Interview de Karen Maitland : La compagnie des Menteurs

Karen Maitland en compagnie du Concierge MasquéC’est cette année au Havre, pendant le salon Polar à la plage, que j’ai rencontré Karen Maitland et découvert son livre sorti chez Sonatine, La compagnie des Menteurs.

Je vais vous avouer un secret, j’adore la période du Moyen Âge. Les croyances des villageois, la sorcellerie et l’église, la peste et ses ravages galopants, les routes incertaines. De quoi écrire des romans très noirs. Et c’est peu dire que j’ai été comblé avec La compagnie des Menteurs.

Dans l’interview qui suit, l’auteur se confit sur son travail, son écriture et sa passion pour cette période. Imaginez que ses recherches l’amène à compulser d’anciens registres de manoirs et d’églises. Le respect de l’histoire avec un grand H s’accompagne d’une dose de surnaturel.

Connaissez-vous les runes ? Le pouvoir des runes fut donné à Odin après qu’il se fut pendu à l’arbre des Neuf Mondes, le frêne Yggdrasil et crevé un œil. En général, les runes se piochent d’un petit sac en cuir ou en tissu, et leur disposition, selon différentes positions, combinée à la symbolique intrinsèque des runes, donne des indications sur l’avenir, plus ou moins proche. Ces objets auront leur importance dans ce roman.

1348. La peste s’abat sur l’Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays, en proie à la panique et à l’anarchie, un petit groupe de neuf parias réunis par le plus grand des hasards essaie de gagner le Nord, afin d’échapper à la contagion. Neuf laissés-pour-compte qui fuient la peste mais aussi un passé trouble.

Bientôt, l’un d’eux est retrouvé pendu, puis un autre noyé, un troisième démembré… Seraient-ils la proie d’un tueur plus impitoyable encore que l’épidémie ? Et si celui-ci se trouvait parmi eux ?

Toutes les apparences ne vont pas tarder à s’avérer trompeuses et, avec la mort qui rôde de toutes parts, les survivants devront faire preuve d’une incroyable sagacité, au milieu des secrets et des mensonges, pour trouver le mobile des meurtres et résoudre l’énigme avant qu’il ne soit trop tard.

En espérant que Sonatine saura répondre à l’appel de nombreux fans qui attendent la sortie des autres romans de la Dame.

Je remercie  Karen Maitland pour sa grande gentillesse et pour avoir répondu longuement et avec passion à son fidèle concierge masqué.

La compagnie des menteurs de Karen MaitlandPourriez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous avez commencé à écrire des romans à suspense ?
J’étais une enfant étrange et solitaire, j’aimais aller au lit pour pouvoir me raconter des histoires que j’avais inventées. Et c’était toujours des histoires sombres. Un peu plus âgée, j’écoutais en cachette sous les couvertures, avec  une petite radio, des pièces de théâtre aux titres délicieux, comme Murder on black Tor (non traduit en français – ndt). Mes parents auraient été horrifiés s’ils l’avaient su !

Je détestais les livres pour enfants dans lesquels vous saviez que le héros au courage improbable allait toujours être sauvé. Je savais que dans la vraie vie les gens ne sont pas toujours sauvés à temps. Puis j’ai lu La puissance et la gloire de Graham Greene , dans lequel l’antihéros est capturé et exécuté. Pour la première fois, j’ai découvert que les livres pouvaient parler de gens imparfaits, qui n’étaient pas courageux et beaux, simplement humains, comme moi. C’est le livre qui m’a donné envie d’écrire.

La compagnie des menteurs est le premier thriller historique que j’ai écrit. Il m’est venu parce que j’avais été engagée pour accompagner une compagnie théâtrale qui allait jouer dans des salles des fêtes et des églises de villages reculés. On m’avait demandé d’écrire un livre sur la tournée. Nous avons voyagé en plein coeur de l’hiver sur des routes de campagne sans éclairage et très sombres, arrivant transis de froid et affamés dans des villages étranges. J’ai commencé à me demander comment ça pouvait être de devoir gagner sa vie sur la route au Moyen Âge, marchant de village en village, ne sachant jamais quels dangers pouvaient vous attendre au tournant. Ca a été le point de départ de mon roman .

