui 6 jours, aux États-Unis  et que du bonheur à lire ces trois romans.

Il y a des livres qui vous marquent. Megan Abbott, je vous tire mon chapeau, tout comme aux Éditions Le Masque d’avoir un tel auteur dans ses rangs.

Née à Detroit, vivant à New York, docteur en littérature anglaise et américaine de l’université de New York, Megan Abbott s’est imposée dès 2006 comme la révélation du jeune roman noir américain. Auteur de nouvelles primées, d’un essai sur la suprématie du mâle blanc dans le roman et le film noir américain, elle a reçu le prestigieux Edgar Award pour Adieu Gloria. Elle collabore à un blog consacré à la littérature criminelle, The Rap Sheet.

Son dernier roman, Red Room Lounge, confirme son talent de Très grand auteur américain, et je ne comprendrais pas qu’elle ne gagne pas en France un prestigieux prix du polar.

En voici le résumé :

Die a Little renvoie à une célèbre chanson de Gerswhin : « chaque fois que je te quitte, je meurs un peu ».

Dans la banlieue de Los Angeles, Lora, jeune enseignante, et son frère Bill vivent en harmonie dans la maison héritée de leurs parents. Un soir, une jolie inconnue a un accident de voiture. Bill, qui est flic, l’emmène à l’hôpital, en tombe amoureux et l’épouse vite fait. Maîtresse de maison irréprochable, la belle Alice cartonne dans la communauté avec ses barbecues du dimanche et tourne la tête de tous les hommes. Lora, contrainte de quitter la maison familiale au bénéfice du jeune couple, pressent chez elle une tension inexplicable et s’interroge : pourquoi son énigmatique belle-sœur est-elle si discrète lorsqu’on lui parle de sa vie passée ? Il y a forcément une face cachée de l’iceberg, encore que « iceberg » soit tout sauf le mot juste…

Dans le registre de la relation entre femelles rivales, Megan Abbott jongle avec toutes les facettes du stupre, de la jalousie et de la vengeance, opposant la petite vie tranquille des banlieues résidentielles aux turpitudes du milieu des truands. Et des deux femmes, la plus fatale n’est pas celle que l’on croit.

Les trois romans de Megan Abbott parus en France sont :

Reed Room Lounge – Éditions le Masque
Gloria – Éditions le Masque
Absente – Sonatine Éditions

Un dernier mot avant de vous laisser découvrir l’interview que Megan Abbott a bien voulu m’accorder, si vous souhaitez en savoir plus sur le livre, une belle critique de mon ami la petite souris (si si !) sera disponible dans quelque jour sur  passion-polar.over-blog.com.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venus à écrire des polars ?
Ayant grandi à Détroit, j’ai passé mes samedis matins devant la télé à regarder des vieux films, et je me suis immergée dans leur monde. Et mes préférés étaient toujours les films noirs, qui semblaient saisir tout le drame, le danger et le glamour que je pensais possibles. Ils me donnaient une idée tellement plus large de la vie, et faisait paraître le monde adulte si excitant. Les films m’ont conduite aux livres (James Ellroy, Raymond Chandler, James M.Cain, Dashiell Hammett) et les livres m’ont conduite à écrire moi-même. Je voulais tracer mon chemin vers ce monde avec ma plume.

vous avez déjà reçu plein de récompenses pour vos livres (Mystery Writers of America et Award Edgar Allan Poe 2008). Cela fait quoi de récolter tous ces prix au début de votre jeune carrière d’écrivain ?
C’est merveilleux. C’est un honneur, absolument. Je me sens incroyablement chanceuse et très, très surprise. Parfois j’ai l’impression d’être un imposteur.

Red Room LoungeDans votre dernier roman paru en France aux Éditions du masque, Red room lounge, la vie d’un frère et d’une sœur se voit prise dans un engrenage et une descente noire.
L’idée a germé à cause d’un article que j’ai lu dans Newsweek, à propos d’une institutrice, mariée à un militaire, qui a été accusée de trafic de drogue. Alors que l’histoire se déroulait devant mes yeux, il est devenu clair que le mari a exploité tous les moyens possibles pour protéger sa femme et cacher ses crimes. Ça ressemblait à une vraie intrigue noire classique – le genre qui serait d’habitude racontée du point de vue du mari. L’homme qui tombe amoureux d’une femme dangereuse qui provoque sa chute. J’ai commencé à imaginer comment ça pourrait être de raconter l’histoire sous des  angles différents. De voir la femme soi-disant  fatale de différentes manières.

