Interview de Michel Leydier : Sex shot

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Le concierge masqué possède un métier qu’il pratique entre les interviews et ses voyages rocambolesques, un masque qui est un loup pour l’homme, un autre qui lui cache parfaitement le visage, et un ennemi juré, Pecos le dingue. Depuis son séjour en Irlande, il sait qu’il s’est fait un ennemi encore plus dangereux. Dieu.

Une mouche vient de se poser sur le tatouage que je n’ai jamais eu le courage d’imposer à ma peau de bébé. Deux balais croisés sous une tête de mort. La classe. Sur le biceps droit. Grâce à ma musculature malabar, j’aurai réussi à faire rire le crâne, j’en suis sûr. Vachement rare !

L’ex-asticot s’envole sans s’imaginer que je pourrais lui greffer des ailes de papillon sans qu’il ait eu le temps de quitter mon corps d’athlète. La musca s’envole. Je m’ennuie. Ça fait plus de quinze jours qu’il ne s’est rien passé de palpitant dans ma vie. Sauf peut-être le recommandé de la vieille dame du troisième mardi dernier. A part ça, Waterloo, morne plaine.

Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire ?

Comme j’avais un peu de temps, ce qui ne m’était pas arrivé depuis un petit moment, j’ai été voir ma maman. Je lui ai raconté mes péripéties depuis que je parcours le monde en quête d’auteurs à interviewer. Je lui raconte mon coup de bluff avec Obispo. Je lui explique que depuis mon retour, la routine a repris ses droits. La radio, en sourdine depuis mon arrivé, se rappelle à notre bon souvenir en hurlant une vieille chanson de Julien Clerc « Ca fait pleurer le bon dieu ». Message reçu.

En rentrant à pied – dans mes grandes aventures, je serais passé par la Chine mais vu la tournure de la phrase, ça ne veut plus rien dire – je me dis que le plus étrange dans l’affaire est de ne plus être poursuivi par Pecos. Quelle relation peut-il y avoir entre… Une voiture ralenti puis s’arrête à côté de moi. La vitre passager s’abaisse en silence. Le conducteur, seul dans son quatre roues, m’observe de la tête au pied pour me demander « C’est combien, chérie ? »

Je m’approche pour le faire répéter. Faut dire que Pigalle, à cette heure de la journée, est très animé et je suis sûr d’avoir mal entendu. Il répète. J’ai bien entendu. La veine de mon cou grossissant et mon soudain changement de couleur sont des réponses suffisantes pour que le gars remonte la vitre. Avant qu’il ne démarre, j’ai le temps de voir mon reflet. Il est vrai que les longs cheveux blonds me vont très bien et que, penché comme je suis, mon décolleté avantageux appelle à la question la plus posée dans le quartier.

Je veux m’ennuyer. Les regards se tournent vers moi. J’ai crié. Je m’effondre sur le trottoir. Pas facile de cacher ma vitrine avec cette mini-jupe en cuir qui, a deux centimètres près, aurait pu être vendue au rayon ceintures. Pour couronner le tout, je viens de filer mon bas. Quelle journée !

Un homme s’approche, me tend son mouchoir et me parle avec tendresse. Il m’accompagne au bistro du coin de la rue. Il ne me questionne pas. Il ne me juge pas. Il me dit qu’il est écrivain. Les affaires reprennent. Vous me connaissez, j’en profite pour lui poser quelques questions.

Sex Shot de Michel LeydierMichel Leydier, parlez-nous de votre enfance et dites-nous comment vous êtes venu au polar ?
Mon enfance ? Un passage douillet, à l’abri de tout, au Maroc. Dernier né d’une fratrie de cinq frères et sœurs (je suis le seul garçon), donc choyé et (sur)protégé. L’adolescence fut plus rude. Repli sur moi-même et naissance d’une passion pour la musique. La venue au polar s’est opérée beaucoup plus tard, par hasard, après une dizaine d’années passées à travailler dans le showbiz (secrétariat artistique, organisation de tournées, management, production…). J’écrivais des petits textes dans mon coin sans objectif précis quand François Braud a créé les éditions de la Loupiote (en 1996) et qu’il a passé une annonce dans 813. Il recherchait de « jeunes » auteurs pour sa collection Zèbres qui couplait un auteur connu avec un autre, à découvrir. J’ai ainsi eu l’incomparable honneur de me retrouver associé à Hervé Prudon pour mon premier livre. Il s’agissait d’une longue nouvelle intitulée Sacrifice.

