Stéphane Michaka :: La fille de Carnegie

Stéphane Michaka (Crédit photo Elisa Pône)J’ai fait la connaissance de Stéphane Michaka , un auteur que j’apprécie énormément,  à l’occasion du premier  prix du roman noir du Nouvel Observateur. Son livre faisait parti de la sélection et je fus époustouflé  par son écriture.

D’abord une pièce de théâtre en 2005, ensuite un roman chez Rivages, La fille de Carnegie m’a transporté du côté des États-Unis avec énormément de réalisme. On y retrouve notamment une scène digne du film Garde à vue de Claude Miller, avec des répliques que l’on n’oublie pas de sitôt.

Robert Tourneur, lieutenant à la brigade des homicides de Manhattan Nord, cherche tous les prétextes pour ne pas rentrer chez lui. Cette nuit-là, il a une bonne raison de faire des heures supplémentaires : depuis 22h16, la confusion règne au Metropolitan Opéra. Un homme est tombé d’une loge en pleine représentation de La flûte enchantée. Sur sa poitrine, trois trous laissés par des balles de 9 mm. Nul ne sait ce qu’il faisait dans cette loge réservée à la riche héritière Sondra Carnegie, l’une des critiques d’opéra les plus en vue du milieu. Sondra semble s’être volatilisée. En revanche, on appréhende un suspect hirsute nommé Lagana. Quand ce dernier arrive devant Tourneur pour être interrogé, le lieutenant le reconnaît aussitôt : c’est un ancien collègue qu’il a mille raisons de détester. Commence alors une longue nuit de garde à vue, qui plonge les deux hommes au cœur d’une trouble histoire de meurtre, de fantasmes, de jalousie et de manipulation.

Elégant, lyrique, sensuel, brutal, La fille de Carnegie est un roman inclassable qui se lit tour à tour comme un rêve et comme un cauchemar. Une révélation.

Une bonne idée de cadeau de noël. Je vous le recommande absolument.

Pour tes futurs lecteurs, peux-tu te présenter ?
Avant de me tourner vers le roman, j’ai commencé par écrire pour le théâtre et la radio. Des pièces jeunesse dont l’une a été publiée aux Éditions Espaces 34, Les Enfants du docteur Mistletoe, et l’autre par l’Avant-Scène Théâtre, Le Cinquième archet. Entendre son texte dit par un comédien est un excellent moyen pour progresser, on décèle tout de suite ses tics d’écriture. C’est comme passer au crible sa propre voix.

LA FILLE DE CARNEGIE de Stéphane MichakaLa Fille de Carnegie était d’abord une pièce de théâtre. Peux-tu nous dire comment elle est devenue un roman ?
François Guérif, qui dirige Rivages/Noir, a lu La Fille de Carnegie sous forme de pièce (publiée par l’Avant-Scène Théâtre) et m’a proposé d’en faire un roman. Sous son impulsion, l’histoire est devenue bien plus qu’une simple transposition de la pièce. Le roman publié par Rivages révèle tout ce que la pièce de théâtre ne contenait pas, et la ville de New York y est traitée comme un personnage à part entière.

Dans ton roman, les détails et l’ambiance sont si bien rendus qu’on croirait lire un livre écrit par un Américain. Peux-tu nous parler de ta passion pour les États-Unis ?
Cela remonte à l’enfance. Je suis parti habiter à New York avec ma famille quand j’avais 2 ans. Nous y sommes restés plusieurs années et je suis retourné plusieurs fois à New York dans mon adolescence. J’ai une relation intime avec ce pays et ses écrivains. La littérature américaine s’est construite pour une large part comme une critique de la société et des valeurs du capitalisme. Je pense à Upton Sinclair et Theodore Dreiser, pour ne citer qu’eux. Le roman noir, celui de Hammett et James M. Cain, prend ses racines dans cette tradition réaliste et critique.

Pour toi, un bon polar, qu’est-ce que c’est ?
Un roman qui examine un crime, pour rendre compte d’une réalité plus vaste que ce crime. Zola ne procède pas autrement lorsqu’il écrit Thérèse Raquin ou La Bête humaine. Un bon polar, dans cet esprit, c’est Le Dahlia Noir de James Ellroy, Le Couperet de Donald Westlake, ou encore Femmes blafardes de Pierre Siniac. Je pense aussi à des livres qui n’ont pas été publiés sous un label « polar », mais auraient pu l’être. Par exemple, L’Honneur perdu de Katarina Blum de Heinrich Böll. Dans tous ces romans, la découverte d’un crime mène à l’exploration d’une époque et d’un milieu. Les bons polars ont souvent une forte dimension documentaire.