Pouvez-vous nous parler de votre région, le Norfolk que l’on retrouve dans La compagnie des menteurs ?
Le Norfolk était très important au Moyen Âge et comptait des ports parmi les plus grands d’Angleterre. Mais beaucoup de villages ont été désertés après la grande peste et les ports les plus importants se sont envasés. Encore aujourd’hui, on y trouve beaucoup d’églises, datant d’aussi loin que le 9ème siècle, plantées seules au milieu d’un champ où se trouvait un village disparu depuis longtemps. Je me suis inspirée d’une de ces églises et d’une étrange sculpture de vieille femme qui s’y trouvait, pour l’un de mes romans médiévaux, The Owl Killers (non traduit en français à ce jour – ndt).

Au Moyen Âge, il y avait beaucoup de marais et de terres marécageuses dans le Norfolk, bordées par la mer et des collines. C’est là que se déroule le dénouement  de La compagnie des menteurs. Les habitants de ces terres vivaient sur des îles au milieu des marais, cernés de tourbières et de voies navigables. Certaines de ces îles étaient assez larges pour abriter tout un village, d’autres tout juste assez grandes pour une chaumière ou quelques moutons.

Ces marécages étaient un endroit dangereux et sauvage. Ils étaient souvent ensevelis sous un linceul de brume.  Un seul faux pas et vous pouviez être aspiré dans un trou. Beaucoup de gens souffraient de la fièvre des marais, dont on sait maintenant que c’était la malaria, à cause des milliers de moustiques qui pullulaient dans ces eaux. La nuit, d’étranges lumières apparaissaient au-dessus des marais, générées par les gazs (en français des feux follets – ndt), mais les gens du cru pensaient que c’étaient les esprits des morts qui essayaient de les attirer dans les trous. Les étrangers les suivaient souvent, pensant que c’était des lueurs de lanternes, et se noyaient.

Comment avez-vous mené vos recherches sur le Moyen Âge, et plus spécialement sur l’année 1348 ?
Les registres des manoirs et des églises de cette période révèlent beaucoup de choses sur le climat, parce qu’ils tenaient le compte de toutes les moissons des diverses récoltes. Grâce à cela, on apprend qu’en 1348 il a plu tous les jours depuis le Jour du Milieu de l’Été (fête payenne  célébrée le 24 juin pour la fête de Saint Jean- Baptiste au Royaume Uni – ndt) jusqu’à Noël. Des registres d’églises font le compte des morts de la peste, et un prêtre a même inscrit le compte des  morts sur les murs de son église. Les registres des taxes après 1348 montrent quels villages ne pouvaient plus s’acquitter des taxes tellement il y avaient eu de morts dans le village. La peste était si effrayante que beaucoup de moines, de physiciens et autres de l’époque ont laissé des témoignages écrits pour en décrire l’horreur.

On trouve souvent des détails sur la vie de tous les jours au Moyen Âge dans les enluminures de  bibles et de psautiers, et les scènes sculptées  dans les églises. Il y a dans le Norfolk des fonts baptismaux décorés de sculptures qui montrent ce qu’un fermier faisait chaque mois de l’année – tuer le cochon, moissonner les récoltes…

Visiter des villages et des bâtiments médiévaux fait partie de mes recherches. Certaines des scènes les plus importantes de La compagnie des menteurs se déroulent dans une chapelle construite sur un pont. Alors j’ai passé du temps dans la chapelle de Wakefield pour voir ce que mes personnages auraient pu voir. Je me suis même allongée sur le sol pour écouter le flot rapide de la  rivière qui coulait en-dessous, pour essayer d’imaginer comment ça pouvait être de  dormir là. J’ai aussi passé toute une journée avec un souffleur de verre itinérant pour apprendre comment ils fabriquaient  le verre, car il y a une scène dramatique et violente dans le roman au moment où les personnages passent la nuit avec un souffleur de verre dans la forêt.

