Nick Stone :: Voodoo Land

Nick Stone et le concierge masquéNe vous déplaise, la dernière interview de l’année sera anglaise. J’ai rencontré Nick Stone en octobre au Festival international des littératures policières organisé par Toulouse Polar du Sud. J’avais lu Tonton Clarinette, prix SNCF du polar européen 2009 et il me tardait de discuter avec son auteur. Bonne nouvelle, il parlait français et j’ai pu converser sans la barrière de la langue avec lui et sa charmante femme.

Ses livres nous plongent dans des atmosphères vaudou, nous amenant à rencontrer des personnages qu’on ne peut oublier, comme Max Mingus. Une vision d’Haïti pendant la dictature des Duvalier, le Miami « drogue et dollars » des années 80, j’ai dévoré ces deux romans, hélas, trop vite, avec avidité.

Voodoo Land, le pitch :

Miami, 1981. Jadis havre de paix pour retraités en manque de soleil, la ville est devenue le terrain de jeux des apprentis sorciers de la coke. Sous une chape de poudre, la cité est le bac à sable des Pablo Escobar et autres Tony Montana qui, à défaut de pelles et de seaux, bâtissent leur empire à coups de fusils d’assaut et de narcodollars.

Lorsque les inspecteurs Max Mingus et Joe Liston se retrouvent face à un macchabée dans un zoo, ils s’attendent à une banale affaire d’homicide. Mais ce cadavre se révélera plus exotique : son estomac renferme une potion à la sauce magie noire.

Naviguant dans des eaux où corruption et violence semblent sans limites, les deux flics partent alors en chasse contre un certain Salomon Boukman, véritable mythe au sein de la communauté haïtienne, mais dont tout le monde semble ignorer jusqu’à l’apparence physique.
La traque de ce fantôme bien réel sera beaucoup plus périlleuse que prévue. Car dans l’ombre du vaudou, les zombis sont parfois très vivants.

Je vous souhaite d’heureuses fêtes de fin d’année, plein de champagne et de polars bien sûr, non mais !

Voodoo landPouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous été venus au polar ?
La seule chose de ma jeunesse que je regrette, ce sont  mes cheveux , mais si c’était le prix à payer pour en sortir, j’ai fait une bonne affaire. Restons-en là .

J’ai écrit mon premier livre vers l’âge de 12 ans . J’avais vu un très  mauvais  téléfilm tiré du roman de Dashiell Hammett, Sang Maudit avec James Coburn. Mais l’histoire m’a plu et Corburn était l’incarnation du “ cool ”. J’ai acheté le livre le lendemain, et commencé à le lire. Et après – pour je ne sais quelle raison – j’ai commencé à écrire un livre dans lequel j’ai étourdiment mélangé roman policier et histoire de vampires.

Ensuite, entre  20 et  30 ans, j’ai  essayé de devenir un auteur littéraire. Je pensais que c’était de la fiction “ sérieuse ”, vous voyez. La littérature de genre – polar, SF, horreur , etc – n’était pas, pour moi, de la “ vraie littérature ” ou même de la “ bonne littérature ”. J’étais jeune. Et terriblement intello et snob. Et de ce fait ignorant.

Mais j’avais un problème majeur avec la fiction littéraire anglaise contemporaine. Et c’est toujours le cas. Dans l’ensemble elle ne racontait – et ne raconte toujours – absolument  rien : c’est une écriture auto-complaisante  qui s’admire le cul en se dirigeant vers la sortie. C’était l’équivalent de ces super groupes  bouffis et  pourris  du milieu des années 70, vous savez, des groupes comme Yes, et Emerson Lake and Palmer, qui étaient vraiment de la merde. De la merde bien ficelée, mais de la merde quand même. En fait, beaucoup d’auteurs anglais ont le même look que Rick Wakeman (claviériste du groupe Yes – ndt ).

Au début de l’année 1993, un collègue de travail  m’a branché sur Le dalhia noir de James Ellroy. Un livre renversant. Et également Le grand nulle part, American tabloidL.A . confidential et Ma part d’ombre. Ellroy a été la raison majeure pour laquelle je suis devenu auteur de polars. Pas pour l’imiter ou même par émulation, mais à cause de son approche – très littéraire et instruit, mais avec mise en avant de l’histoire et des personnages. Et quelle écriture c’était ! Des tournures de phrases époustouflantes. C’était de la poésie venue de l’enfer. Brûle baby brûle.

Alors j’ai décidé de devenir auteur de polars. Seulement, je ne savais pas à propos de quoi écrire. J’avais été boxeur amateur dans mon adolescence, ce qui voulait dire que j’avais été  pas mal entouré de criminels de toutes sortes. Pas les boxeurs eux-mêmes, ou leurs entraîneurs. Mais le gymnase de l’est londonien où je m’entraînais était un aimant à types infâmes. Bien sûr, je ne voulais pas vraiment écrire là-dessus. Ou sur l’Angleterre qui, à l’époque, était un endroit très ennuyeux, et usé. Surtout Londres.

