Interview de Sam Millar : Redemption Factory

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Je ne sais pas si la lecture de L’attaque du Casino de Malo de Bernard Thilie a influencé la dernière aventure du concierge masqué, le fait est que passant du moyen-âge au grand âge, il se retrouve pris dans un hold-up mené par de sémillants seniors. Notre héros masqué se retrouve, une nouvelle fois, dans une situation inextricable où pris en otage par des papys flingos, son masque laisse à penser à la police qui encercle la banque que le bouclier humain fait partie de la bande.

Redemption factory de Sam MillarMarre ! J’en ai marre de me faire balader de pays en pays, d’époque en époque. Je veux bien voyager, ce n’est pas le problème. Mais il y a toujours une contre-partie désagréable. Comme si un être supérieur avait peine à croire à l’innocence des êtres qui voyagent seuls. Oui, je sais, c’est du Mauriac mais je tente l’intertextualité, paraît que c’est à la mode.

Trois armes de collections derrière, je n’arrive pas à compter le nombre de jeunes canons devant moi. L’enseigne de la banque juste au dessus. Je suis entouré par les maux de notre époque, la violence et l’argent. Et l’amour dans tout ça ? C’est tellement simple, l’amour. Tellement possible, l’amour. Quelques notes de violon commencent à se faire entendre. Je me rends compte que je ne viens pas de penser, pas même de parler mais de chanter. Je continue.

- A qui l’entend, regarde atour, à qui le veut vraiment.

La musique emplit maintenant toute l’atmosphère. Les armes subissent l’effet de la gravité universelle des chansons de comédie musicale. J’ouvre mon coffre et chante de plus belle.

- C’est tellement bien d’y croire mais tellement tout, pourtant. Qu’il vaut la peine de le vouloir, de le chercher tout le temps.

Ca marche ! Je n’y crois pas. Les flics ont laissé tomber armes et mégaphone. Il se balancent d’un pied sur l’autre au rythme de la chanson et un sourire niais aux lèvres.

- Ce sera nous dès demain.

Je me demande comment j’arrive à chanter aussi haut dans les aigus malgré la générosité de mère nature à mon égard.

- Ce sera nous le chemin pour que l’amour qu’on saura se donner nous donne l’envie d’aimer.

Mes papys sont en larmes. Les flics ont tous un briquet au bout du bras levé qu’ils balancent doucement comme animé par un vent léger et régulier. J’enchaîne les paroles d’amour. L’air autour de nous devient chaud et enveloppant.

- C’est tellement court, une vie. Tellement fragile, aussi.

Sans prévenir, une forte pluie rend désormais impossible la vision à quelques mètres. Aussi vite arrivée, aussi vite partie. Il fait froid. Je ne chante plus, je grelotte. Je connais cette sensation. Je sais que j’ai changé de lieu ou d’époque ou les deux. Je sens au fond de moi que j’ai fait pleurer l’être supérieur. Oser de l’intertextualité avec une chanson aux consonances bibliques, il fallait oser. Je pense que ça a marché. Je sais que je suis en Irlande. Je sais que la maison au bout du chemin accueille en son seing l’auteur Sam Millar. Je sais que nous allons nous reconnaître sans jamais nous être rencontré. Je sais que l’interview qui en découlera sera bouleversante. Je profite du moment présent, du calme relatif parce que je sais que quand l’autre se sera rendu-compte que je l’ai blousé avec une musique de Pascal Obispo, ça va être la fête à mon cul.

Sam, pouvez-vous nous parler de votre enfance ?
Ma mère a pris la porte quand j’avais 8 ans, je ne l’ai jamais revue. C’était dur, mais vous apprenez bientôt à vous adapter aux cartes que la vie vous a distribuées. J’ai été élevé par mon père, mes frères et sœurs. Heureusement, mon père était un grand lecteur et m’a toujours encouragé à lire. Les livres ont sauvé ma jeune vie.