Dans votre roman, de nombreuses pages parlent de la peste, du Diable, de loups-garous, de Foi, était-il important de montrer cette atmosphère ?
Pour comprendre des personnages du Moyen Âge, vous devez réaliser que les gens étaient entourés d’images d’anges et de démons, d’animaux mythiques et de saints. Le surnaturel faisait partie de leur vie quotidienne. Un fermier pouvait aller à la messe le dimanche, et le lendemain avant de labourer son champ, placer du pain et du sel dans les coins pour apaiser les esprits malins. Un roi pouvait concevoir des plans de bataille, et les changer s’il voyait un signe de mauvais augure. Même l’église considérait comme hérétique de ne pas croire aux loups-garous, parce que certains prêtres étaient formés pour les détruire.

Les gens vivaient dans la terreur de mourir en état de péché sans les derniers sacrements car ils croyaient qu’ils subiraient les tourments éternels de l’Enfer. C’est pourquoi il était important que je montre tout ça dans mon roman, pour que les lecteurs puissent comprendre à quel point la peste était terrifiante alors, car la mort pouvait frapper n’importe quand sans prévenir. Les gens n’avaient aucune idée de ce qui provoquait la peste, et ne savait pas comment l’éviter. Ils ébauchèrent  plusieurs théories – c’est Dieu qui l’avait envoyée pour les punir, elle était provoquée par des poisons versés dans les puits, ou par des vampires. Mais le pire pour eux était que non seulement on  pouvait mourir d’une manière horriblement douloureuse, mais aussi que s’il n’y avait pas de prêtre  pour les  absoudre, ou leur offrir un enterrement  chrétien en terre  consacrée, alors leur âme pourrait être tourmentée pour l’éternité. Cétait une perspective terrifiante.

Pouvez-vous nous parler du personnage principal ?
C’est un vieux camelot qui a perdu un œil et est sévèrement défiguré. Les camelots étaient des vendeurs itinérants qui vendaient tout ce qu’ils pouvaient, souvent des biens qui était volés ou faux. Mais ils répandaient aussi les ragots et les nouvelles de village en village. Raconter aux gens le dernier ragot croustillant d’une ville voisine était un moyen d’attirer la foule et de vendre des marchandises. Mon camelot de La compagnie des menteurs vend de fausses reliques sacrées, des charmes et des amulettes. Le camelot pense que les reliques apportent de l’espoir aux gens, et comme il dit : “L’espoir est peut-être une illusion, mais c’est lui qui vous empêche de vous jeter à la rivière ou d’avaler de la cigüe. L’espoir est un beau mensonge et il faut du talent pour le faire naître chez autrui.”

A  l’origine j’ai créé ce personnage pour relater le prologue et l’épilogue d’un autre roman, The Owl Killers, que j’ai en fait commencé à écrire avant La compagnie des menteurs. Mais quand j’ai commencé à imaginer comment cette personne avait pu être défigurée si sévèrement, j’ai réalisé que ce personnage méritait d’avoir sa propre histoire. En fait, c’était comme si le camelot s’était penché sur mon épaule, me harcelant et réclamant un roman rien que pour lui. Alors j’ai du m’interrompre  pour écrire La compagnie des menteurs, juste pour que le camelot me fiche la paix.

A la fin de La compagnie des menteurs, on peut imaginer une suite au roman … Quels sont vos projets ?
Je n’ai pas de projets de suite, pour le moment du moins, mais si vous lisez
The Owl Killers avec attention vous remarquerez que juste à la fin un des personnages de La compagie des menteurs fait une brève apparition. J’espère que les lecteurs de La compagnie des menteurs continueront à essayer d’imaginer ce qu’il advient aux personnages une fois le livre terminé.

Un jour, je suis allée à une rencontre littéraire avec la romancière Margaret Atwood et quelqu’un dans le public lui a demandé si le personnage de La servante écarlate réussit à recouvrer sa liberté, ou si elle est prise et pendue. Margaret a répondu, “Quand je suis dans un bon jour, j’aime à penser qu’elle s’en sort. Mais quand je suis dans un mauvais jour, je sais que non .” Je pense que la réponse de Margaret est excellente et probablement vraie pour la plupart des auteurs.