Puis je suis allé en Haïti en 1996… et tout s’est mis en place. Lentement.

Haïti est dans vos deux romans parus en France. Vos racines maternelles ont joué énormément pour le contexte de vos romans ?
D’évidence oui. En fait, je dirais que ma mère a été la seule grosse influence dans ma vie – de manière positive et négative.

Bien que je me considère comme britannique, j’ai eu une éducation Haïtienne. Ma mère était mère célibataire. On parlait français et créole à la maison, et anglais à l’extérieur. En fait quand nous voulions  dire du mal de quelqu’un qui se trouvait dans la même pièce que nous, nous le faisions en créole. On peut vraiment démolir quelqu’un en créole. C’est une langue géniale !

J’adore le personnage principal de vos romans : Max Mingus. Pouvez-vous nous en parler ?
Bien sûr. Max Mingus est un ex-flic, un ex-détective privé, un ex-taulard. Il est à différents stades de sa vie dans les trois romans – dans Voodoo Land, il est un flic de Miami de 30 ans qui a franchi la ligne depuis déjà longtemps ; dans Tonton clarinette, c’est un veuf d’une quarantaine d’années tout juste libéré de prison, et dans le troisième et dernier roman, 90 miles (pas encore traduit en français – ndt), c’est un homme de 58 ans solitaire et plein d’amertume qui vit dans l’ombre de lui-même. Vous pourriez avoir envie de sortir prendre un verre avec lui, mais vous ne vous souleriez pas avec lui.

Pour votre roman Tonton clarinette, êtes-vous parti en Haïti pour vos recherches ?
J’ai de la famille en Haïti, évidemment. J’y ai passé beaucoup de temps, de 1976 à 1970 , 1973-1974 , en 1996-1997 . J’ai aussi visité le pays tous les deux ans entre 1976 et 1982 . L’ Haïti de Tonton Clarinette est le pays que j’ai vu de mes propres yeux la dernière fois que j’y suis allé .

Le Vaudou tient une place importance dans vos romans. Comment l’idée vous est-elle venue ?
Je n’écris pas sur le vaudou tel qu’on le connaît traditionnellement, une religion inoffensive (à moins d’être un poulet). Le « vaudou » que je décris en est une perversion – de la magie noire, en d’autres mots.

Dans Tonton clarinette, vous parlez des soldats de l’ONU qui abusent des jeunes filles. Est-ce un fait réel ?
Tout est vrai. Un contingent de soldats du Bangladesh a été envoyé en Haïti comme renfort de la « force de maintien de la paix » de l’ONU dans les années 90. Ils se sont livrés à des viols en réunion de gamines dont certaines n’avaient que 10 ans. L’ambassadeur d’Haïti en a avisé Koffi Anan qui n’a strictement rien fait. Le même contingent de troupes a ensuite été envoyé au Liberia pour y maintenir la paix, ils y sont allés et ont fait exactement la même chose à des gamines de ce pays. Là encore, Koffi Annan n’a rien fait. Koffi Annan est une ordure.

Michelle Duvalier est aussi horrible. Elle aurait fait passer Marie-Antoinette pour Jeanne d’Arc.

Je l’aurais jetée en prison à vie, elle et toute sa putain de famille, pour tout ce qu’ils ont fait. Des salopards meurtriers, voleurs, trafiquants de drogue. Son père – Earnest Bennett – était une tel salopard cupide qu’il ne se contentait pas d’être le plus grand trafiquant de drogue des Caraïbes, il vendait aussi des cadavres d’Haïtiens aux hôpitaux nord américains pour la recherche. Son frère s’est fait prendre en train de dealer de la cocaïne à des agents du FBI sous couverture, et quant à elle… et bien, on peut faire remonter le début du déclin du pays au jour où elle est devenue Madame Duvalier. C’était une nympho renifleuse de cocaïne qui s’est tapé la moitié des officiers de l’armée. Jean-Claude Duvalier était un abruti bisexuel obèse, complètement frappé de la calebasse la plupart du temps.

Il y a une chose qui m’a marqué, c’est  votre description de la cité soleil. Pouvez-vous nous parler de cet endroit ?
C’est un quartier insalubre à l’extérieur de Port au Prince. Un mile carré de maisons en carton et un sol littéralement composé de merde – humaine et animale. Je l’ai visitée avec la Croix Rouge en 1996.

J’ai souvent remarqué que les auteurs anglais ancraient les histoires de leurs romans aux États-Unis. Pour quelle raison ? Max Mingus aurait pu être anglais, non ?
Vraiment ? Je ne sais pas. Je ne connais pas d’écrivains britanniques. Il faudrait leur demander. Désolé.

Dans Voodoo Land,  ça m’a surpris, vous revenez en arrière dans la vie Max Mingus. Comment vous est venue l’idée ?
Je ne voulais pas écrire une suite directe de Tonton clarinette. Trop prévisible. Alors j’ai écrit sur Max à Miami dans les années 80. A cette époque-là, la ville était l’Ouest Sauvage de la génération cocaïne.