Parlez-nous de votre pays et comment le polar est perçu en Irlande ?
Je pense que l’Irlande a tardé à apprécier le fait qu’ils ont de grands écrivains policiers. Maintenant, heureusement, cela a changé et le genre policier commence à être reconnu comme de la littérature et non plus comme du divertissement.

On ressent dans vos deux romans parus en France toutes les cicatrices de votre passé de militant à l’IRA. Pouvez-vous nous parler de ces moments difficiles de votre vie (14 ans de prison et énormément de brimades), des conditions de votre emprisonnement, car je suis un jeune lecteur et je ne connais pas trop cette période de l’histoire de votre pays ?

Étant irlandais, j’ai toujours cru qu’on ne devrait pas permettre à l’Angleterre/la Grande-Bretagne d’occuper notre pays et que tous les irlandais ont un droit et un devoir de se battre contre n’importe quel occupant. Les français ont-ils permis aux anglais ou aux nazis d’occuper leur magnifique pays ? Non bien sûr ! Pour avoir osé me battre avec la Grande-Bretagne, j’ai été envoyé dans leur prison la plus dure, la célèbre H-Block, pendant 14 ans. Étant prisonnier politique, j’ai été gardé nu, battu et torturé chaque jour et on ne m’a jamais permis de voir aucun membre de ma famille. J’étais enfermé 24 heures par jour. Par moment, je pensais que j’allais devenir fou mais ma croyance dans ce que j’avais fait en tant que combattant de la liberté, m’en a empêché. Mes mémoires, On the brinks, racontent mon histoire au sein de la prison. C’est un livre très explicite prochainement traduit en français.

Si aujourd’hui vous étiez un jeune irlandais, est-ce-que vous vous engageriez dans la lutte de la même façon ?
Oui, je crois toujours qu’il est de votre devoir de libérer votre pays de n’importe quel occupant étranger. Malgré cela, je ne voudrais voir aucun jeune irlandais ou irlandaise passer par l’enfer dans lequel je suis passé, être torturé tous les jours. Je leur demanderai d’essayer de trouver une force alternative. Je détesterais voir n’importe quel jeune irlandais homme ou femme emprisonné.

Quand on entend le mot IRA en France, on pense souvent au terrorisme. Qu’en pensez-vous ?
Ceci est une vaste et fausse idée créée par les Gouvernements et les Médias qui veulent garder le statu quo. L’IRA, ce ne sont pas des terroristes mais des combattants de la liberté. Les anglais appellent n’importe qui se battant contre eux des terroristes. George Washington était un terroriste pour les anglais. N’oubliez pas que les nazis appelaient les combattants de la résistance française des terroristes. Donc, si les combattants de la résistance française étaient des terroristes, alors j’en étais un aussi. Mais il y a une citation parfaite de Nelson Mandela qui était considéré comme un terroriste par Margaret Thatcher : «J’ai été appelé terroriste hier, mais quand je suis sorti de prison, beaucoup de gens m’ont embrassé, y compris mes ennemis et c’est ce que j’ai l’habitude de dire aux gens qui disent que ceux qui luttent pour la libération de leur pays sont des terroristes. Je leur dis que j’étais aussi un terroriste hier mais aujourd’hui je suis admiré par le peuple-même qui a dit que j’en étais un ».

Que pense votre famille de vos romans ?
Ma famille pense que mes livres sont trop violents. Ils n’aiment pas tout ce sang et tout ce gore. Ma femme refuse de les lire. Mon écriture se nourrit du vécu, et si je n’y incluais le sang et la violence, elle manquerait cruellement de sincérité.

Dans votre roman Redemption Factory, j’adore le personnage de Paul Goodman ! Pouvez-vous nous en parler ?
Le personnage de Paul Goodman est basé sur l’enfance d’un bon ami à moi, dont le père a été tué par erreur parce qu’il aurait été un informateur. J’ai écrit Redemption factory, pour rétablir la vérité. Un peu de Redemption factory vient de mon enfance, dans l’abattoir, etc… Ainsi, il y a une part de moi en John Goodman.