Pour vous, un bon polar, c’est quoi ?
Je n’en sais rien, je pense qu’il n’y a pas de règle et tant mieux. Comme dans toute littérature, une écriture au-dessus de la moyenne et une histoire en béton me paraissent cependant de mise. Des personnages forts (je préfère les antihéros aux gros bras sans faille qui m’ennuient prodigieusement) et une bonne dose d’humanité sont sans doute également indispensables, ainsi qu’un humour sous-jacent, noir de préférence.

Dans votre dernier roman Sex Shot, publié aux éditions Pascal Galodé, vous décrivez Paris la nuit autour des sex-shops. Comment est venue cette idée ?
L’idée de ce roman m’est venue il y a très longtemps, à la lecture de Rafael, derniers jours de Gregory Mcdonald (Fleuve Noir), devenu The Brave à l’écran, adapté par Johnny Depp. Il y était question de snuff movies, mais d’une façon un peu détournée, j’ai eu envie de faire de ce bizness l’axe central d’un roman et j’ai imaginé que les producteurs de ces macabres productions recrutaient dans le milieu de la prostitution, parce que les prostituées sont par nature déjà en rupture avec la société et donc des proies faciles.

Il y a des scènes très dures dans le roman. Vous vouliez faire réagir le lecteur ? Il y a automatiquement de la violence dans le polar ?
Je ne cherche pas spécialement à faire réagir qui que ce soit. Mais lorsque je suis indigné par quelque chose, j’ai envie de partager cette indignation. Dans le cas présent, cette indignation repose sur un fantasme, quelque chose qui existe peut-être ; en réalité, on n’en sait rien. Mais l’idée que cela puisse exister inspire l’indignation. Et l’être humain a prouvé depuis longtemps qu’il était capable du meilleur comme du pire, alors pourquoi pas ce pire-là. Et vous avouerez qu’il est difficile de traiter d’un tel sujet sans, à un moment ou un autre, faire couler un peu de sang. Concernant la deuxième partie de la question, je ne pense pas que la violence soit indispensable dans le polar. Certains auteurs s’évertuent à semer des cadavres toutes les deux pages, ça ne fait pas de bons bouquins pour autant.

Parlez-nous de Max et de François, principaux personnages de Sex Shot ?
Difficile de parler de ces deux personnages sans dévoiler une des clés du livre, ce qui serait dommage. Je peux juste dire qu’ils sont aussi paumés l’un que l’autre. Deux tempéraments très différents, réagissant de manière diamétralement opposée face aux turpitudes de l’existence. Et ils n’ont pas été épargnés.

Michel LeydierEst-ce qu’il existe des réseaux de films porno ultra violents en France, à la limite de l’insoutenable ?
Aucune idée. J’ai écrit une fiction, pas un doc ni un essai. Même si l’invraisemblance est rédhibitoire pour moi, je ne suis pas du genre à enquêter pendant des mois avant de me lancer dans un polar (la procédure à outrance ne me passionne pas). Je l’ai fait dans une certaine mesure néanmoins, et il est apparu que personne en France n’avait jamais été condamné pour des faits comparables à ceux que je décris dans le livre.

Il y a deux histoires dans Sex Shot, celle de la justice et celle du justicier, comment vous en est venue l’idée ?
Là, je n’ai rien inventé. Il n’est pas rare dans le polar de proposer au lecteur de suivre en parallèle une enquête officielle, menée par un juge d’instruction et des flics, et une autre, plus underground, drivée par un justicier qui n’est généralement pas motivé par une morale, une hiérarchie ou une simple conscience professionnelle, mais par un instinct quasi animal (entretenu bien souvent par des liens affectifs avec une ou plusieurs victimes). Forcément, ce dernier a les mains libres et n’a aucun scrupule ni de compte à rendre à personne, si ce n’est, s’il se fait prendre, à la justice.

J’ai vu que vous écriviez du polar jeunesse et que vous aviez gagné le prix du Lionceau Noir 2011. Pouvez-vous nous en dire plus sur le polar jeunesse et sur vos romans ?
J’ai effectivement écrit un certain nombre de polars jeunesse. Après plusieurs one-shots publiés chez Hachette, j’ai créé une série chez Syros (collection Souris noire) intitulée Benjamin fils de flic. C’est le sixième et dernier (en date) épisode de cette série, Super mytho, qui a emporté ce prix en avril dernier, que la ville de Neuilly-Plaisance (93) décerne chaque année dans le cadre de son festival Le Week-end Noir. Je prends beaucoup de plaisir à écrire pour les jeunes, qui sont beaucoup moins niais que bien des auteurs et éditeurs jeunesse ne le pensent. Autrement dit, écrire pour des ados ou des préados n’est pas un exercice facile, une écriture au rabais. Au contraire, il y a des contraintes supplémentaires à la clé.

