Guillermo Orsi :: Personne n’aime les flics

Guillermo OrsiIl y a quelques temps, j’avais lu sur le site de Claude Mesplède, Calibre47, un article qui m’avait donné envie de lire du Guillermo Orsi, écrivain Argentin. Découvrant le programme 2011 de la troisième édition du festival Polars du Sud, organisé par le même Claude Mesplède, je vois qu’il  sera présent. Une raison de plus pour me rendre à cette manifestation incontournable. C’était en octobre dernier.

Auteur de plusieurs polars tous récompensés en Amérique Latine et en Espagne, quel étonnement de voir qu’un seul de ses romans est paru en France. Quel du retard et quel manque d’intérêt pour un pays comme l’Argentine qui se bat avec ses démons du passée et sa corruption toujours présente.

Un humour énorme, pour le roman Personne n’aime les flics chez Denoël. Imaginez un personnage, Pablo Martelli Alias Gotan, ancien policier reconverti en vendeur de sanitaires alors que le pays s’écroule sous la crise de 2001. Il reçoit un appel d’un vielle amie tard dans la nuit et tout va dégénérer. Le roman raconte l’odyssée de ce drôle de protagoniste à la recherche d’un meurtrier qui va le faire tomber dans la corruption et le  trafic d’arme.

Découvrons un homme qui se lâche quand il parle des problèmes de son pays  et qui répond sans retenue aux questions farfelues du concierge masqué.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment êtes-vous venu au polar ?
Mon enfance, celle d’un enfant normal, un « gamin de quartier » à qui plaisaient les jeux de tous les enfants. J’ai commencé à dessiner et à écrire des bandes dessinées, « comics », et à griffonner des poèmes lorsque j’étais amoureux. Parce les enfants aussi,  tombent amoureux.

Pour vous dans votre roman Personne n’aime les flics le légiste est un écrivain frustré ?
Pas nécessairement, bien que votre interprétation soit intéressante. Peut-être les écrivains inventons des personnages qui, même dans nos antipodes, nous ressemblent.

Dans votre roman vous dites que l’église catholique a soutenu les dictateurs et que ça a dévasté l’Argentine, pouvez-vous nous donner plus d’explications ?
Comme institution, l’église a été peut-être la principale alliée de la dictature. Sans son appui et justification « morale », ce n’aurait pas été possible dans une société majoritairement catholique de séquestrer et d’assassiner des milliers de personnes. L’église a collaboré à « identifier l’ennemi » en lui retirant ce qui est de plus sacré en nous, croyants ou non croyants, notre humanité. À l’ennemi, selon cette qualification, il fallait l’annihiler de n’importe quelle façon, parce qu’il était clair d’après ce fondamentalisme – « qu’ils attentaient à notre mode de vie occidentale… et chrétienne ». Il y a eu cependant des prêtres qui, faisant front au clergé, ont appuyé les pourchassés, les condamnés, ils se sont compromis avec les plus pauvres. Plusieurs de ces prêtres ont payé de leurs vie un tel « sacrilège ».

Le personnage principal de votre roman est un ex-flic et vendeur en sanitaire, Pablo Martelli alias Gotan. Pouvez-vous nous en parler pour les lecteurs et lectrices qui ne vous ont pas encore lu ?
C’est un policier qui renonce à sa condition, en désaccord avec la répression illégale mais aussi parce qu’il prend conscience du rôle que joue la police dans nos sociétés capitalistes, celui de réprimer le délinquant des strates sociales les plus basses, celui de « nettoyer les mauvaises herbes » d’une société profondément inégale, pour que les puissants aient la possibilité de se mouvoir avec la plus grande impunité possible.

Personne n'aime les flics de Guillermo OrsiIl y a une phase qui m’a marqué : « Être flic, c’est fermer les yeux, mettre les mains dans les poches et laisser mourir ». Comment vous est venue cette phrase, est-ce la vision de la police en Argentine ?
Le citoyen commun se méfie traditionnellement de la police en Argentine. Cela n’arrivait pas depuis des décennies, mais l’engagement croissant de la police, avec une répression souvent illégale et même sa complicité avec le délit, ont alimenté cette méfiance. Cependant, le policier n’est pas un extraterrestre, il vient du même milieu qu’un ouvrier métallurgique ou un employé de banque, mais devant une situation institutionnelle et sociale qu’on ne lui demande pas de modifier, il s’endurcit, s’adoucit dans le pire sens, jusqu’à ce que dans beaucoup de cas, la mort du prochain, soit à peine une circonstance de son travail quotidien.

Vous citez dans votre roman Faulkner plusieurs fois. Est-ce votre écrivain préféré ? Sinon quel est votre écrivain préféré ?
Faulkner était un innovateur. Comme Joyce. Ou, comme Julio Cortázar. Ce dernier est sans aucun doute mon écrivain préféré de tous les temps et au-delà des aléas de la critique qui le divinise et le dépose sur un piédestal auquel Cortázar n’a jamais aspiré. C’était un type simple, comme le sont les écrivains vraiment talentueux, et j’ai toujours admiré sa capacité ludique, sa jouissance à l’écriture, l’innovation profonde qu’il a introduite dans la littérature, pas seulement avec « Rayuela », mais avec ses contes, avec toute son oeuvre en général, en cassant les classifications jusqu’alors immuables du réalisme ou du fantastique. Si la réalité est complexe et insaisissable, Cortázar a été peut-être l’écrivain qui mieux que les autres est allé à travers cette « complexité incompréhensible », pour mettre la nuit au lieu de l’insomnie diurne et le jour, dans celui des ombres.

