Interview de Pierre Cherruau : La vacance du petit Nicolas

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Alors que le concierge masqué ne cherchait qu’à se distraire d’un métier peu exotique en interviewant de grands auteurs issus des littératures policières, il s’est retrouvé avec deux ennemis sur le dos : Pecos le dingue et Dieu. Depuis l’épisode dernier, il en a deux de plus, une magnifique paire de talons hauts, petit cadeau du divin.

Quelques coups de klaxons plus tard, je pénètre, chaussures à la main, dans ma loge. Je m’assieds à table en serrant les genoux.  Peux pas faire autrement avec cet accoutrement. Il faut que je me laisse le temps de la réflexion. Ne pouvant me permettre la posture traditionnelle de la fleur de lotus, j’opte pour celle dite du mec bourré, tout aussi efficace, tête posée sur bras croisés, avachi sur la table. La nappe en toile cirée sera assurément un plus à ma méditation. Après quelques dizaines de minutes sans bouger ne serait-ce qu’un faux-cil, ma décision est prise. Ça ne peut plus durer comme ça !

Il faut savoir prendre le taureau par les cornes. Depuis quelques temps, j’ai le sentiment gluant de ne plus être maître de mon destin. Je subis, me fais balader et il est grand temps que ça cesse. Ils connaissent pas Richard, ces mecs. Vont avoir un réveil pénible. J’ai pas fait d’esclandre parce qu’on a beau dire dans l’feu d’l’action les raisins sont de Corinthe et la compréhension en berne mais la pose est salutaire. La colombe prend de la graine quand l’aigle fond sur la vieille buse. Va y avoir des lendemains capricieux, moi je vous le dis.

En premier lieu, je vais mettre en branle mon réseau de concierges pour dégoter mon gars Pecos. Pour celui qui est aux cieux, je verrai plus tard. J’allume mon ordinateur, rédige ma requête, crypte mon mail et clique sur le bouton d’envoi. Il est temps que je me démaquille.

J’en suis à l’épilation de la moustache quand le tintement caractéristique retentit. Au bas de mon écran, une enveloppe indique que j’ai reçu un mail. Je l’ouvre pour découvrir que Pecos se trouve en Afrique, à Dakar pour être précis. Je sélectionne dans mes favoris le site d’Air Concierge et me réserve une place pour le Paris-Dakar.

Il faut que je sois préparé, que je connaisse le terrain, les us et coutumes du pays. Je vais faire d’une pierre deux coups en allant interviewer Pierre Cherreau, auteur de polar spécialiste de l’Afrique. Je viens de lui téléphoner et il peut me recevoir tout de suite.

Je vais revêtir ma tenue du concierge masqué. Oh, et puis je laisse les bas en dessous, c’est tellement agréable sur la peau.

Pierre CherruauPierre, peux-tu nous parler de ton enfance ?
Je garde assez peu de souvenirs de mon enfance. J’aimais marcher sur la plage de Dunkerque avec mon arrière grand père. Nous allions jusqu’au port. Je pense que mon arrière grand père m’a donné le goût du voyage. Ai-je eu une enfance très heureuse ? C’est un peu un trou noir… Mais comme disait Montaigne, le bonheur accouche d’une page blanche. Nombre d’auteurs n’ont pas eu des enfances très heureuses, sinon ils n’auraient jamais écrit.

Comment es-tu venu au polar ?
J’étais un grand lecteur de romans noirs. Mon père collectionnait les séries noires. J’aimais beaucoup les romans de Didier Daeninckx et de Jean-Bernard Pouy. Je venais d’achever Le cinéma de papa de Pouy, je n’avais plus rien à lire. J’étais bloqué au Nigeria dans une maison sans électricité, sans eau, sans essence et sans argent. Que faire ? J’ai écrit en une nuit à la bougie, le premier jet de Nena rastaquouère, un roman noir inspiré du cinéma de papa.

Le journalisme aide pour écrire un bon polar ?
Question difficile. Disons que le métier de journaliste permet de rencontrer beaucoup de gens dans des milieux très variés. Pour écrire un bon polar, il faut avoir une connaissance intime du milieu que l’on décrit. Faire sentir les odeurs, entendre les bruits. Le journalisme apprend aussi à aller à l’essentiel. A avoir une écriture efficace, sans fioriture. Mais l’écriture journalistique peut aussi être stéréotypée. Il faut savoir s’en libérer pour écrire un bon polar.