Tonton ClarinetteDans vos romans, il y a un vrai méchant.
Salomon Boukman a été inspiré par François Duvalier – aussi connu sous le nom de Papa Doc – le tristement célèbre dictateur, tueur de masse et praticien de magie noire. C’était une vraie terreur.

Un troisième roman avec Max Mingus ? Le concierge est curieux !
Il y a un troisième ET DERNIER roman avec Max Mingus. Il est sorti en Angleterre cette année.

Je suis très fier de ce livre. Il se passe à Cuba en 2008. C’est une suite à la fois de Tonton Clarinette et de Voodoo Land, et mène l’histoire de Max Mingus à sa conclusion absolue.

Quelles ont été vos impressions quand vous avez su que vous aviez remporté le Prix SNCF du polar européen 2009 ?
C’était un grand honneur. Vraiment étonnant. C’était aussi le choix du public, ce qui était très surprenant car je ne savais pas que Tonton Clarinette avait même été remarqué lors de sa publication.

Max Mingus aime le jazz de Miles Davis et Bruce Springsteen. Et vous, quel chanteur aimez-vous ?
Max Mingus déteste Bruce Springsteen ! Relis les livres, mon pote.

J’écoute du Miles Davis tous les jours. Actuellement, j’écoute ses oeuvres des années 80 qui sont largement sous-estimées. Il y a un très grand livre sur les dix dernières années de Miles écrit par Georges Cole intitulé The last Miles (non traduit –  jeu de mots sur les derniers miles / le dernier Miles, intraduisible ndt). Je le recommande à quiconque s’intéresse à la musique de Miles, spécialement aux gens qui pensent que son dernier album décent était Kind of blue ou Sketches of pain.  Il a été novateur jusqu’à la fin. L’album sur lequel il travaillait avant de mourir était une fusion de jazz et de rap.

Je ne vais pas me donner la peine de  faire la liste de mes musiques  préférées, car il y en a beaucoup. Les genres que j’écoute le plus sont le reggae des années 70/80, le disco, le Krautrock, le punk – et le jazz, évidemment.

Comment vous écrivez ? (le soir, le matin dans un bureau..)
Je me lève tôt . Vers 5 heures du matin . Je bois 5 expressos très serrés , avale une poignée de vitamines , allume l’ordinateur , vérifie mes mails et lis les journaux en ligne .

Puis je commence à écrire . Je n’ai pas de  nombre de mots  fixe ,  j’écris beaucoup plus vite depuis quelque temps .

Cela fait 9 ans que j’écris sur le même bureau .Il tombait en morceaux quand je m’y suis assis pour la première fois en 1999 , et chaque année il tombe un peu plus en morceaux . J’espère qu’il sera assez costaud pour supporter mon  livre en cours . Une fois qu’il sera fini, je vais peut-être devoir le remplacer .

Quels sont vos auteurs préférés ?
C’est une liste très longue et fastidieuse – comme la musique ou les films préférés. Alors au lieu de tous les lister, je vais vous citer ceux-ci.

Clockers de Richard Price est le plus grand polar des années 90, et La griffe du chien de Don wInslow est, à ce jour, le plus grand polar du 21ème siècle.

Avez-vous une anecdote marrante sur un de vos romans ?
J’ai recommencé à fumer au milieu de l’écriture de Voodoo Land. J’avais arrêté depuis 4 ans, mais je suis alors allé à Miami pour des recherches et j’ai recommencé. Je pensais pouvoir en fumer juste une et arrêter, mais, bien sûr, une m’a entraîné vers deux paquets par jour. Ridicule. Ca n’a rien réglé et ça a même empiré les choses, parce que non seulement j’avais une date butoir dont je devais m’inquiéter mais en plus je développais une addiction. Et en plus ma femme, qui est non fumeuse, était furieuse.

J’ai décidé d’arrêter de fumer pour de bon quand j’ai fini Voodoo Land, à Miami, sur la plage, exactement là où se termine le livre, et aussi exactement au même moment de la journée. J’ai enterré le paquet de marlboro et mon briquet dans le sable et j’ai pris une photo. Je n’y ai pas retouché depuis.

Y aura-t-il une adaptation de vos romans au cinéma ? Cela vous plairait-il ?
J’adorerais ça. Martin Campbell, qui a réalisé Casino Royale, Golden Eye et Hors de Contrôle, a pris une option sur Voodoo Land.

Je pense que la trilogie Mingus ferait de grands films, dans la veine de la trilogie Bourne. Le même acteur jouerait le rôle de Max Mingus à des âges divers, mais je voudrais que chaque film ait un réalisateur et un scénariste différent. Cela reflèterait les livres, qui sont tous les trois différents les uns des autres.

Un dernier mot pour vos Lecteurs et lectrices de France ?
Merci beaucoup pour votre soutien et votre intérêt pour mon travail. C’est un honneur de vous avoir pour lecteurs. Sincèrement. Que le soleil baigne vos visages, que le vent vous pousse et que la route s’élève avec vous – toujours.

Interview en anglais traduite par Sandrine.