Avec des personnages aussi menteurs, il est très difficile de trouver qui est l’assassin. Comment avez-vous réussi une description aussi forte ?
Merci ! Les personnages prennent vie peu à peu pour moi au fur et à mesure que j’écris le premier jet du roman. C’est comme apprendre à connaître des amis. Quand on rencontre quelqu’un, on sait peu de choses sur lui, mais avec le temps on apprend à connaître ses goûts, ses espoirs et ses peurs. Je n’utilise pas tout ce que je sais de mes personnages dans le roman, mais si j’imagine pour moi-même le genre d’enfance qu’ils ont eue et ce qu’il leur est arrivé avant le début de l’histoire, alors je sais comment ils vont penser, ce qui les mettra en colère ou leur fera peur, et ce qu’ils désirent le plus dans la vie. Les auteurs sont cruels – nous découvrons ce que nos personnages désirent le plus puis nous trouvons plein de façons de les empêcher de réaliser leurs désirs.

Je sais que mes personnages ont pris vie quand je commence à les voir apparaître dans mes rêves. Je suis assise dans un café, je lève les yeux et un de mes personnages est assis à une autre table, en train de m’observer. C’est très bien si c’est un personnage gentil, mais pas si c’est un des plus mauvais comme Zophiel, alors mon rêve vire au cauchemar.

Avec Cygnus et ses ailes de cygne, on entre dans la fantasy… Comment l’idée vous est-elle venue ?
Dans mon enfance, j’étais fascinée par ce vieux conte qui parle de 6 cygnes enchantés et par le plus jeune cygne qui, une fois l’enchantement levé, se retrouve avec une seule aile de cygne. C’est une vieille histoire recueillie et redite par les Frères Grimm. J’ai passé des heures entières dans mon enfance à  me demander ce qui  arrivait au garçon à l’aile de cygne.

Mais il y a  deux raisons pour lesquelles j’utilise cette image dans La compagnie des menteurs.

1- Il y a beaucoup de légendes pré-chrétiennes en Europe sur les esprits de l’air et de l’eau qui prenaient la forme de cygnes, mais qui avaient le pouvoir de prendre forme humaine s’il voyaient un bel homme ou une belle femme qu’ils désiraient courtiser. Puis une fois lassés de cet amour, il redevenaient cygnes et prenaient leur envol. L’Eglise Chrétienne détestait ces histoires car elles laissaient entendre qu’un oiseau pouvait être une forme de vie supérieure à l’Homme, et l’Eglise enseignait que l’Homme était supérieur à l’animal. Ils ne pouvaient pas éliminer ces légendes, alors ils les ont tranformées. Dans la version chrétienne, les cygnes ne sont pas des esprits, ce sont des humains qui ont été changés en cygnes par une sorcière maléfique ou un sorcier, et souhaitent désespérément retrouver forme humaine. Seules les vertus chrétienne d’Amour et de Fidélité peuvent rompre l’enchantement. Cygnus représente l’aspect païen de la vie médiévale dans l’histoire – tout le monde pense qu’il devrait désirer être complètement humain comme dans la version chrétienne, mais en fait lui veut être complètement cygne.

2- En tant que personnage, Cygnus est aussi une métaphore de la façon dont nous considérons le handicap. Certains personnages de l’histoire voit Cygnus comme un handicapé, et d’autres, comme Adela, le voient pourvu d’un don magnifique. Beaucoup de gens sourds de naissance refusent des opérations qui pourraient les « guérir », parce qu’ils ne  considèrent pas la surdité comme un handicap. Ils ont leur propre langage  très expressif. De la même façon, beaucoup de gens extrêmement talentueux et créatifs souffrent de troubles bipolaires (maniaco-dépressifs), comme l’auteur et acteur Stephen Fry. Un jour on lui a demandé, si un jour les scientifiques inventaient une pillule qui « soignerait » les troubles bipolaires pour toujours, la  prendrait-il ?  Il a répondu non, car cela détruirait son talent créatif, lié à ses troubles bipolaires.  Alors la question est, quand on est face à quelqu’un qui diffère de la majorité, le voyons-nous comme ayant un don ou voyons-nous quelqu’un qui a besoin qu’on le rende « normal » et qu’on le « soigne » ? L’attitude de la société envers le handicap a-t-elle réellement évolué depuis le Moyen Âge ?

