Interview de David Vann : Désolations

David Vann

Avant de me plonger dans Désolations, le dernier roman David Vann chez Gallmeister éditions, j’ai repris dans ma bibliothèque son premier roman, Sukkwan Island, prix Médicis étranger 2010. Quel bonheur de relire ce livre, de se fondre dans son univers.

Assurément, vous ne sortirez pas indemne de votre lecture. Ses blessures familiales se ressentent dans les deux romans. Sentiment renforcé après ma rencontre avec l’auteur au pub St Germain, où il me raconta son enfance et sa vie familiale en Alaska.

L’univers de ses romans ce sont aussi les grands espaces de l’Alaska et la solitude de l’être humain dans ce milieu hostile.

Je recommande absolument de lire ces livres, vous ne serez pas déçus, David Vann est un très grand monsieur du roman noir américain.

Le résumé du livre Désolations :

Sur les rives d’un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irène et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd’hui adultes. Mais après trente années d’une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un ilot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irène se résout à l’accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l’assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entrainée malgré elle dans l’obsession de son mari, elle le voit peu à peu s’enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, toute à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s’annonce un hiver précoce et violent qui rendra l’ilot encore plus inaccessible…

Et voici pour vous chers lecteurs et lectrices une interview que David Vann a bien voulu m’accorder pendant son passage en France.

Et je remercie d’avance aussi les éditions Gallmeister pour leur soutien.

Sukkwan Island de David VannM. Vann, pouvez-vous nous parler de votre enfance ?
J’ai grandi en Alaska, à Ketchikan qui est une région très belle, recouverte de forêts pluvieuses. Mes premiers souvenirs sont donc des souvenirs de l’Alaska. C’est un lieu très mythique pour moi qui avait quelque chose de magique. Derrière la beauté des lieux, ceux-ci étaient très inquiétants. Je me souviens courir dans la forêt en imaginant que des loups ou des ours me pourchassaient, pouvant à tout instant tomber dans des trous qui étaient plus grands que moi.

Pouvez-vous nous parler de Jim, le personnage principal de votre roman Sukkwan Island ?
Jim est inspiré de mon père qui était également dentiste en Alaska et qui a brisé deux mariages par ses infidélités. Quand j’avais 13 ans, il ma demandé de venir passer une année avec lui et j’ai refusé. Peu après, il s’est suicidé. Sukkwan Island est donc une deuxième chance, celle de pouvoir répondre oui à mon père et de partir en Alaska. J’ai passé 10 ans à essayer d’écrire sur mon père, à tourner autour de sa mort. Ce roman a été l’occasion de m’approcher le plus près possible de lui pour comprendre le désespoir qui l’a poussé au suicide. Il s’est trouvé que le livre est devenu une sorte de revanche où je lui faisais à son tour porter le poids de la culpabilité.

Vous avez reçu le Prix Médicis étranger en 2010 pour Sukkwan Island, quelle a été votre réaction de gagner ce prestigieux prix français ?
Gagner ce prix a été un choc, une merveilleuse surprise qui a changé ma vie. Avant mon livre était traduit en 8 langues, maintenant il est traduit en 16 langues et dès que mon livre paraît dans un nouveau pays, on y accorde beaucoup plus d’importance parce qu’il a reçu ce prix. C’est incroyable à quel point ce prix est reconnu de manière internationale. Ce succès m’a offert la liberté, ce qui est inestimable. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’enseigner à plein temps. Je peux donc me consacrer à l’écriture et voyager.

Est-ce que votre famille a lu vos romans  ?
Du côté maternel, ma famille m’a beaucoup soutenu. En revanche, du côté paternel, on a considéré que je n’avais pas le droit d’utiliser le suicide de mon père comme source d’inspiration.

Comment écrivez-vous ? (le matin, le soir, dans un bureau ?)
J’écris 7 jours sur 7, pendant plusieurs heures, le matin, généralement dans mon lit. Il faut qu’autour de moi il n’y ait ni bruit, ni mouvement. Je commence par relire les 30 dernières pages de mon roman en cours puis j’ajoute une ou deux pages. L’écriture est pour moi un processus guidé par l’inconscient. Je ne fais pas de plan, de scénario. Chaque jour, en allumant mon ordinateur, je n’ai aucune idée de ce que je vais écrire, ce qui est très angoissant. Alors, je décris les lieux, le cadre et l’action en découle.

Désolations de David VannJe vois bien votre roman Sukkwan Island au cinéma, avez-vous des projets cinématographiques ?
Les droits cinématographiques de Désolations ont été achetés par un acteur américain, Chris Meloni. Le projet est en cours mais je ne sais pas quant il aboutira vraiment. Je ne pense pas au cinéma. Avec les droits cinématographiques, on ne sait jamais si le film verra le jour ou non. Ce qui m’excite beaucoup plus c’est de vendre les droits de mes livres dans une nouvelle langue car je sais que ça, c’est beaucoup plus concret, que le livre gagne une nouvelle vie et moi une opportunité de découvrir de nouveaux pays.

Comment s’est passé votre rencontre avec la maison d’édition Gallmeister ?
J’ai rencontré les éditions Gallmeister par le biais de mon agent en France, Michèle Lapautre. Oliver Gallmeister a été le premier éditeur étranger à s’intéresser à mon livre et tout s’est passé très vite. Dès qu’il a lu le livre, il a acheté les droits et la traduction a été publiée quelques mois plus tard. J’aime beaucoup cette maison parce qu’elle publie peu et donc apporte une grande attention à chacune de ses publications.

