Interview de Maxime Gillio : Les disparus de l’A16

Maxime GillioIl est des lectures qui marquent un homme. « Les disparus de l’A16 » fait partie de cette catégorie. Qui a bien pu écrire un tel roman ? Lorsque j’ai fait découvrir à des amis quelques pages de ce roman, je n’ai pas pu mener ma lecture jusqu’au bout, trop hilare. Ce Livre devrait figurer sur une ordonnance comme antidépresseur, moi je vous le dis !

J’ai dernièrement rencontré son auteur, Maxime Gillio, à Toulouse et franchement je ne fus pas déçu. Un grand gaillard qui impressionne à première vue, mais super sympa quand vous le questionnez. Vous découvrez son univers uniquement en l’écoutant parler. Vous ne demandez qu’une seule chose, la suite des disparus de l’A16 et de retrouver mère grand et son langage châtié. A la place d’acheter un paquet de clopes, achetez ce livre (9 euros) et cela vous apportera des vitamines pour la journée, je vous le garantis !!

Le pitch du roman :

Triste publicité pour la commune de Saint-Folquin : cinq personnes ont disparu aux abords du village et les polices du monde entier se cassent les dents sur ce triangle des Bermudes à la sauce nordiste. Jusqu’à l’arrivée de Virginia Valmain et de son équipe de choc. Mais attention aux éclaboussures ! Là ou Virginia passe, les convenances trépassent.

Amateurs de bon gout et de bonne manières s’abstenir, ce livre n’est pas pour vous !

A noter que Maxime Gillio est également l’inventeur de l’Exquise Nouvelle dont la version papier sortira en librairie le 29 octobre et dont la saison 2 a commencé le 25 octobre, le jour du 35ème anniversaire de Raymond Queneau, en référence à… mais chut, l’interview commence.

Maxime, comment en es-tu arrivé à écrire Les disparus de l’A16 ?
J’avais créé une série « classique », très sombre et réaliste. Or si j’aime cette ambiance oppressante, j’ai aussi un gros côté déconneur. Et j’ai réalisé, en écrivant le troisième tome de cette série, que les situations et les personnages secondaires glissaient de plus en plus vers l’humour. Ce qui m’embêtait, car je me dirigeais vers un mélange des genres malvenu. Du coup, je me suis dit qu’il fallait que je crée une deuxième série, complètement barrée, celle-ci, afin de faire d’une pierre deux coups : déconner un maximum dans l’une, et me recentrer sur la noirceur dans l’autre.

Les disparus de l'A16 de Maxime GillioDans ce polar très drôle, il y a deux personnages que j’adore, Mère-Grand et Virginia. Peux-tu nous en parler ?
Virginia, c’est le fantasme absolu. C’est elle qui raconte l’histoire, mais je crois qu’on devine vite que c’est un mec qui est derrière… C’est la gonzesse sublime, bien sûr, mais également libérée de tous les carcans qu’on impose aux femmes depuis des décennies. Elle n’aime pas les gosses, ne s’embarrasse pas en bienséances, s’énerve pour un rien… Elle est cynique et sarcastique… Bref, c’est moi avec du 95 C.

Mère-Grand est sa tante adoptive (les parents de Virginia sont morts dans des circonstances encore mystérieuses. On sait juste que ce n’est pas Voldemort qui les a tués). Alors elle, je crois que c’est la chouchou des lecteurs : lesbienne obèse d’une cinquantaine d’années, fringuée comme un sac, alcoolique, jurant comme un charretier. Le politiquement correct, elle ne connaît pas. Elle tient par-dessus tout à son camping-car dernier cri, fumes des cigarillos infects et rote en dormant. Je l’adore…

Y aura- t-il une suite aux Disparus de l’A16 ?
J’aimerais beaucoup, mais ça ne dépend pas que de moi. Lorsque je l’ai écrit, j’avais déjà trois publications derrière moi, donc je connaissais un peu les rouages du monde de l’édition. J’ai donc présenté les Disparus… à une quinzaine d’éditeurs différents. Un seul a eu les cojones de l’accepter. En l’occurrence, Gilles Guillon, celui de ma série habituelle. Tous les autres se sont défilés. A ce jour, c’est ma meilleure vente sur mes cinq titres parus… Le hic est que mon directeur de collection va changer (Gilles, reviens, merde !), il faut donc que je trouve un éditeur aussi barge que l’ancien pour accepter une telle écriture. C’est en discussion…

Peux-tu nous parler de la collection « Polars en Nord » aux éditions Ravet-Anceau. Comment les as-tu connus ?
Ravet-Anceau est le plus vieil éditeur au nord de Paris. Il était spécialisé dans les annuaires et les cartes routières. Mais avec l’avènement d’Internet et du GPS, il a fallu qu’ils se diversifient. Ils ont lancé différentes collections, donc « polars en nord », dont la particularité est que l’action se situe toujours dans le nord de la France (Nord, Pas-de-Calais, Somme, Picardie…). Rapidement, ce qui devait être une collection parmi d’autres a pris tellement d’ampleur que « polars en nord » est désormais l’activité principale de la boîte. Le numéro 100 de collection sortira d’ailleurs en mars.