Le Concierge est curieux ! Quelles sont vos habitudes d’écriture ? Le soir ? Le matin ? Assise à votre bureau ?
Quand j’ai écrit mon premier roman, je travaillais à plein temps, alors je devais écrire le soir et les week-ends, mais maintenant, comme beaucoup d’autres auteurs  britanniques publiés, j’ai  la chance de pouvoir gagner ma vie en écrivant à plein temps. Quand je suis allée au festival polar du Havre, j’ai appris que très peu d’auteurs français avaient cette chance, ce qui est très triste.

J’essaie d’écrire de 9H30 à 16h, puis je fais de la paperasse et je réponds à mes mails jusqu’à 18H. Puis je passe mes soirées et mes week-ends à faire des recherches pour mes romans. J’ai bien un tout petit bureau chez moi, mais, il est tellement encombré de piles de livres, de dossiers et de papiers que je n’ai plus la place d’y travailler alors je dois écrire à la table de la salle à manger.

Vous êtes venue au Havre pour le festival Polar à la Plage 2011, qu’avaient-vous pensé des lecteurs français et de l’accueil des gens du Havre ?
C’était un week-end vraiment très venteux et il pleuvait à seaux, mais ça n’a pas découragé les lecteurs de venir sous les tentes à la plage (le festival se passe dans un village de tentes en bord de mer – ndt). J’ai eu du mal à croire que tant de gens viennent, et qu’ils soient si intéréssés et si  amicaux. Les lecteurs français ont l’air de prendre la lecture au sérieux et sont avides de parler des livres, ce qui est merveilleux pour un auteur. J’ai adoré l’idée d’auteurs donnant des conférences dans un bus municipal.

J’ai eu des interprètes talentueux et adorables et j’ai été ébahie par la généreuse hospitalité dont les auteurs ont bénéficié, invités à manger et boire du vin au restaurant. On a commencé par un apéritif organisé pour les auteurs dans une librairie appelée au bouqui’n’oir, qui est un vrai régal pour les yeux, car elle est très joliment décorée sur le thème du polar et du noir. Mes hôtes m’ont emmenée à la galerie d’art impressionniste au Havre avant mon départ. C’était très inspirant. J’aurais pu y rester une semaine entière assise à écrire.

Je voudrais que tous mes festivals soient comme celui du Havre. Un jour j’ai fait plusieurs heures de train pour aller donner une conférence en Angleterre, et on ne m’a même pas offert une tasse de café à mon arrivée. Quand j’ai demandé à avoir un verre d’eau sur ma table pendant ma conférence, les organisateurs m’ont demandé d’un air ennuyé « vous n’avez pas amené votre propre bouteille d’eau ?? »

Pourriez-vous nous parler d’un auteur de polar anglais qui vous a surprise ?
Il y a sur la scène des nouveaux auteurs Ruth Dugdall, qui a gagné le prix du premier roman « debut dagger » de l’association « Crime Writers’ association » , pour son roman The Woman Before Me (non traduit en français – ndt). Ruth travaillait dans une prison avant de se mettre à écrire, et The Woman Before Me est un roman psychologique plein de tension qui parle d’une femme officier de probation qui doit décider si une détenue est guérie et devrait être libérée, ou s’il elle est encore une tueuse dangereuse. Elle se retrouve aspirée dans une amitié avec la prisonnière, mais peut-elle lui faire confiance ?