Où en est votre projet de faire un tour du monde à la voile en solitaire ?
J’ai tenté un tour du monde à la voile sur un trimaran que j’avais construit il y a quelques années. Mais le bateau a donné des signes de faiblesse et j’ai dû faire demi-tour. J’aimerai bien, dans un ou deux ans, renouveler l’expérience mais cela suppose que je parte pendant plusieurs mois. Et ces derniers temps, j’ai été très occupé par mes livres et leur promotion dans différents pays. C’est nouveau et très excitant pour moi. J’aimerais donc en profiter au maximum avant de repartir en mer.

Quelle sont les auteurs de romans noirs que vous aimez lire ?
Cormac McCarthy est l’un de mes auteurs préférés. J’aime particulièrement son roman Méridien de sang qui est comme l’enfer de Dante adapté aux Etats-Unis. C’est un roman où l’on a jamais accès aux pensées ou à l’intériorité des personnages. Tous les sentiments sont exprimés à travers le paysage. Ce livre montre que les Etats-Unis sont nés de la violence et condamné à la guerre.

Quel est votre film préféré ?
Delicatessen, de Jean-Pierre Jeunet.

Quelles sont votre chanson et musique préférées ?
J’aime beaucoup de choses mais je citerai Florence and the machine car Florence est une amie.

Avez-vous une anecdote marrante sur la création de vos romans ?
Je n’arrive jamais à écrire ce que j’ai prévu d’écrire. Dans Sukkwan Island, par exemple, j’avais prévu que le récit mènerait à la mort du père. Ce n’est que lorsque j’étais au milieu du roman que j’ai écrit cette phrase fatale qui change tout et que je n’avais absolument pas vu venir. J’étais très ennuyé puisque mon roman prenait une tournure que je n’avais pas du tout prévu et que je me retrouvais à mi chemin avec un seul personnage.  Pour mon troisième roman, j’avais prévu l’histoire d’un amour malheureux qui se passerait dans l’Angleterre médiévale. A la place je me suis retrouvé avec un roman sur des relations mère-fils pendant la période New-Age en Californie…

Aimeriez-vous écrire autre chose que du roman noir ?
J’adore les comédies romantiques et j’aimerais en écrire une. Peut-être qu’un jour je le ferai. Mais je suis probablement plus attiré par les tragédies car c’est dans la tragédie que l’on découvre qui l’on est, le sens que l’on veut donner à sa vie et que l’on mesure sa valeur. La tragédie a donc beaucoup plus d’enjeux et d’intérêt à mes yeux. Cela dit, il y a de l’humour dans Désolations, à travers le personnage de Monique qui manipule complètement Jim. J’aime sa manière de collecter les « histoires d’ours »  et autre clichés d’Alaska. Sa relation avec Carl m’amuse, je suis d’ailleurs désolé pour Carl qui me ressemble beaucoup. Il faut que je vous dise que le personnage de Monique est inspiré de la première femme qui m’a brisé le coeur. J’étais fou amoureux et elle me trouvait à mourir d’ennui. Alors maintenant, d’écrire ces scènes où Carl pleure sous sa tente pendant que Monique part en hélicoptère et s’amuse de Jim je trouve cela drôle. Mon prochain roman également a des aspects comiques tout en étant noir et tragique. Peut-être que je ne pourrais jamais mettre de l’humour qu’au milieu du tragique !

Que pensez-vous de vos lecteurs français ?
Je trouve les lecteurs français beaucoup plus attentifs que les lecteurs américains. De plus, ils n’ont pas peur de lire des tragédies alors que les américains sont comme de grands bébés face à ce qui est noir. Ils supportent tout ce qui est gore et de voir des scènes de tortures aux cinéma, mais la tragédie en littérature, c’est trop pour eux ! Ce qui est surtout formidable en France c’est que grâce à la loi sur le prix unique du livre, un grand nombre de librairies indépendantes existent, rendent vivant le monde du livre, proposant leurs conseils aux lecteurs. Autour de chaque libraire, il y a donc ces communautés de lecteurs très dynamiques. J’espère que vous ne perdrez jamais cela.

Si vous étiez sur une île déserte, quel livre emmèneriez-vous ? Et pourquoi ?
Méridien de sang de Cormac McCarthy. Mais je n’ai pas besoin d’aller sur une île déserte. C’est le livre que j’emporte avec moi partout où je vais.

Le Concierge Masqué est curieux, quels sont vos futurs projets littéraires, pouvez-vous nous mettre l’eau a la bouche ?
J’ai  fini mon troisième roman, Dirt qui paraîtra en 2013 en France. C’est un roman qui se passe sous le climat torride de la Californie, dans un désert brulant. Les deux personnages centraux sont une femme et son fils et quelques autres femmes de la famille gravitent autour d’eux. Le roman se passe en 1985, pendant la période New Age. C’est un livre que je trouve très drôle, très sauvage. Et c’est, si c’est possible, encore plus noir que mes deux romans précédents. J’ecris en ce moment un quatrième livre mais je ne peux rien en dire parce que tant que je ne l’ai pas fini, je ne sais pas si le livre donnera quelque chose ou si je vais devoir jeter tout mon travail.

David Vann et le concierge masqué