Interview de Jacques-Olivier Bosco : Le Cramé

Previously on the blog of Concierge masqué

Le réseau des concierges, une étrange organisation de renseignements, offre à notre héros la possibilité de mettre la main sur cet étrange individu qui depuis quelques temps a fait de sa vie un enfer, Pecos le dingue. Un billet Paris-Dakar en poche, le masque sur le nez, le concierge masqué est prêt à affronter son destin.

Je l’ai dans la poche de mon jean, sale, froissé. Je n’ai pas pu faire autrement que de le récupérer dans la poubelle avant de partir. Je n’avais rien demandé, mais j’en mourais d’envie. Je ne sais pas, je voulais peut-être découvrir par moi-même qui était Pecos le dingue. La première fois qu’il a croisé ma route, c’était lors de mon incursion dans le far west. Il avait son visage masqué sur tous les murs de la ville. Notre ressemblance voilée m’a mené à la geôle. C’est moi qu’on prenait pour un malandrin et c’est lui qui n’a pas supporté que quelqu’un ait l’impudence de se faire passer pour lui. Depuis, il est mon ombre. Je le sens intime de chacun de mes pas. Il me poursuit de sa haine vengeresse. Il aurait pu me tuer des centaines de fois. Il n’est jamais passé à l’acte. Pourquoi ? Pas que je veuille en finir avec la vie. Je m’étonne que tous ces efforts pour me coller aux basques où que je sois s’amenuise au moment de passer à l’acte. Pas de réponse à cette question dans l’impression du mail chiffonné aromatisé à la banane et au café. Après avoir reçu les coordonnées de Pecos par le réseau des concierges, plus connu sous l’acronyme RDC que le pékin moyen assimile au rez de chaussée habité par l’ensemble de mes collègues, un autre message m’est parvenu du même destinataire. Une fiche signalétique, assez pauvre à vrai dire de mon dingue ennemi. J’ai commencé à la regarder sans la lire. Peut-être avais-je peur de découvrir ce qu’elle contenait. J’ai juste eu le temps d’apprendre que son loup cachait une horrible brûlure avant de m’acharner sur la feuille et la jeter à la poubelle. Le masque n’était pas notre seul point de ressemblance. L’hôtesse m’apporte mon verre de whisky. Elle n’a pas le temps de se retourner que je lui en demande un autre en lui tendant mon verre vide. Pecos le dingue. Je voyage dans l’espace et le temps, je porte un masque et Dieu m’en veut, réellement, physiquement. Le concierge masqué. Je lui ressemble plus que je ne l’avais imaginé. Pecos masqué. Pourquoi n’est-il pas passé par le bistouri esthétique, lui ? Concierge le dingue. Je pensais avoir pris un avion pour l’Afrique et après le décollage une voix suave annonçait que nous faisions vol pour l’Amérique latine. Il me faut un autre verre. J’appuie sur le bouton pour appeler l’hôtesse. J’attends. J’appuie encore. J’appuie fort comme si cela pouvait accélérer l’hôtesse. Je me lève, trébuche sur le passager assis derrière moi. Le whisky m’est vite monté à la tête. Je m’excuse. Il ne me répond pas. Il n’a pas de bouche. Son voisin a la même tête, la même absence de bouche. J’avance. Mannequin. Mannequin. Encore mannequin. Je fais toute l’allée. Je suis le seul être vivant dans cette partie de l’avion. Je ne suis pas fou. Ce n’est pas moi le dingue, c’est lui ! Je hurle. Aucun mannequin ne répond. La preuve ! Je sors difficilement le papier froissé de ma poche, le montre à tous les yeux de verre tournés vers moi. Je le déplie d’une main tremblante, difficilement. Je lis son contenu du mieux que je peux, en butant pratiquement à chaque mot. Je lis, je découvre, je me tais. Je sais.