On reconnait votre style d’écriture par le détail apporté à vos personnages. Pouvez-vous nous parler de Lora King et de Gloria ?
Mon idée pour Lora était qu’elle soit ce genre de femme qui a très peu de chance d’apparaître dans un roman noir classique. C’est une institutrice, apparemment très « comme il faut ». Le livre raconte son passage de l’autre coté, du monde de la petite propriété banlieusarde, vers une zone plus secrète et sombre. Mais on voit qu’elle a son propre coté obscur. Je pense que c’est ce que je préfère au sujet de la tradition du roman noir : nous avons tous un coté lumineux et une coté sombre. Nous avons tous les deux.

Parlez-nous de votre roman qui vous a fait découvrir en France, Absente sorti aux  Éditions Sonatine ?
Il y a plusieurs années, j’ai trouvé une référence à Jean Spangler, une des affaires non classées d’Hollywood en 1949. C’était une  actrice débutante, disparue. Il y avait des rumeurs de petits amis gangsters et de rendez-vous avec des stars de cinéma. Et un jour, elle avait disparu juste comme ça. J’ai trouvé beaucoup d’articles couvrant cette affaire dans les journaux de Los Angeles de l’époque. Puis, faute de piste, les histoires se sont arrêtées. J’ai recherché un de ses films, intitulé Le miracle des cloches (Film de Irving Pinchel 1948 – ndt). Elle n’apparaît à l’écran que pendant quelques secondes. Elle est témoin du « miracle » mentionné dans le titre et elle a cet air effrayé sur son visage. Regarder ça en sachant ce qu’il lui est arrivé m’a déclenché des frissons le long du dos. J’ai commencé à faire des recherches. Son histoire était si triste, cette mère célibataire qui travaillait d’arrache-pied pour joindre les deux bouts, dansant dans des revues et acceptant tous les rôles qui se présentaient. Et j’ai toujours été intéressée par les gens qui paraissent vivre une double vie. Et voilà Jean Spangler, travaillant dur pour faire vivre sa fille de 5 ans, sa belle-sœur et sa mère – et puis parallèlement vivant cette autre vie : sortant avec Kirk Douglas, avec les hommes de main  de Mickey Cohen (gangster de la mafia juive de Los Angeles dans les années 50/60 – ndt), des gens très en vue, qui l’emmenaient tous dans ces night clubs de Sunset Strip. Je ne pouvais me sortir cette histoire de la tête, et Absente est venue de là.

Les personnages principaux de vos romans sont des femmes. Êtes-vous une féministe engagée ?
Je suis certainement féministe, mais je n’y pense pas du tout  quand j’écris. Mon cerveau est divisé en deux parties, une partie pour la sociopolitique et une partie créative. Ces deux parties ne se recoupent pas beaucoup.

Vos romans me font penser à du Hitchcock, vos intrigues sont un vrai puzzle.
Merci ! Je regarde ses films depuis que je suis petite. Je pense avoir lu le livre dans lequel Truffaut l’interviewe une centaine de fois. Sueurs froides  est une référence  pour moi.

Comment et où écrivez-vous ? (le matin, le soir, dans votre bureau…)
Le mieux c’est le matin, le plus tôt possible – après je n’ai plus l’énergie ! Avant, je n’écrivais que chez moi, mais depuis quelque temps j’ai commencé à écrire dans les cafés également. Des fois, j’écris dans le métro, sur la page de titre du livre que je suis en train de lire. C’est un endroit si tranquille, à sa manière. Et une bonne idée peut venir.

Les années 50 semblent être votre décennie de prédilection. Pour quelle raison ?
Je ne crois pas que ce soit ma période préférée, mais je suis fascinée par les films de cette époque – le contraste frappant entre les  luxueux mélodrames en Technicolor et comédies musicales d’un côté, et les films noirs les plus granuleux de l’autre. Le fait que les deux genres aient coexisté en dit beaucoup sur la fascinante dualité de cette époque.

