Interview de Ignacio del Valle : Empereurs des ténèbres

Le concierge masqué et Ignacio Del valleVoici un auteur espagnol à découvrir, vainqueur de la première édition du prix Violeta Negra décerné début octobre à Toulouse pendant le Festival Polar du sud 2011 pour son livre Empereurs des ténèbres chez  Phébus édition, Ignacio Del Valle.

Une vraie découverte et quel roman ! Un thriller historique qui explore les palais d’été des tsars et le mystère des grands espaces de Russie.

Nous faisons connaissance avec des personnages hauts en couleur, une fresque en noir et blanc qui nous montre les cicatrices du front russe.

En 1943 en plein hiver sur le front russe près de Leningrad, la division Azul composée de militaires franquistes et de phalangistes se bat aux cotés de l’armée allemande. Un matin, on découvre pris dans les glaces d’une rivière le cadavre d’un soldat espagnol. Il  a été égorgé et sur son épaule une mystérieuse phrase a été inscrite à la lame : « Prends garde, Dieu te regarde ». Ca sera la première victime d’une longue série….

L’ex-lieutenant Arturo Andrade, garçon violent et arriviste ayant sur la conscience plusieurs meurtres commis à Madrid, est chargé de l’enquête.

La folie des combats et la violeta (variante de la roulette russe) résonnent dans le roman. Vous ne serez pas déçus par ce thriller.

Je vous laisse avec l’auteur qui a bien voulu répondre à mes questions de concierge, très bonne lecture mes amis.

Tu commences ton livre Empereurs des ténèbres par une citation de Jack l’Éventreur, c’est surprenant. Peux-tu nous en dire plus ?
« Un jour les hommes se tourneront vers leur passé et diront que le XXe siècle est né avec moi ». L’Éventreur a écrit cette phrase dans une lettre adressée à Scotland Yard,  en 1888, soit douze ans avant le début de ce siècle, et elle est en quelque sorte révélatrice des boucheries qui le caractériseront. Elle m’a paru adéquate pour encadrer le roman.

Parle-nous des deux personnages qui font la force de l’histoire : Arturo Andrade et le sergent Espinosa…
Arturo est mon personnage fétiche, et Espinosa est d’une certaine façon son côté sombre. Ils sont tous deux des hommes d’honneur mais sont également tourmentés. Ils ont entre eux des relations tendues, de convenances, par leurs différentes visions, tant politiques que de la vie, mais les circonstances de l’enquête vont les forcer à se rapprocher, ils se découvriront des points communs, des liens qui les aideront à avancer et à survivre dans une situation d’une extraordinaire dureté.

Comment as-tu réalisé les recherches sur la Division Bleue ?
Par des documents et des déplacements. J’ai passé deux ans à la Bibliothèque Nationale de Madrid, à lire l’historiographie, des essais, romans, mémoires et la presse de l’époque… J’ai aussi rencontré des membres de la Division et des gens qui avaient été en relation avec elle. Tout ceci dans le but de ressentir le contexte de l’époque pour le fixer dans mon roman avec la plus grande vraisemblance, pour décrire un épisode occulté et dérangeant.

Tu nous fais découvrir un épisode méconnu de la Seconde Guerre Mondiale : les soldats espagnols sur le front russe…
Il y a quarante ans que l’on n’avait rien écrit en Espagne sur la Division Bleue. Il m’a semblé pertinent et nécessaire de le conter avec un point de vue neutre, je commençais à en avoir un peu assez des clichés de républicains angéliques et de méchants phalangistes moustachus. La réalité est bien plus complexe et mon rôle est de la démêler dans la mesure du possible.

Empereurs des ténèbres de Ignacio Del ValleTu as reçu une mention spéciale du Prix Dashiell Hammet en 2007 et aujourd’hui le Prix Violeta Negra du Salon Polar du Sud. Quelle sont tes impressions ?
Et une paire d’autres prix, en effet, donc mon impression est que j’ai du faire quelque chose de bien. (rires)

Était-ce ta première venue en France ? Que penses-tu du Festival Polar du Sud ?
Ce n’est pas le premier festival français qui m’ait invité, mais celui-ci en particulier me donne un sentiment de fraîcheur, d’innovation, plein de possibilités. Il permet d’aider les auteurs en espagnol à se faire connaître dans le pays. C’est une tête de pont, comme on dirait militairement. Je suis très reconnaissant pour le prix, qui aidera à mettre en lumière le roman.