Le cramé de Jacques-Olivier BoscoPouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venu au polar ?
Mon enfance aurait-elle un rapport avec l’écriture et le polar ? Oui, certainement. Mes parents et mes grands parents sont revenus d’Algérie en 1962, une dizaine d’années plus tard, après avoir essayé Nice, Narbonne et Marseille, ils se sont installés en banlieue parisienne. J’ai passé ma primo scolarité dans une cité du côté de Draveil et nous allions passer tous nos week-end et vacance chez mes grands-parents à Grigny, cité de la Grande Borne, un sacré truc cette cité. Mon père travaillait à Air France, nous sommes ensuite parti vers le sud et le très grand sud, jusqu’aux Antilles où j’ai passé mon brevet des collège dans un séminaire mené par des curés. Mais la période la plus marquante a été celle vécue dans la cité. Je me souviens avoir passé beaucoup de temps à regarder par la fenêtre de ma chambre, le « paysage », des immeubles gris et sales, des allées de béton, tout respirait l’ennui et le désespoir, à l’époque, pas encore la haine. J’étais, déjà, du genre rêveur, j’imaginais que ce monde là n’était pas réel, et que le paysage n’était qu’un rideau, qu’il suffisait de le déchirer pour voir le vrai monde derrière… Mon grand-père de Grigny me fascinait, il avait son bureau et écrivait des poésies et des nouvelles, sa bibliothèques était emplie de livres reliés de cuir, la plupart par lui-même, cela allait de Baudelaire à Shakespeare, des livres qu’il annotait en lisant, cherchant des traductions italiennes à certains mots ou expressions (il était né à Palerme avant d’émigrer vers l’Algérie, puis de finir à La grande Borne…). Avec ma sœur, nous faisions des petites bande-dessinées, nous mettant en scène, déjà, par la magie du dessin et du dialogue, nous nous échappions. Ensuite, mon autre grand-père qui habitait à Narbonne où nous nous rendions pendant les vacances, avait tout un mur de polar dans sa chambre, tu sais, ces vieilles couvertures avec des dessins de femmes pulpeuses et d’hommes en costume avec un flingue et des titres du genre Des lèvres à tuer pour elles ou Les pieds dans les nuages. Il y avait des San Antonio, des David Goodis, Thompson, OSS 117, quelques « Brigades mondaines » (je l’avoue) et SAS, c’était ses dernières lectures, on était fin des années 70 (ma mère lisait aussi beaucoup de ces trucs là, sans compter que c’était une vraie fan du père Dard) mais surtout, toute une collection de Léo Mallet, il avait une affection pour les français, comme Simonin, Le Breton et Giovanni, ainsi que d’Helena qui était du coin. J’ai passé des moments de ravissement et d’aventure qui me faisait oublier mes problèmes de gamin chétif aux parents divorcés, je partais à l’aventure, vraiment, je me souviens de Bons baisers de Russie de Ian Flemming, par exemple, des soirées de bonheur et d’excitation dans mon lit, j’ai lu toute la série par la suite.

Enfin, je te dis pas, il devait y avoir, je sais pas moi, plus de cinq cent livres. Mon papi Jacques partait à la pèche avec sa Mobylette Bleue, une bouteille de rouge tirée du « cubi » qu’il mettrait à l’eau à côté de ses appâts, et une Série noire au fond de sa besace. J’en ai récupéré quelques-uns, pas tous, malheureusement, même que j’en ai rachetés.

Donc, ces deux grand-père plus mon côté rêveur, c’est surement une des choses qui m’a mené à l’écriture et au polar, c’est vrai.

Comment es-tu venu à écrire Le Cramé ?
Le cramé est parti d’une nouvelle que j’avais écrite longtemps avant ; La batte, en fait, le fameux chapitre 37 que l’on retrouve dans le livre. Je m‘intéressais beaucoup à ce que vivaient certains jeunes ou gosses dans les cités et je voulais en parler, sans généraliser et en utilisant la fiction pour faire ressurgir des situations. Pour faire une parenthèse sur le fait d’écrire, je crois que tout auteur, à part le fait de vouloir raconter (bien) des (bonnes) histoires, ne peut s’empêcher de faire passer sa sensibilité, sans pour autant se permettre de juger. Le simple fait de montrer certaines choses, ou de parler de sujet particulier. Par exemple, un auteur qui aime aller au Mac Do, ne pourra s’empêcher d’y faire pénétrer ses personnages dans ses livres (je sais, j’aurai pu trouver un autre exemple). C’est pour cela qu’à chacun de mes livres je cherche un thème de fond qui m’est propre, un sujet qui me touche. Dans le premier, il s’agissait des rapports familiaux entre père, filles et fils, de leur sentiment les uns envers les autres en utilisant plusieurs points de vue, le tout dans une histoire noire de vengeance. Dans celui-ci, il s’agit des cités et de ceux qui s’en prennent aux plus faibles. Il y a d’autres thèmes. Comment un gamin innocent peut devenir violent, comment les jeunes filles passent le temps et ce qu’elles ressentent par rapport à des garçons gavés de films porno et de Scarface, comment les habitants subissent la délinquance, ainsi que leur sentiment d’abandon. Par rapport à mon propre vécu, tout cela datait, j’ai donc fait des recherches, tant à travers des articles que de témoignages afin de réactualiser, bien que je revendique, toujours, une grande part de fiction (par exemple je n’ai jamais mis les pieds à Saint Denis, mais je connais bien la banlieue sud, Saint Denis c’est en hommage à NTM que j’aime beaucoup, et qui ont, à leur manière, forgés cette sensibilité).