Pouvez-vous nous parler des éditions Pascal Galodé ?
J’ai connu Pascal Galodé au milieu des années 90. Il avait fondé une revue littéraire de qualité, baptisée Le Moule à Gaufres. Un de mes premiers textes courts a été publié dans cette revue. Puis il a créé les éditions Méréal avant de se retrouver des années plus tard à la tête du groupe Rocher-Privat-Le Serpent à plumes (où j’ai également publié). Il s’est retiré dans son fief breton de Saint-Malo il y a quelques années pour y créer sa propre maison qui porte donc son nom. Je suis plus fidèle aux hommes qu’aux marques. Tout ce que je peux dire de Pascal, c’est que c’est quelqu’un qui connait la littérature et aime les livres – ce qui de nos jours n’est pas monnaie courante.

J’ai vu dans votre bio que vous étiez le biographe de Jacques Dutronc, comment s’est passée la rencontre et comment s’est faite sa biographie ?
C’est une longue histoire. J’ai découvert l’univers musical de Dutronc quand j’était petit garçon (lui démarrait). J’ai écrit une première biographie (assez succincte) pour Librio musique en 1999 avant de le rencontrer physiquement, enfin, en 2003. Je lui ai alors proposé d’écrire LA bio, mais avec lui cette fois. Et, contre toute attente, il a dit oui. Les conditions idéales étaient donc réunies pour écrire ce livre. Et, comme dans les contes pour enfants, nous sommes devenus amis.

Si vous aviez un jeune auteur de polar dont vous voudriez nous parler, ce serait qui ?
Joker ! Je lis peu de polars en fin de compte. En tout cas pas suffisamment pour me faire une idée précise du renouveau du polar et donc mettre en avant un jeune auteur plutôt qu’un autre. Shame on me !

Comment vous écrivez ? (le soir, le matin ? dans un bureau….)
J’ai un petit bureau chez moi. Je m’y installe chaque jour en fin de matinée. Mais qu’il est difficile de faire abstraction d’Internet, et de tout le multimédia associé aux ordinateurs pour se mettre au travail. Il y a des jours où je n’écris pas une seule ligne et d’autres où je ne m’arrête que pour aller me coucher.

Que pense votre famille de Sex Shot ?
Certains membres de ma famille ne me lisent pas du tout, d’autres lisent tout. Ça n’est pas très important. Je ne leur demande jamais s’ils m’ont lu et ce qu’ils en ont pensé. Une de mes sœurs a acheté Sex shot et m’a dit l’avoir dévoré avec beaucoup d’intérêt en une ou deux nuits. Par ailleurs, j’offre systématiquement tous mes livres à ma mère qui est une dame âgée. En lui donnant Sex shot, je lui ai précisé qu’il était plutôt violent et que je ne lui en voudrais pas si elle ne le lisait pas. Elle l’a tout de même fait, entre un Balzac et un Modiano (c’est une grande lectrice et une amoureuse de la littérature). Ça l’a intéressée, je crois, mais un peu choquée aussi. « Comment connais-tu aussi bien ces milieux interlopes que tu décris ? » « J’invente, maman, j’invente… »

Si vous aviez un coup de gueule sur l’actualité, ce serait quoi ?
Vivement fin mai 2012 !

Si vous aviez une question à poser à un de vos collègues du monde du polar, ce serait qui ? Et quelle serait la question ? (je lui poserai la question dans une future interview).
J’ai même deux questions :

À Jean-Paul Jody : Qu’est-ce que tu nous mijotes pour le prochain diner Rat-Pack ?

À Thierry Crifo : Si je dis John et Tom sont deux frères. De quel groupe californien mythiques sont-ils les membres fondateurs ?

[Crifo, Jody et moi-même avons fondé, en hommage à Frank, Dean et Sammy, le french Rat-Pack, une sorte de confrérie qui organise des diners mensuels avec des invités triés sur le volet. Une coterie assez rock’n’roll qui fait paraît-il jazzer dans le landerneau du polar…]

Et la dernière question du concierge masqué : Votre musique (même si je pense connaître la réponse) et votre film préférés ?
C’est horriblement difficile et cruel comme question ! Mais bon, allons-y, tout en sachant que demain à la même heure, la réponse pourrait être très différente. Musique : Try a little tenderness par Otis Redding, je ne m’en lasse jamais. Film : La Classe américaine de Michel Hazanavicius, ça me fait pleurer de rire.