Comment écris-tu ? (Le soir, le matin, dans un bureau…)
L’emploi du temps idéal est le suivant : écriture de 9h à midi. L’après-midi étant consacré à eXquisMen, l’agence de communication à destination des métiers du livre que j’ai co-fondée avec David Boidin et Benjamin Berdeaux. Bon, par définition, l’idéal est rarement atteint et mes journées sont chamboulées. Le soir, je cogite à ce que j’ai écrit et je prépare le découpage de ce que je dois écrire le lendemain. Condition sine qua non pour écrire : le silence ! Donc de préférence chez moi.

Que pense ta famille de tes livres ?
Il faudrait leur demander directement… Mes enfants sont encore trop jeunes pour lire mes élucubrations. Mes parents sont fiers de moi, forcément, ce sont mes parents… Il paraît que mon père, en lisant Les Disparus, riait aux larmes en s’exclamant « Mon fils est fou ! » à toutes les pages. J’avoue que ça me chatouille de le dire.

Parle-nous de ton enfance et comment tu es arrivé dans le polar ?
Et après je te file 50 euros pour la consultation psy, c’est ça ? Bon, enfance tout à fait normale et heureuse. J’étais un garçon un peu renfermé, mais sans plus. Parents profs, donc tout le temps le nez fourré dans des bouquins. Mais je ne m’étais jamais dit que j’allais écrire un jour. Et puis j’ai écrit quelques articles et une nouvelle à destination des Amis de San-Antonio dont je te reparlerai plus tard, vu que j’ai lu toutes tes questions avant de commencer à y répondre…

L’un d’entre eux, un ami cher, m’a alors mis au défi d’écrire un long format. Comme c’étaient les vacances et que j’étais encore prof, je me suis dit que j’allais essayer. Et c’est devenu mon premier roman, Bienvenue à Dunkerque.

Parle-nous de ton duo Dacié et Marquet qu’on retrouve dans tes livres Bienvenue à Dunkerque, L’abattoir dans la dune et Le cimetière des morts qui chantent.
A la base, je ne me suis pas fait chier, j’ai pompé comme tout le monde les modèles existant : le duo de flics que tout oppose. Le jeune, le vieux ; le cultivé, le fruste ; le nordiste, le sudiste… Bref, comme tu peux le constater, j’ai fait preuve d’une originalité échevelée. Et puis progressivement, je les ai affinés, notamment avec l’irruption d’un troisième personnage féminin qui crée une connexion supplémentaire entre eux, malgré eux. Ils ont pris de l’assurance en même temps que moi. Je les ai fait évoluer, à tel point que le quatrième volet, que je viens juste de terminer, tourne essentiellement autour de Marquet, le jeune Niçois. Je réponds enfin aux questions que j’ai posées dans les trois premiers tomes. Et les fans de la série risquent d’en prendre plein la gueule.

J’ai vu que tu étais spécialiste de l’œuvre de Frédéric Dard et vice-président de l’association des Amis de San-Antonio. Peux-tu nous en parler ?
Ca prendrait des plombes, je vais essayer d’être bref. San-Antonio, c’est LE choc littéraire de ma vie. D’abord philosophique. Son cynisme, son désespoir qu’il tentait de cacher sous un nez rouge, sa vision du monde, son humanisme désabusé, son incongruité, son refus des règles… Et c’est plus tard, quand je me suis targué d’écrire, que je me suis aperçu à quel point sa langue m’habitait… Ce qui n’a pas été sans me causer quelques tourments, d’ailleurs. Au début, je voulais à tout point me défaire de son emprise que ce que j’écrivais ne ressemblait à rien, était bancal, sans relief. Ça n’est qu’une fois que j’ai compris qu’on n’est que la somme de ses influences que j’ai compris comment il fallait que j’écrive et que j’ai assumé la paternité.