Puis il y a l’histoire. Fidèle à mon envie, je cherchai à faire un roman noir d’aventure, c’est à dire rythmé et prenant, j’ai utilisé une des formes (et même plusieurs) du thriller, à savoir, un enfant qui disparaît. Ensuite, pour les besoins du rythme, justement, cela part un peu dans tous les sens, un gangster qui se fait passer pour un flic, une bande d’amis fidèles, des principes d’honneur et de respect, il y a aussi une sorte de sérial-killer et des terroristes, sans parler des pédophiles. Je me suis servi d’une base crédible, ce qu’il se passe dans les cités, la vraie façon de travailler des flics, pour tout chambouler en y introduisant ce fameux « Cramé », avec ses règles « chevaleresques » et ses méthodes de brute cynique. Mon but étant que le lecteur ait envie de savoir, page après page, ce qu’il va se passer, et qu’il s’attache au héros pour arriver, presque, à anticiper ses réactions au fur et à mesure qu’il évolue dans un monde de plus en plus sombre et de plus en plus violent. Je suis parti du principe qu’on trouve toujours plus fort que soi et que même ceux qui se croient en sécurité finissent par payer, à partir du moment qu’un mec comme le cramé existe. C’est ce qui fait du bien au lecteur, je crois. Je revendique les clichés, je fais du « divertissement noir », avec ma culture propre, et écris ce que j’aimerai lire, dans cette même idée. De plus, il s’agissait de sortir un deuxième livre dans l’année suivant le premier. Alors, c’est vrai, ce n’est peut-être pas de la grande littérature, peut-être qu’on ne retrouve pas la « fameuse » petite musique chère à certains et certaines, mais cela divertit, cela fait frémir et on a envie de retrouver Gosta le soir, en se couchant dans son lit, « Le cramé » dans une main et une tasse de thé (un bourbon, ou un verre d’eau, au choix), dans l’autre. Cela se mange sans faim, comme on dit, enfin je crois. Cela ne me gène pas que l’on parle de roman de gare, je connais mes limites au niveau de l’écriture et essaye de m’en sortir par des situations fortes, mêlant l’imaginaire et le réel.

J’adore ce personnage – Le Cramé – au grand cœur, même si c’est un tueur. Peux-tu nous en parler ?
Le Cramé fascine, c’est vrai, parce qu’il est hors de toutes limites, de toutes lois et de toutes règles, mises à part celles qu’il s’est fixées. C’est à dire des règles de fidélité, de promesse tenue et de don de soi. Sans compter qu’il ne connaît pas la peur, plaît aux femmes et a des amis fidèles qui lui sont dévoués. Une sorte de super héros, c’est ce que l’on aimerait croire, mais en vérité quelque chose le mène. Un secret enfoui au fond de son enfance qui explique beaucoup de choses, jusqu’à la brulure sur son visage. C’est une sorte de repenti du mal, qui désire se racheter. Et puis, un homme qui promet à une mère de retrouver son fils kidnappé, alors qu’il ne possède aucunes pistes, et qui y arrive après mille obstacles et péripéties, cela fait rêver. Ensuite, ce qui plait, c’est qu’il s’attaque à ceux qui se sentent impunis, aux conventions de base qui régissent notre société. Pour lui, pas de barrière. Un riche avocat, un élu puissant, ne peuvent être impliqués dans une histoire de pédophilie à cause de sa situation ? Et bien, on voit qu’il ne connaît pas le Cramé celui là ! Il va détourner le problème, et même réussir à le faire parler et, disons, appliquer le jugement lui même. Il existe des endroits de cités où la police ne peut s’introduire ? Il y fonce en courant, son flingue, et sa réputation, ouvrent les portes, s’il croise un gros dur du quartier qui braque un fusil à pompe, il va lui apprendre ce que c’est que « d’être armé », et si un petit jeune le traite de fils de p…  en le regardant dans les yeux, il lui casse le bras et lui fait dire pardon. Le rêve de milliers de gens qui prennent le RER tout les jours, confrontés à des violences quotidiennes, qui voient des choses horribles à la télévisons et qui rêvent (parfois) de justice. Il y a de la démagogie, c’est vrai, mais l’histoire de « Robin des Bois » a toujours fait rêver les plus démunis en premier. Je sais qu’il y a le politiquement correct, mais c’est du roman noir bordel ! J’aime le principe de l’empathie dans la littérature, si votre gamin rentre d’une soirée après s’être fait tabassé par quatre jeunes désoeuvrés, ne rêveriez vous pas d’être le cramé ? Comme cela ne se peut pas, et c’est surement mieux ainsi, la littérature populaire prends le pas, et sert de défouloir, sans aller dans les excès de pensés, c’est juste un héros. Comme Spiderman qui va casser la figure à des voyous qui attaquent une vieille. Il y a de tout chez lui, du Clint Eastwood comme du James Bond, il est beau mec, bien fringué et bourré de pognon et risque sa vie dans les cités pour une promesse, ou va se faire tirer dessus pour des amis. Et en plus, c’est un sentimental, il vit une histoire d’amour compliquée avec une de ses complices. Si c’est pas un vrai personnage de roman ça !