Si tu devais faire connaître un jeune auteur de ta génération, ce serait lequel ?
Olivier Bordaçarre, qui a publié récemment La France tranquille (Fayard Noir). Comme moi, il vient du théâtre. J’aime la façon dont il « travaille » la voix de ses personnages et nous fait lire avec les oreilles. Comme si ses personnages s’adressaient directement à nous. La France tranquille est en prise directe avec ce qui se passe au quotidien dans notre pays. Son « époque » et son « milieu », ce sont les nôtres.

On a vu ces derniers temps des auteurs attaqués (Lalie Walker, Bob Garcia…) devant les tribunaux. Vit-on la fin de la liberté d’expression ?
Je ne pense pas. Ces affaires, tel que le procès fait à Lalie Walker pour avoir situé une enquête au marché Saint-Pierre, reposent sur des malentendus. On s’attaque à des œuvres de fiction comme s’il s’agissait d’essais ou de pamphlets ! Mais une œuvre de fiction ne dit pas : « Je dénonce » ou « J’accuse », elle dit : « Imaginons que… » Ce n’est pas la même chose. La liberté d’imaginer en partant du réel est aussi précieuse que celle de commenter le réel.

Elvis sur Seine de Stéphane MichakaParle-nous de ta rencontre avec La Tengo, qui a publié cette année ton roman Elvis sur Seine ?
Frédéric Houdaille, qui dirige La Tengo, m’a proposé d’écrire un roman pour la collection polar & rock « Mona Cabriole ». Mona est une jeune journaliste qui vit et enquête à Paris, dans un arrondissement différent à chaque roman. J’ai choisi le 7e arrondissement parce qu’on y place rarement des intrigues de polar. Cela a donné Elvis sur Seine. La dimension rock étant ici la présence mystérieuse, au pied de la Tour Eiffel, d’un suspect qui ressemble à Elvis… Mona commence son enquête et se demande si elle n’est pas sur la piste du King en personne. Elvis sur Seine est un polar au sens classique, sur un ton beaucoup plus léger et facétieux que La Fille de Carnegie. C’est aussi une plongée dans la psyché d’une jeune journaliste, qui découvre que sa « déontologie », comme on dit, mériterait d’être revue. Mon lecteur ou ma lectrice idéale, pour Elvis sur Seine, serait un adolescent qui a envie de devenir journaliste. D’où les nombreuses allusions à Michael Herr et à ses reportages de guerre (publiés en français sous le titre Putain de mort !) qui sont pour moi un modèle.

Quelle est ta chanson préférée du « King » ?
J’aime beaucoup ses premières chansons, celles des années 50. Je les ai redécouvertes pendant l’écriture d’Elvis sur Seine. Mais s’il fallait en choisir une, ce serait un tube des années 60 : In the ghetto. Peut-être sa seule chanson « engagée ».

Es-tu en train d’écrire un nouveau livre ? Si oui, peux-tu nous en parler en exclusivité ?
En ce moment, je fais surtout écrire les autres. Des collégiens, des lycéens et des apprentis à travers l’association « Tu Connais la Nouvelle », qui est basée dans la région Centre. J’essaie de partir de mes propres inhibitions pour donner quelques clés, et l’envie d’écrire, à des ados pour qui l’écriture ne vient pas facilement. Elle ne vient facilement à personne, d’ailleurs ! Mon prochain roman, intitulé Ciseaux, paraîtra en août 2012. Il raconte l’histoire d’un écrivain aux prises avec ses démons.

Pour finir, si tu avais un coup de gueule sur l’actualité du monde, ce serait lequel ?
Je crois qu’il faudra plus que des coups de gueule pour éviter des accidents nucléaires tels que celui de Fukushima. Cette catastrophe est toujours en cours, même si elle ne fait plus la Une des journaux. Un rapport publié en octobre indique qu’il s’agit de la plus forte émission de rejets radioactifs de l’histoire. On se demande combien de désastres de cette ampleur vont désormais scander une vie humaine.

 

Crédit photo Stéphane Michaka : Elisa Pône.