Paradoxalement, c’est depuis que je ne cherche plus à le renier qu’on me dit que j’ai trouvé ma voie et ma voix.

Les Amis de San-Antonio, ce sont près de 300 barjots passionnés par Frédéric Dard, sa vie, son œuvre. On édite un trimestriel de 40 pages d’une rare qualité, on se réunit une fois par an, on cherche à parler du Dabe et à faire perdurer son œuvre par tous les moyens possibles.

Le concierge est curieux !! Quel sont tes futurs projets littéraires ?
La curiosité te perdra, mon petit Richard. Comme expliqué, je suis en train de finir les corrections de mon quatrième Dacié et Marquet, Dunkerque, baie des anges. Si l’éditeur est content, sortie en janvier. Après, franchement, c’est l’inconnue. Un deuxième Valmain, un projet adolescent ? Ce ne sont pas les idées qui manquent, mais les intérêts de ma boîte priment aussi. On verra bien.

Si tu devais nous parler d’un coup de cœur : d’un auteur que tu as découvert et qui t’a surpris par son écriture ?
Je vais t’en citer deux : Aurélien Molas et Paul Colize. Je lis énormément de romans et de manuscrits, deux ou trois par semaine. Il y a souvent du très bon. Mais rares sont les auteurs dont l’écriture me fait réfléchir à ma propre pratique. Qui me font me questionner sur comment je dois écrire. Aurélien et Paul sont de ceux-là. A priori, leurs univers sont complètement différents, mais La onzième plaie et les aventures d’Antoine Lagarde, au-delà du simple plaisir de l’histoire, me font me remettre en question. C’est chié, non ?

Quel événement de l’actualité t’énerve au plus haut point ?
Les dernières révélations au sujet des financements et des implications de nos politiques dans des magouilles financières. Putain, les mecs sont entourés de porteurs de valises, mouillés jusqu’au cou dans des trafics d’influence, en cheville avec des truands notoires qui leur financent leurs campagnes électorales, il y a un dossier qui sort par semaine, mais non, à part quelques journalistes pour crier dans le désert, tout le monde s’en branle et on préfère gloser sur Les Chtis à Ibiza. Et on va resigner pour cinq ans l’année prochaine, ça me déprime, cette absence totale de révolte.

Quels livres emmènerais-tu sur une île déserte ?
Les cochons sont lâchés, San-Antonio ; Mort à Crédit, Céline ; les cinq Kenzie et Gennaro de Lehane (pas le dernier, trop décevant), Tsunami Mexicain, de Joe Lansdale, Opale,  de Stéphane Lefebvre ; A livre ouvert, William Boyd.

Si tu avais une question à poser a un autre auteur de polar ? (Je lui poserai la question sur une prochaine interview.)
Sans déconner, tu vas réussir à interviewer Frédéric Dard ? Merde, il m’en faut un vivant, alors… Si tu peux demander son adresse à Dennis Lehane ou à Joe Lansdale ? Ces mecs me font bander du cortex quand le lis leurs bouquins. Ce ne sont pas des questions, que j’aimerais leur poser. Juste une déclaration, mais je la leur ferai en direct.

As-tu une anecdote marrante sur un de tes livres ?
Un jour, Virginia Valmain a reçu un mail courroucé d’une lectrice qui n’avait pas du tout, mais alors pas du tout apprécié ma prose. Elle écrivait pour se plaindre qu’on puisse être aussi trivial, contre les convenances littéraires, ordurier et j’en passe.

J’ai mis son mail sur mon blog, sans rien ajouter ni retirer. Mes ventes ont augmenté juste après…

Le deuxième Valmain, s’il voit le jour, lui sera dédicacé et je lui en enverrai un exemplaire gratos.

Quelles sont tes musique et chanson préférées ?
L’opéra italien, Georges Brassens, la disco (je précise que contrairement aux apparences, j’ai moins de 40 ans)… En fait, à part Brassens, je n’ai pas vraiment de chanteurs/ses de prédilection. J’aime une chanson, mais pas forcément le répertoire entier de son interprète.

Allez, puisqu’il faut en citer un, l’album Hunky Dory de Bowie.

Quel est ton film préféré ?
Certains l’aiment chaud, de Billy Wilder, sans hésiter ! Sinon, Amadeus, de Milos Forman. Je pleure à chaque fois quand Mozart est jeté dans la fosse commune. Sinon, j’aime énormément le cinéma de Ken Loach.

Et le mot de la fin pour tes lecteurs ?
Ne partez pas tout de suite, le meilleur reste à venir.