A la page 120 tu dis « c’était une tradition chez les truands, avant de tuer quelqu’un qui avait trahi, ou déconné grave… le type devait partir nu, comme au premier jour…. ». Où as-tu trouvé ce renseignement ?
Oui, cette scène fait référence à la mort de Tony à la fin du film Casino, j’avais trouvé cela très impressionnant, cela a été repris dans « Truands » dernièrement, le pauvre (et vénéré – Braquo quelle série ! – ) Olivier Marchal en fait les frais. J’ai lu énormément de livres et essais sur la mafia sicilienne, je crois que c’est une de leur tradition, je ne pourrai pas te citer la source exacte. J’essaye d’écrire certaines scènes très « imagées », et je trouvais cette image forte.

Jacques-Olivier BoscoJ’ai l’impression que, comme moi, tu aimes l’œuvre d’un auteur que tu cites dans ton livre, Antoine Chainas ?
Ah oui Antoine Chainas, je trouve qu’il a un style terrible et débridé, lire les cinquante premières pages de Versus a été pour moi une expérience forte et jubilatoire. L’écrivain m’a impressionné. Ensuite, il a le courage (voire l’intelligence) d’aller là où personne ne va dans le roman noir, un peu comme Benhotman que tu as interviewé et qui me fascine aussi pour les mêmes raisons, deux vrais « plumes », deux vrais écrivains qui mettent des tripes dans leurs mots, je ne me considère pas (malheureusement et loin de là), de leur niveau. J’essaye de m’en sortir en racontant des histoires imagées et rythmées. Un jour peut-être, comme eux, j’aurai le sang de Fante et de Selby dans mon encrier.

Il y a une scène violente qui fait froid dans le dos avec une batte de baseball. Comment t’es venu l’idée ?
Il s’agit de la (fameuse) nouvelle dont je parle au début de l’interview. Je voulais mettre en scène la peur, une peur que j’ai connue lorsque j’étais petit et que j’étais à même de décrire, il ne s’agissait pas du tout des mêmes circonstances, loin de là, je rassure les lecteurs. Mais il s’agissait, quand même, d’une véritable phobie, pour ceux qui connaissent, cela se manifeste comme une présence, on finit par la connaître, la voir venir et on ne peut pas lutter. On sait qu’on a peur, qu’on ne devrait pas, et pourtant, le corps refuse de se soumettre à notre volonté, il n’obéit qu’à la peur. Dans le livre je la décris ainsi, tel un personnage, c’est ce qui crée de la tension, jusqu’à la libération et la (re-fameuse) scène de la batte. Dans les faits, les deux ne sont pas liés, c’est lorsqu’il voit que l’on peut subir pire que ce qu’il subit que le personnage se détache de sa peur (rassurez-vous, il s’est passé la même chose pour moi et je n’ai plus de phobie). L’histoire de la batte, c’est du vécu, en quelque sorte. J’avais un frère jumeau, on était faux jumeau, lui c’était le grand costaud et moi le petit maigre. On s’entendait bien, mais comme tout les frères qui ont du caractère on se mettait des trempées terribles. Avec le temps, il commençait à avoir tout le temps le dessus, à cause de son poids. Un jour j’en ai eu marre et j’ai pris la raquette de tennis pour lui cogner dessus (on se disputait pour une histoire de musique sur le poste de notre chambre, il voulait imposer son style). Du coup, cela a marché. Il n’a plus jamais essayé de m’imposer sa musique, qu’au final j’ai appris à adorer !