Etes-vous une spécialiste du Moyen Âge , ou juste une passionnée ?
Je suis passionnée par tout ce qui concerne le Moyen Âge. Dans toutes les villes et villages où je voyage en Europe, j’essaie de visiter les sites médiévaux. Je fais pousser des plantes médiévales dans mon jardin, alors quand un de mes personnages en utilise, je peux sortir et aller les sentir. Parfois même je prépare des plats que je mentionne dans les romans, pour voir quel goût avaient la cuisine du Moyen Âge. Un de mes personnages dans le thriller que je viens de finir d’écrire, Falcons of Fire and Ice, utilise un « lucet »(mot anglais), un instrument médiéval pour fabriquer des cordes (instrument manuel en forme de Y, servant à tresser la corde). Alors j’ai demandé à un ami de m’en  fabriquer un en corne de cerf pour que je puisse apprendre par moi-même à fabriquer des cordes comme ils le faisaient au Moyen Âge.

Je trouve le Moyen Âge fascinant  à cause des connaissances médicales stupéfiantes qu’ils avaient et qui se sont perdues ensuite. J’admire leur savoir-faire pour bâtir des grandes cathédrales et fabriquer les plus beaux objets, mais je suis aussi captivée par leur façon de mêler science, religion, mythe et magie dans leurs écrits et leurs recherches et le fait qu’ils ne considéraient pas tous ces domaines comme distincts, comme nous le faisons aujourd’hui.

Quelles sont vos autres passions ?
Les voyages, surtout en Europe et des endroits comme l’Islande et le Groenland. Et j’adore faire la collection de vieilles choses intéressantes, pas nécessairement des choses ayant de la valeur, juste des morceaux d’histoire sociale, des vieilles publicités ou des jouets. Une bonne journée de ballade pour moi, c’est faire les boutiques d’antiquités ou d’occasions. J’ai trois maisons de poupées – un manoir médiéval , une maison de ville de l’époque géorgienne et un pavillon de campagne victorien avec un jardin – alors j’aime aussi faire la collection d’objets miniatures que je peux exposer dedans. J’ai une passion pour les oiseaux de proie, et j’ai passé beaucoup de temps avec des faucons durant l’année dernière, parce que dans le thriller que je viens de terminer d’écrire, Falcons of Fire and Ice, qui sera publié en 2012 (en Angleterre, ndt), un des personnages principaux est la fille d’un fauconnier royal.

Les gens de votre famille lisent-ils vos romans ? Qu’en pensent-ils ?
Je ne laisse jamais les gens de ma famille lire mes romans. Je pense qu’ils seraient choqués par les pensées sombres et meurtrières que j’ai dans la tête.

Y a-t-il un sujet dans l’actualité internationale qui vous met en colère ?
J’ai travaillé en Afrique pendant près de deux ans et j’ai vu de mes yeux des compagnies multinationales persuader des fermiers ordinaires d’arrêter d’utiliser le fumier pour fertiliser leurs champs , alors qu’il est gratuit et garde le sol compact de sorte qu’il ne s’assèche pas et ne parte pas en poussière. A la place, ils les  persuadent d’acheter des engrais chimiques chers dont ils n’ont pas besoin, et qui sont souvent dangereux car les fermiers locaux n’ont pas l’équipement nécessaire pour les répandre correctement. Ils disent aux fermiers d’abandonner le travail manuel traditionnel et leur donnent de l’argent pour qu’ils achètent des machines agricoles qui tombent vite en panne et ne peuvent être réparées. Ils leurs vendent aussi des semences génétiquement modifiées. Les fermiers découvrent qu’ils ne peuvent pas mettre une partie des graines récoltées de coté afin de les replanter pour la prochaine récolte car elles ne sont pas fertiles, ce qui veut dire qu’ils doivent acheter de nouvelles semences auprès des fournisseurs tous les ans. Et ces fournisseurs ainsi que certains gouvernements paient les fermiers pour planter des cultures de rapport pour le marché occidental au lieu de cultures vivrières pour eux-mêmes. Le résultat, c’est que de bonnes terres se transforment en désert et que les pauvres s’enlisent dans des dettes qu’ils n’ont aucun espoir de payer.

Quelles sont votre style de musique et votre chanson préférés ?
En ce moment ma musique préférée, c’est la bande originale de la trilogie du Seigneur des anneaux.