Comment avez-vous vécu les évènements économiques que vous citez dans votre livre ?
Mal, comme la majorité des habitants de ce pays qui, comme d’autres en Amérique latine, ont servi comme laboratoire d’expérimentation aux doctrines les plus féroces et aux recettes du capitalisme. Ce qui aujourd’hui cherche à être mis en œuvre dans les sociétés européennes du bien-être (et qui engendre une réaction salutaire des couches de plus en plus nombreuses de la population) a été testé avant, durant des décennies, dans nos sociétés punies du soi-disant « tiers monde ».

Comment se comporte le polar en Argentine ? Quel est sa place dans le monde littéraire ?
Nous assistons à un essor du genre, peut-être une mode, il est encore tôt pour le savoir. Le « marché » local est petit et il y a toujours eu un certain préjugé contre le polar, en le considérant comme genre mineur. Ignorance, d’un côté, et un certain orgueil de la part des cercles qui administrent cette cour de faveurs et de rejets qui conforment les grands médias. Ma place, comme celle d’autres compatriotes qui ont édité tout ou presque toute leur oeuvre en dehors de l’Argentine, est celle d’une marginalité involontaire mais réelle.

Je vous ai rencontré à Toulouse Polar du Sud. Quelle est votre impression sur ce festival et sur les lecteurs de polar de France ?
Parfait, certes, et très surpris par l’intérêt que le polar réveille chez les lecteurs français. En plus, j’ai profité de la grande hospitalité et de l’affection de mes hôtes en particulier, et de quelques français que j’ai connu dans cette brève visite, mais intense, de Toulouse et aussi de Gaillac et de l’Université d’Albi.

Est-ce que votre famille lise vos romans et ce qu’il en pense ?
Ma famille est aujourd’hui très petite et lit peu. « Elle m’admet » comme écrivain, elle n’a pas d’autre choix.

Comment vous écrivez ? (Le matin, Le soir, dans un bureau…)
J’écris surtout le matin. J’ai su le faire pendant la nuit, mais au fil des ans, qui ne sont pas peu nombreux, j’ai changé la routine. Bien que je m’en tienne toujours à certains horaires, je me mets à écrire quotidiennement. Ce n’est qu’un événement inattendu qui peut altérer mes horaires.

Si vous aviez un auteur Argentin à nous faire découvrir, sa serait qui et pourquoi ?
Je ne suis pas là pour découvrir des talents mais je me considère bon lecteur et admire Ernesto Mallo. Je prends un vif plaisir avec la prose sauvage de Léonard Oyola et avec l’écriture solide de Kike Ferrari.

Quel est dans l’actualité internationale, l’actualité qui vous énerve le plus ?
L’existence, au plein XXIème siècle, de l’impérialisme sauvage, celui qui envahit des pays et provoque des guerres, rien que pour défendre ses intérêts commerciaux et sa domination politique. La chute du Mur et l’écroulement du dénommé « socialisme réel » ont laissé sans contrepoids ce système surgi de la guerre froide. Cet équilibre basé sur la menace nucléaire, ce partage du monde consacré après l’échec du nazisme, se sont rompu, et aujourd’hui nous sommes immergés dans un monde unipolaire, bien que parsemé de menaces réelles et potentielles comme jamais avant dans l’histoire.

Quels sont vos musique et film préférés ?
Toutes les bonnes musiques, quelque soient leur genre. Et bien sûr, le tango et la musique folklorique de mon pays, si riche en traditions culturelles diverses, provenant de sa population originaire et du grand flux migratoire qui entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle ont été le sédiment de cette jeune nation. Je suis un cinéphile amoureux du cinéma français et italien des années 60, « la nouvelle vague » et tout cet extraordinaire phénomène rénovateur de l’esthétique cinématographique : Chabrol, Clouzot, Malle, Godard, Vardá … tant d’autres, et des Italiens : Fellini, De Sica, Rossellini, Passolini …

Pouvez-vous nous parler des prix littéraires que vous avez remporté et votre impression sur les prix littéraires ?
J’ai eu la chance ou la malchance (selon la façon dont on regarde, parce que les prix génèrent des tourments et des méfiances) de remporter les prix Emecé, en Argentine, Umbriel/Semana Negra, Carmona et Hammet en Espagne. Ils m’ont donné, chacun en son temps, l’élan nécessaire pour publier. Je ne pense pas que le fait de gagner un prix, un roman soit meilleur ou pire que les autres, ce sont des circonstances spéciales et chaque prix a ses lumières et ses ombres. Il me semble positif qu’ils existent parce qu’ils stimulent les auteurs, surtout les débutants, mais les règles doivent être claires et il faut éviter des « accords d’arrière-boutique », comme cela arrive dans certains prix.

Traduit de l’espagnol par Andres Martinez