Tout ça pour dire que, même si on est petit, ou seul, ou pauvre, il y a toujours moyen de battre plus fort que soi (surtout dans un livre), à condition d’être prêt à en prendre le risque (j’avais quand même eu peur de faire très mal à mon frère, mais un seul coup et des menaces ont suffit, plus un bon compromis ; ma new-wave de pédale après sa cold-wave de psychopathe). Mon personnage, lui, sait qu’il devra aller jusqu’au bout, s’il ne veut plus jamais entendre parler de ses ennemis. C’est ce qui fait que la scène est, un peu, violente, il n’a pas le choix, et, il faut le dire, il a sacrément la haine.

Je voudrais que tu nous parles d’un chef d’œuvre que tu cites dans ton livre, Et la mort se lèvera,  pour les lecteurs et lectrices qui le connaissent pas ?
Mea culpa, ma fille de dix-neuf m’en a fait la remarque dernièrement, du genre ; « Tu t’emmerdes pas ! Bonjour les fleurs ! ». Oui, les lecteurs l’auront deviné « Et la mort se lèvera » est mon premier polar. Je me suis dit que cela ne s’était jamais fait (enfin je crois), mais c’est surtout le fait que j’ai beaucoup d’affect pour ce livre, c’est celui qui m’a permis d’être édité pour la première fois (j’en avais écrit deux autres avant, tous deux refusés de partout), et puis je l’ai vraiment travaillé chapitre par chapitre, avec hargne, mais voilà que je recommence, je parle encore de ce fichu bouquin. Donc, pour les lecteurs et lectrices qui ne connaissent pas – je précise que c’est le gangster Gosta qui qualifie le livre de chef d’œuvre et non l’auteur de ces lignes (quel hypocrisie, tu t’enfonces mon gars) -, il s’agit d’une histoire de famille d’origine Calabraise qui tient le milieu à Nice, un tueur, le Maudit, va chambouler son équilibre en s’y introduisant et en désirant exercer une terrible vengeance. L’histoire se passe dans ma ville, et l’auteur, heu, je ne me rappelle plus de son nom. C’est peut-être pas tant un chef d’œuvre que ça finalement. Mais il ne s’agit pas d’Anonyme, tu sais, « Le livre sans nom », un truc plein de clichés (il n’y a que ça en fait) et, pourtant, jubilatoire, on parle de livre culte pour le coup.

Parle-nous de Jigal, ta maison d’éditions ?
Jigal c’est une maison d’édition spécialisée dans le polar qui existe depuis presque quinze ans. Jimmy Gallier et son équipe sont basés à Marseille, Cours Estienne d’ Orves, une Rambla emplie de terrasse de cafés. Leurs locaux se trouvent au dessus d’une magnifique librairie dans une sorte de loft avec verrière ou la centaine de livres de la collection s’épanouit au milieu des stagiaires et des rédacteurs. J’étais très fier la première fois que Jimmy, le boss, m’a appelé pour m’inviter à déjeuner à Marseille et parler de mon livre, j’ai pas hésité une seconde – qui l’aurait fait ?- quand il m’a fait signer un contrat. Rends-toi compte, toi c’est ta passion d’écrire et il y a un type et sa boite qui te demande de le faire, qui mise de l’argent sur ce que tu as écrit pour le transformer en livre et qui se bat pour le défendre, et pas qu’un peu. On les prend pour une petite maison d’édition mais c’est faux. A sa sortie, le livre est disponible partout, dans toutes les FNAC de France, les Relays et dans des centaines de librairie, de l’Atelier rue Jourdain à Paris, à l’Armitière à Rouen, jusqu’à Saint Dié en Bretagne, Serre Chevalier ou l’Etoile Polar à Nantes (hommage à nos amis libraires). La maison envoie des centaines de bouquins gratuitement à tous les critiques littéraires de France, TV, radio, presse, de la Gazette du Plumorel au Figaro en passant par le Grand Journal, plus les salons, les blogs et les sites polar, la chef de com passe son temps au téléphone pour savoir si le livre a plu, si y a moyen d’en parler, pour convaincre ! Ce sont des Don Quichotte du polar, la preuve, l’année dernière, y a pas six mois, Philippe Georget à eu le prix polar SNCF 2011, il était en concurrence avec des bouquins qui avaient eu des papiers dans le Canard Enchainé, dans l’Express et le Monde, alors que Georget, rien, et, au final, c’est lui qui a eu le prix, un prix de lecteurs je te signale. Bon par la suite, grâce à ce prix j’imagine, il a eu des supers chroniques dans Libé, Marianne et même sur Europe. Et je te parle pas des illustres auteurs qui l’ont eu ce prix des années cinquante à nos jours, enfin voilà, mais ils continuent de se battre et de sortir deux à trois bouquins tous les trois mois, franchement, je sais pas comment ils s’en sortent, chapeau Jigal ! Tu as compris, je les adore et je conseille aux jeunes plumes talentueuses de leur envoyer des manuscrits, quoique Gallier se démerde assez bien pour aller dégotter un génie Africain, ou une super plume d’Alger. Ha oui, il y a un vrai travail avec l’auteur ensuite, enfin à mon niveau, il te donne des conseils, il y a des discussions sur le livre, ça aide à progresser, et surtout, à garder la tête froide.