Est-ce que votre famille lit vos romans et qu’en pensent-ils ?
Oh oui. Ils ont toujours été de fervents supporters. Mes parents sont tous les deux écrivains et mon frère est procureur, aussi sont-ils à la fois source de soutien et d’inspiration.

Le concierge masqué est très curieux : quels seront vos prochains romans aux États-unis et en France ?
Aux États-Unis, j’ai un livre qui va sortir en juillet 2012, intitulé Dare Me. Il sera publié en France dans un an ou deux, mais le prochain à paraître en France est The End of Everything. Il se déroule dans les années 80 et parle d’une petite fille de 13 ans disparue. Il est très différent de mes précédents romans en termes d’époque et d’endroit et cependant il y a une connexion thématique entre eux. Une histoire d’innocence et d’expérience.

Pouvez-vous nous parler du site : The Abbott Gran Medecine Show ?
C’est un blog que j’ai lancé avec mon amie, l’auteur Sara Gran. Juste un petit coin d’internet dans lequel nous explorons les choses les plus étranges et les plus obscures qui nous intéressent. Tout depuis les miniatures de scènes de crime jusqu’aux théories conspirationnistes en passant par les romans de Virginia C. Andrews et les murder ballads (allusion à l’album de Nick Cave en 1996 ? – ndt).

Avez-vous une anecdote marrante sur un de vos romans, concernant un vos personnages ?
Gloria, le personnage principal de mon roman Adieu Gloria, est vaguement inspiré de Virginia Hill. Aujourd’hui, elle est surtout connue comme la petite amie du gangster Bugsy Siegel, celle qui lui a inspiré le nom de son hôtel, The Flamingo Hotel, à Las Vegas. Mais elle était tellement plus que cela. C’était un coursier fiable qui transportait de l’argent et des bijoux et que la pègre envoyait en Suisse pour ouvrir des comptes en banque – des gros trucs comme ça. Elle avait des nerfs d’acier, c’était une dure à cuire. Quand la presse l’a traquée à Paris pour l’informer que Bugsy Siegel avait été assassiné dans la maison qu’il avait achetée pour elle, elle a dit aux reporters « Ça fait mauvais genre quand il arrive un truc pareil dans votre maison » . C’était une dame coriace.

Si vous étiez seule sur une ile, quels livres emporteriez-vous ? Et pourquoi ?
Le bruit et la fureur de William Faulkner, Sur un air de Navaja de Raymand Chandler et Les hauts de Hurlevent d’Emilie Brontë. Cela semble couvrir tous les recoins du cœur humain.

Quel souvenir gardez-vous de votre visite en France, l’année dernière aux Quais du polar ?
J’ai trouvé cela totalement enivrant. Aux USA, le noir est un sous-genre. Parfois même un genre obscur que je dois expliquer (ou justifier). Mais là, il était au centre de tout et toutes les conversations que j’ai eues ont été si stimulantes que c’est à peine si j’ai pu m’endormir chaque nuit.

Pouvez-vous nous parler d’un jeune auteur de polar que vous avez découvert et qui vous a surpris par son talent et que les lecteurs français ne connaissent peut-être pas encore ?
Je ne sais pas trop quels auteurs les français connaissent ou pas, mais j’aime le travail de Derek Nikitas. Il a déjà écrit deux romans sombres et merveilleux : Brasiers et The long division (non traduit en français – ndt).

Quelle est l’actualité internationale qui vous fait bondir en ce moment ?
Dominique Strauss-Kahn.

Quelle est votre chanson et musique préférées ?
Bonne question. J’aime tous les styles de musique, mais ma chanson préférée entre toutes est probablement n’importe laquelle de Sinatra, de préférence sur un juke-box dans un bar sombre.

Et la dernière question du concierge Masqué : si vous aviez un dernier mot à dire à vos lectrices et lecteurs français ?
Vive la France ! Une des plus grandes expériences de ma vie a été de visiter votre pays l’année dernière, à parler roman noir partout où j’allais. Je me suis sentie si vivante.

Merci beaucoup pour votre patience à mes questions, ce fut un plaisir de vous lire et j’attends le prochain avec impatience.
Merci pour vos merveilleuses questions.

 

Interview en anglais traduite par Sandrine.