Ma chanson préférée c’est Der Hölle Rache, l’air de la Reine de la Nuit dans l’opéra La flûte enchantée de Mozart. Quand je mourrai, j’aimerais que mon cercueil soit porté au son de cette musique pendant les funérailles. Ce serait très théâtral et sinistre. Peut-être que je pourrais même avoir une pierre tombale qui sortirait du sol et se mettrait à jouer cette air dès qu’une personne poserait accidentellement le pied sur ma tombe.

Quel est votre film préféré ?
Peter’s friends, une comédie très anglaise avec Steven Fry, et à l’extrême Le labyrinthe de Pan, un excellent film très sombre qui donne le frisson.

Avez-vous une anecdote au sujet de votre roman à partager avec nous ?
Je voyageais dans un train entre le Pays de Galles et Londres. J’étais allée au Pays de Galles pour voir des Red Kites, des oiseaux de proie, dans une refuge pour les rapaces, parce que je parle de ces oiseaux dans La compagnie des menteurs. Un homme assis en face de moi était étrangement vêtu d’une grande robe, et il m’a dit qu’il était druide et poète, et qu’il avait participé à un festival au Pays de Galles. Il m’a aussi dit qu’il était un maître lecteur de runes. J’étais très excitée car je faisais des recherches sur la lecture des runes pour mon roman. Il a sorti son sac de runes et a commencé à m’expliquer les différentes façons de les lancer et de les interpréter.

Juste à ce moment-là, le train a ralenti puis s’est arrêté. Le contrôleur s’est précipité pour voir quel état le problème, mais après quelques minutes le train a redémarré. Le conducteur a annoncé qu’il ne savait pas pour quelle raison le train s’était arrêté, mais que puisqu’il était reparti, on allait continuer notre route. Nous avons parcouru quelques miles de plus, puis le train s’est encore arrêté. Et de nouveau le train a redémaré tout seul. Pendant tout ce temps le maître des runes et moi manipulions les runes sur la tables. Quand le train s’est arrêté pour la troisième fois, le contrôleur est venu nous voir et nous a dit , « excusez-moi , mais pourriez-vous ranger ces runes, certains passagers pensent que c’est à cause de vous que le train s’arrête. »

Nous ne voulions pas être lynchés par les autres passagers et jetés hors du train, alors l’homme a rangé ses runes. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, mais le train ne s’est plus arrêté jusqu’à l’arrivée à Londres !  Alors mon conseil est, n’essayez jamais de lire des runes dans un véhicule en mouvement et ne les lisez jamais dans un avion ! :-)

Quand reviendrez-vous en France ?
Dès que je serai invitée. J’adore la France et je suis impatiente d’y retourner. J’aimerais visiter le Havre un peu plus la prochaine fois.

Parallèlement aux romans que j’écris, j’écris aussi une novella tous les ans pour un roman collectif écrit par 5 auteurs de thrillers médiévaux britanniques , connus sous le noms des Medieval Murderers, les Assassins Médiévaux .

La dernière fois que j’étais à Paris j’ai visité le Musée National du Moyen Âge de l’Abbaye de Cluny. Parmi les objets exposés, il y avait le reliquaire en porcelaine  de Saint Thomas Becket, dont le décor représente l’histoire de son assassinat. Quand j’ai vu cette  oeuvre en porcelaine j’ai eu l’idée d’inventer un objet qui aurait appartenu à Charles VI de France. Cet objet était au coeur du récit de ma novella publiée dans le roman collectif des Medieval Murderers intitulé Hill of bones (la colline des os). Alors j’espère retourner dans ce musée bientôt, parce que je sais que je pourrai trouver de nouveaux objets d’inspiration pour mon prochain roman.

Le dernier mot ?
Je voudrais remercier  vivement le Concierge Masqué de m’avoir interviewée et vous remercier tous d’avoir lu ceci. C’est fantastique d’avoir pu partager tout ça avec vous. Je vous adresse mes voeux les plus chaleureux.

http://www.karenmaitland.com

 

Interview en anglais traduite par Sandrine.