Est ce que ta famille lit tes livres ?
Oui bien sur, ma femme, ma fille, ma mère et mon père qui est un véritable fan ; il a dévalisé les librairies d’Aix en Provence pour acheter mon premier livre et l’offrir à ses amis. On en parle entre nous, ils savent que j’écris depuis des années et que j’y ai toujours cru, alors ils étaient vraiment contents pour moi quand le livre a été accepté. Ensuite, c’est vrai que je préfère faire lire le manuscrit lorsqu’il est terminé, je ne supporte pas les avis, mais je les écoute, et parfois reconnais leur pertinence, finalement. Mais c’est vrai, quel plaisir de se mettre au dessus de l’épaule de ma chérie pour savoir où elle en est de mon bouquin, de guetter ses réactions. Quand à ma fille de dix neuf ans, son avis m’importe, car elle représente la nouvelle génération, elle lit du Nancy Houston, Amélie Nothomb ou dernièrement le fameux « Acier », je l’ai vu dévorer Le cramé en quelques jours avec joie, et elle veut que son copain lise mes livres, c’est bon signe.

Comment écris-tu ? (le soir, le matin, dans un bureau….)
Le matin, au calme, quand la maison est vide. (J’ai un vrai boulot mais j’ai la chance d’avoir mes jours de repos en semaine, car je bosse les WE) A partir de midi, impossible de m’y mettre, je travaille sur le scénario des scènes, en position horizontale généralement sur quelque chose de mou (en fait je fait la sieste en rêvassant à mes histoires). Ce qui peut intéresser le lecteur, c’est que parfois, ces fameux matins, il m’arrive de regarder des extraits de films, surtout pour les dialogues, ou bien je passe des heures à m’écouter des CD, sautant d’un morceau à l’autre, Archive, Tricky ou Miles Davis, je cherche un rythme, que les images s’imposent dans ma tête puis je me jette sur le papier. Pour la poursuite en voiture j’avais adoré celle du dernier James Bond et je rêvais d’en écrire une. Je me suis mis à écouter la musique du film, en boucle, avec les montées et les descentes de violence rythmique et puis je me suis jeté sur mon cahier, dans le silence à ce moment là. Je roulais en même temps que le cramé, j’entendais les vitesse crisser et la fille hurler, un truc de fou. Pour le premier livre, c’était la musique du clan des siciliens ou de Romanzo Criminale qui m’inspirait. Je me fais mes propres scènes, et là j’ai pas mal écouté du NTM et du Assassin pour le dernier, histoire de m’imprégner de l’ambiance sombre et désespérée que certaines de leur chanson reflètent. Une dernière chose, faire des bouquins, c’est un sacerdoce, quant on bosse à cent pour cent, qu’on a une vie de famille et des amis qui vous réclament pour aller faire la fête, il faut vraiment  être passionné et trouver les moments, mais bon, je dis souvent à ma femme qu’il y en a qui sont passionnés par des courses de moto ou par leur tournois de foot, l’écriture, ça coûte beaucoup moins cher, bon, on a souvent l’air dans les vapes (en fait on est dans son livre), mais ça se partage aussi, il suffit de raconter un peu, mais pas trop quand même.