Dans ton roman Chien Fantôme, j’adore le personnage de James Coffee, journaliste au Gardian. Est-ce toi en réalité ?
James Coffee est très cynique, très désabusé. Il est beaucoup plus âgé que moi. Il a un peu l’impression d’avoir tout vu. Ce n’est pas mon cas. Je ne suis pas cynique. Enfin je l’espère. James Coffee est très britannique. Ce n’est pas mon cas non plus. Son seul point commun avec moi, c’est le goût du journalisme.

Chien fantôme de Pierre CherruauToujours dans Chien Fantôme, tu parles du train Le Dakar-Bamako. Existe-t-il ? Et circule-t-il encore ?
Le Dakar Bamako existe bel et bien. Je l’ai emprunté au début des années 2000. Mais il était en très mauvais état. Il déraillait souvent. Des passagers ont perdu la vie. Des accidents très graves se sont multipliés ces dernières années. Dès lors, le Dakar Bamako est désormais réservé au fret. Dommage, c’était un lieu où l’on faisait de belles rencontres.

J’ai appris un mot en te lisant, Vidomégons. Peux-tu nous l’expliquer ?
Les vidomégons sont les enfants esclaves au Bénin. Au départ, il s’agissait d’enfants de la campagne que l’on confiait en ville à des parents plus argentés. Ceux-ci devaient leur donner une éducation en échange de menus travaux domestiques, mais la tradition a vite été dévoyée. Certains vidomégons ont à peine cinq ans, ils travaillent vingt heures par jours : ils ont été vendus par leurs parents ou des trafiquants d’enfants.

Peux-tu nous parler de la situation des émigrants en Sénégal qui tentent de traverser au péril de leur vie ?
Ils ont un slogan « Barça ou Barsak », Barcelone ou la mort en wolof, la langue plus utilisée au Sénégal. A Dakar, ils montent sur des pirogues afin de rejoindre les côtes espagnoles. Près de la moitié d’entre eux périssent lors de ces périples terrifiants. L’Europe est perçue comme un eldorado. Mais ils sont de plus en plus nombreux à se rendre compte que cela ne vaut pas le coup de prendre de tels risques pour accéder à l’Europe. D’autant qu’à leur arrivée sur le vieux continent, ils peuvent très bien se faire expulser. Et revenir au pays les mains vides.

Toute ton oeuvre prend ses racines en Afrique pour quelle raison ?
La dernière en date de mes publications La Vacance du petit Nicolas (Ed Baleine) co écrit avec Renaud Dely ne se déroule pas en Afrique. Elle prend racine dans le marigot de la vie politique française. Un autre de mes romans, Ballon noir (co écrit avec Claude Leblanc) se déroule pour moitié en Asie et en Europe. Mais c’est vrai qu’en général, mes polars s’épanouissent pour l’essentiel en Afrique. J’ai vécu plusieurs années au Nigeria et au Bénin. Depuis près de vingt ans, j’effectue régulièrement des reportages sur ce continent qui me fascine.

Vois-tu une éclaircie sur le continent Africain ? Afrique continent d’avenir ?
Oui l’Afrique est un continent d’avenir. Ne serait-ce que par la jeunesse de sa population. L’énergie de cette jeunesse. En Tunisie comme en Egypte ou au Sénégal, la jeunesse réclame des comptes à ses aînés. Elle accepte de moins en moins l’arbitraire des hommes de pouvoir. La société civile se réveille.

La vacance du petit Nicolas de Pierre CherruauTu as écrit deux « Poulpe », Togo or not Togo et La Vacance du petit Nicolas. Peux-tu nous en parler ?
Togo or not Togo aborde un sujet grave : celui des enfants albinos, victimes de sacrifices humains. Une tragédie africaine… La Vacance du petit Nicolas est plus humoristique, c’est une satire du monde politique. Mon co auteur Renaud Dely est un journaliste politique qui connait bien tout ce petit monde. Nous avons imaginé que Nicolas Sarkozy était porté disparu. Le poulpe enquête sur les ennemis du président. Le problème c’est qu’ils sont légions : de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par le parti socialiste et l’UMP. Mais plus qu’une dénonciation, c’est un roman humoristique. Avec la campagne présidentielle française qui se déroule dans une ambiance délétère et la crise grecque, nous nous sommes dit que les lecteurs avaient besoin d’évasion.

Dans ton roman Chien Fantôme, j’ai lu qu’au Bénin l’esclavage domestique reste une réalité. Comment remédier à ce fléau ?
Le Bénin est une démocratie. Le gouvernement combat le phénomène des vidomégons. Des trafiquants d’enfants sont condamnés à de lourdes peines de prison. Des campagnes d’information et de sensibilisation font comprendre aux Béninois qu’il faut renoncer à ces pratiques.