Parle-nous de ton enfance ; comment es-tu arrivé au roman policier ?
En réalité, je n’ai pas l’impression d’écrire des romans policiers, je fais simplement des romans. Je cherche les éléments pour une bonne histoire, suspense, lyrisme, corruption, injustice, aventures, doute, fatalité, perdants magnifiques, méchants intéressants, solidarité, surprises, honneur, dignité et indignité, désir, peur, hasard, incertitude, amour… et je me mets à écrire. Parce que je suis rien de plus qu’un type qui essaie de raconter de la meilleure manière possible, travaillant l’écriture, qui est ce qui sauvera le roman de l’oubli. Je suis arrivé à cette conclusion en lisant tout ce qui m’est tombé entre les mains depuis que j’ai l’âge de raison. J’ai toujours été un grand lecteur – et le suis encore – ce qui est l’unique manière d’apprendre à raconter.

Tes livres ont été traduits en portugais, en italien, en français… Quel sera ton prochain roman publié en France ?
Le dernier tome de la trilogie d’Arturo Andrade : Les Démons de Berlin. Je tente d’y faire une coupe dans l’histoire et d’y exposer de la façon la plus complète possible un instant donné : le complot von Stauffenberg, le projet mégalomane de Germania, le programme atomique allemand, un mystérieux film tourné au Berghof, la société Thulé, le vertige des deux dernières années de la défaite allemande, la défense sauvage de Berlin par une partie des SS, les derniers jours d’Hitler dans son bunker, les atrocités soviétiques, le nihilisme national-socialiste, le sacrifice des enfants.

Comment est perçu le polar en Espagne ?
Comme une chose en évolution qui a su conjuguer l’art, le côté commercial et la préoccupation sociale. Un instrument aiguisé pour disséquer la réalité. Une machine à créer des émotions.

Ignacio Del ValleComment vois-tu le travail d’un écrivain dans la situation actuelle de l’Espagne et plus généralement, de l’Europe ?
Le travail d’écrivain est le même partout : parler de notre condition, de la condition humaine, de nos haines, ambitions, désirs, amours, frustrations… Nous forcer à porter un regard sur nous-mêmes. Faire penser au lecteur « Tiens, je n’avais jamais envisagé ce sujet sous cet angle ». Raconter une histoire de la meilleure manière que nous sachons.

Quel auteur de polar espagnol nous conseillerais-tu et pourquoi ?
Antonio Gómez Rufo est un auteur à découvrir, il écrit dans un genre de roman noir historique, surtout son dernier roman, La abadía de los crímenes.

Quels livres emporterais-tu sur une île déserte ?
Un Ipad avec des milliers de livres. Et une batterie solaire.

Quel type de musique écoutes-tu ? As-tu une chanson préférée ?
J’ai des goûts très éclectiques, de Corelli jusqu’à The Pains of Being Pure at Heart. Sauf exceptions, tout le spectre musical m’intéresse, mais si je devais choisir une seule chanson, ce serait Mr. Brightside de The Killers.

Serais-tu intéressé de voir tes romans adaptés au cinéma ? Tu as peut-être déjà des propositions…
Eh bien, Empereurs des ténèbres, qui a été publié en France par Phébus, a été adapté par Gerardo Herrero sous le titre Silencio en la nieve, avec Juan Diego Botto et Carmelo Gómez. Il sortira en Espagne le 20 janvier 2012, et ensuite ailleurs. Je l’ai déjà vu et je suis très satisfait du résultat, qui reflète assez exactement l’esprit du livre.

Quel message voudrais-tu envoyer à tes lecteurs français ?
Que j’essaie d’être un auteur honnête, pas plus. Et que dans tous mes livres, je cherche la précision, la profondeur et l’émotion.

 

Traduit de l’espagnol (Espagne) par Matias Orellana – http://www.abacq.org/