Si tu devais nous faire connaître un auteur que tu aimes bien et qui est encore méconnu ?
Un auteur méconnu ? Cela va faire chauvin si je parle d’Adlène Meddi, il publie chez Jigal (La prière du maure, 2010), mais il m’a mis par terre, il a réussi à écrire un roman noir presque, dirais-je, en prose, faisant ressortir, à travers la quête d’un vieux flic toute la vérité sur l’Algérie d’aujourd’hui, l’égal de Jim Thompson quand il s’y mettait. Sinon, tout ceux que j’aime sont connus, Héléna, Bunker, Fante, Pécherot ou Calvino, je parlerai des livres, comme Le soleil n’est pas pour nous de Mallet, poésie noire aussi et, encore, Bons baisers de Russie ! Non, un de mes livres de chevet, avec Un privé à Babylone de Brautigan, c’est Aventures des nouvelles, de Calvino encore. Il y a aussi Tirant le Blanc de Joanot Martorell (ça, personne ne connaît, j’en suis sur) ou Sir Nigel et La compagnie blanche de Conan Doyle. Walter Scott, tout ça, des trucs de Moyen Age que j’adore. Ah oui, un de mes livres culte, d’un inconnu, Léonid Andreev, l’histoire de Sacha Golodine, une histoire magnifique est sombre sur un héros de la pré-révolution russe, écrit d’une main de génie, cet homme nous fait entendre la musique lorsqu’il l’écrit.

Si tu avais un coup de gueule sur l’actualité, ça serait quoi ? Et pourquoi ?
Alors puisque mon dernier livre parle des cités, je vais citer une des nouvelles que j’ai écrite à ce sujet. La nouvelle s’appelle Bottes de béton.

« Ils sont à nouveau sur leurs marches, retour à la case départ, seuls dans la nuit silencieuse et sinistre, comme la cité à cette heure. Elle en perd d’autant plus de sens, posée et vidée de sa vie, éteinte. Un mouroir d’avenir, un charnier de volonté et d’espoir, qui viendra déterrer tout ça ? C’est comme le reste, tout le monde nie et dans vingt ans quand le mal sera réparé, que les ghettos n’existeront plus, peut-être qu’un gouvernement reconnaitra le mal, qu’ils présenteront des excuses, qu’ils mettront des plaques pour tous les suicidés, les overdosés et les assassinés qui dépassent les statistiques en ces lieux. »

Quels sont tes futurs projets littéraires et y aura-t-il une suite du Cramé ? (le concierge Masqué est curieux !)
Je travaille sur une trilogie avec le personnage de mon premier roman le Maudit (après le Cramé), mais je crois bien que le Cramé reviendra un jour l’autre, je sais pas pourquoi. Sinon, je commence des trucs, j’ai des synopsis, le tout c’est de travailler régulièrement. Je suis aussi en contact avec une association de court-métrage, je dois faire partie du jury du Festival de Nice en octobre et rencontrer des réalisateurs sur des tables rondes écriture-réalisation, j’en ai moi-même réalisé deux pour des concours il y a longtemps, deux trucs irregardables, mais il y avait de l’envie quand même (dire que j’avais osé les envoyer à Canal Plus à l’époque).

Je vois bien Le Cramé adapté au cinéma, as-tu des propositions ? Et aimerais-tu que tes romans soit adaptés ?
Des propositions, ça se saurait ! Tous les auteurs de polar rêvent d’une adaptation au cinéma (même Chainas). Maintenant, Jigal travaille avec un agent qui fait le lien avec le cinéma, mais ils ont tellement de projets. Il faudrait que le Cramé devienne un Best-seller, ça aiderait. En tous cas, pour le Cramé, Olivier Marchal (si Tarantino/De Palma/Scorsese/Placido ne sont pas libres) est tout désigné pour le réaliser, quand à l’acteur (si Daniel Graig n’est pas libre), je pensais à François Levental (il va falloir aller faire des recherches sur le net là), il a une vraie gueule ce type, et un jeu super bon et pas assez reconnu. Je le voyais pour Franco le Calabrais, dans mon premier livre aussi.