Si tu avais un coup de gueule sur l’actualité, ce serait lequel ?
J’ai été choqué par les destructions des caravanes de Roms au bulldozer pendant l’été 2010. Des familles habitent dans ces caravanes. Ces images terribles ont fait le tour du monde. Peu de temps après, j’étais au Kenya, face à des étudiants qui m’ont demandé « Pourquoi la France est-elle l’un des pays les plus racistes du monde ? » Je ne pense pas que la France soit l’un des pays les plus racistes du monde. Mais ce genre de pratiques flétrissent l’image de ce pays qui réclame le titre de « patrie des droits de l’homme ».

Quels sont tes futurs projets littéraires ? Le concierge Masqué est curieux.
J’achève le récit de mon voyage à pied entre Dakar et Paris. Il sera publié aux éditions Calmann Levy l’année prochaine.

Quand écris-tu ? (le soir, le matin, dans un bureau…)
J’écris quand je peux. Quand mon fils de deux ans, m’en laisse le loisir. Il préfère que je lui lise des histoires.

Je n’écris pas au bureau, mon employeur apprécierait très peu ce genre de pratique. Et il aurait raison. De toute façon, je n’aurais pas le temps au bureau, je suis concentré sur mon travail. Diriger une rédaction et écrire des articles occupe bien assez mon esprit. Et je ne pense à rien d’autre à ce moment là. J’écris beaucoup de fiction pendant les vacances. Pendant les voyages, notamment dans les trains. La plupart de mes idées me viennent en courant ou en marchant. J’ai besoin de me déplacer pour réfléchir. Je dois être un peu nomade dans l’âme.

Y a-t-il un auteur de polar de l’Afrique noire que tu pourrais nous faire découvrir ?
J’aime beaucoup La vie en spirale (Edition Gallimard) d’Abasse Ndione, un écrivain sénégalais qui vit dans un village de pêcheurs, à Bargny, au Sénégal. La vie en spirale est l’un des premiers romans africains à avoir évoqué l’addiction à la drogue. Avec un vocabulaire savoureux. Par exemple, au Sénégal, un « développeur » de « yamba » est un consommateur de cannabis. C’est le roman d’une vie. Abasse Ndione a passé une vingtaine d’années à l’écrire.

Peux-tu nous parler de la maison d’édition Après la lune ?
C’est une très bonne maison d’édition. Son fondateur, Jean-Jacques Reboux n’a pas une démarche marketing. Il publie les romans qu’il aime. Une démarche devenue très rare de nos jours où l’on se préoccupe avant tout des chiffres de vente.

Parle nous de ton site ?
Slate Afrique est un nouveau site, fondé en mars 2011 par Jean-Marie Colombani. Il est consacré à l’Afrique. A toutes les Afriques, le Maghreb, comme l’Afrique noire. L’Afrique francophone, comme l’anglophone. Nous voulons parler autrement de l’Afrique. Au-delà des guerres et des conflits ethniques, comprendre ce continent de plus d’un milliard d’habitants. Ses mutations. A travers des analyses, des reportages. SlateAfrique connait un grand succès. Souvent, nous avons plus de 100 000 visiteurs par jour. Cela prouve que contrairement aux idées reçues, l’Afrique intéresse beaucoup.

www.slateafrique.com

Quelle musique et chanson tu préfères ?
J’aime beaucoup La Javanaise de Serge Gainsbourg et Dirty old town des Pogues. Dirty old town m’émeut, j’ai l’impression que c’est une chanson sur Dunkerque. Et sur l’attachement que l’on peut éprouver pour ces vieilles villes ouvrières que bien des Parisiens vont trouver sales et moches. Mais dans lesquelles je me sens à l’aise. Chez moi.

As-tu une anecdote sur tes voyages en Afrique, une rencontre qui t’a marqué ?
Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants m’ont marqué. J’ai été ébranlé par ma rencontre avec des vidomégons et des bergers peuls. D’un côté, des enfants asservis de l’autre des hommes libres.

Dernière question du concierge Masqué : Que Pense ta Famille de tes livres ?
Il faudrait leur poser la question. Mon père aimait mes livres. C’était souvent mon premier lecteur. Mais il est mort, il y a longtemps déjà. Ma mère aime mes livres. Mais est-elle objective ? Même question pour ma femme. Ma femme considère que l’écriture est un bel espace de liberté qu’elle respecte. Ma fille de huit ans me soutient. Lors des séances de dédicace, elle me donne un coup de main. En dessinant des tortues sur mes livres. Elle souhaite écrire plus tard un livre avec moi. Un livre pour les enfants. Excellente idée. Pourquoi pas une histoire de tortue ?