As-tu une anecdote marrante sur ton roman Le Cramé ou sur ton métier d’écrivain ?
Eh bien, je me souviens que quand j’étais apprenti écrivain, mis à part le fait d’envoyer mes manuscrits aux maisons d’éditions, je parcourais les festivals avec, en essayant d’en donner à des auteurs reconnus pour qu’ils me lisent et me donnent leur avis, et, éventuellement, je rêvais qu’ils en parlent à leur éditeur après avoir tripé à fond sur mon polar. J’en ai vu, de la Série Noire à chez  Albin Michel, certains, très connus, pas gentils du tout, qui m’envoyaient péter (alors que je leur achetais un bouquin bordel, ils auraient pu faire semblant, comme les autres) et puis un jour, en 2009, Jérôme Leroy (grand prix de littérature policière en 2005) au festival du livre à Nice. Il accepte mon manuscrit et me dédicace son livre avec « A un futur auteur, en espérant que l’on se retrouve un jour ensemble derrière la table à faire des signatures »,  et, deux ans après, mon livre est publié et je suis invité dans un salon et je me retrouve positionné juste à côté de lui, j’étais tout content de lui rappeler ce qu’il m’avait écrit. Bon, il n’avait jamais ouvert le manuscrit, mais il se rappelait bien de moi, comme quoi, la vie, hein ?

Quel est ta chanson et musique préférée ?
Chanson et musique préférée ? Cela évolue tout le temps, de Grover Washington pour Inner the city blues ou Hello sunshine jusqu’à 1993 J’appuie sur la gâchette de NTM (culte !). J’aime tout, c’est selon l’humeur. Dans les intemporels il y a l’album Faith de The Cure, les Smith (repris ensuite par Placébo, comme Where is my mind des Pixies), ou Johnny Thunder (I can tell, un chef d’œuvre), et en ce moment j’écoute la bande original de Matrix, avec Marilyn Manson (Rock is dead, un truc de fou) ou le magnifique morceaux de Sakamoto, je crois. Comment savoir, de là à ce que les White-Stripes sortent un nouveau chef d’œuvre. En français, il y a Izia (je la cite dans le Cramé) qui casse bien la baraque. Non, les disques qu’on trouve dans les Inrock sont très bons aussi, cela permet de rester au courant de ce qui sort.

Quel est ton film préféré ?
Alors, mon film culte c’est, pour des raisons personnelles vu que c’est le premier choc de ma vie au cinéma, quand j’avais huit ou neuf ans, donc Il était une fois dans l’ouest, il y a tout la dedans, sauf l’histoire d’amour. Mais il y en a plein d’autres, dont Les Ailes du désir, ou Mauvais sang, c’est plus pointu mais cela date de l’époque où je bossais sur des cantines de tournage, on avait fait Les Amants du Pont Neuf, et  j’avais été impressionné par l’implication « artistique » de Carax, le gars semblait en transe par moment, magique et fou sous la nuit d’aout d’un Paris déserté. Et puis, on ne renie pas ses origines, et son enfance, aussi il y a le Clan des Siciliens, ou des trucs dans le style Classe tous risque, j’adore, avec Bebel jeune. Dernièrement j’ai revu Dernières heures à Denver avec Andy Garcia, il y a aussi Le solitaire le film américain avec un des acteur du Parrain, et bien sur, une de mes dernières grosse claque au cinéma, cela a été Romanzo Criminale, j’ai vu que Michel Placido sortait un nouveau film bientôt sur une des figure du crime Italien, j’ai hâte d’y être !

Pour terminer l’interview, si tu avais un dernier mot a dire à tes lecteurs, ça serait lequel ?
Continuez de lire, et parlez de vos lectures autour de vous, parce que, je sais pas pour vous, mais moi, au boulot, j’ai remarqué qu’on parlait souvent du match de la veille, ou d’un reportage (t’as vu le truc sur les siamois échangistes, hier sur la Une ?), éventuellement d’un film de cinoche qu’on avait vu, mais jamais des bouquins qu’on lisait. Et pourtant, Nom de dieu de Nom de Dieu ! Il y en a bien qui lisent, non ? Alors faut essayer de faire partager ça. Pour ma part, je prête tellement de bouquins que je regrette (j’ose plus les demander après), du coup, je les rachète. Un privé à Babylone et Demande à la poussière, j’ai du en acheter cinq de chaque ! En tous cas n’hésitez pas à m’envoyer vos avis et questions via le site de l’éditeur Jigal. Schousss à tous.