Avez-vous visité des abattoirs pour détailler aussi bien l’un des lieux du roman ?
J’ai utilisé ma propre horrible expérience de l’abattoir dans l’histoire parce que j’y ai travaillé quand j’étais un jeune garçon. Je fais encore des cauchemars de ce terrible endroit. Mon livre On the brinks donne tous les détails les plus horribles de ce à quoi cela ressemble que de travailler dans un endroit aussi terrible.

Vous arrivez à raconter deux histoires dans votre roman qui vont se croiser. Les personnages principaux de chaque histoire sont Paul Goodman et Kennedy : comment vous est venue l’idée ?
Le personnage de Kennedy est inspiré d’un homme de l’IRA que j’ai connu qui portait une grande culpabilité en lui d’avoir tué le mauvais gars. L’homme qu’il avait tué était un informateur pour les britanniques, mais après des années, on a découvert que c’était faux. L’homme était complètement innocent. Kennedy en porte la culpabilité, espérant un jour pouvoir rembourser son épouvantable erreur.

L’univers de votre dernier roman est très violent, faut-il autant de violence pour faire un bon thriller ?
J’ai toujours été critiqué pour la violence dans mes livres mais j’écris avec l’expérience de ma vie. Ce que vous voyez est ce que vous obtenez. Ma jeunesse a été remplie de violence, donc j’écris ce que je connais.

Vous avez remporté le prix Brian Moore Short Award en 1998, pouvez-vous nous raconter ce moment de bonheur ? J’ai vu que vous étiez, pour votre dernier roman, dans la sélection du grand prix de littérature policière 2011 ? Qu’en pensez-vous ?
J’ai été très chanceux de remporter des prix avec mon écriture. Le prix Brain Moore m’a donné confiance dans ma capacité à être un écrivain, d’enfin croire en moi et m’a aidé à effacer tous mes doutes. Être sélectionné pour le Grand Prix de Littérature policière 2011 est incroyable. Je n’arrive toujours pas à croire que j’ai été sélectionné. C’est un rêve qui devient réalité. Quand mon éditeur me l’a annoncé à Paris, je ne pouvais pas y croire. Un grand honneur. Être dans la liste me rend humble et je remercie ceux qui ont pensé que j’étais digne d’un tel honneur.

Le concierge Masqué est très curieux ! Comment écrivez-vous? (le soir, le matin, dans un bureau…)
J’écris tôt le matin (vers 5 heures) et je continue aussi longtemps que mon esprit le permet. Je bois beaucoup de café. J’écoute un peu de jazz à la radio. Ensuite, je retourne me balader dans les rues, écoutant les conversations des gens. Cela m’aide à garder mes livres ancrés dans le réel.

Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets d’écriture qui paraîtront je l’espère en France ?
Mes projets d’écriture à l’heure actuelle sont d’achever le scénario d’On the brinks. J’ai une pièce controversée qui va sortir en Irlande au début de l’année prochaine. Le Gouvernement britannique essaye de faire interdire la pièce et ils ne l’ont même pas encore vue ! J’espère voir tous mes livres traduits en français au cours des prochaines années. Personne n’aime autant les romans noirs que les français, quand vous avez un livre traduit dans cette langue, cela vous donne un grand sens d’accomplissement et de fierté. J’espère qu’un de mes livres avec le personnage de Karl Kane sera adapté à l’écran.

Un de vos livres sera-t-il adapté au cinéma ?
Mes mémoires On the brinks ont été achetées par la Warner Bros. Mais ils étaient sous la pression de l’administration Bush, prétendant que le livre « glorifiait le terrorisme » (le Gouvernement Britannique a demandé à Bush d’obtenir que le film s’arrête). Donc Warner s’est retiré. Mon agent réécrit le scénario à l’heure actuelle et les gens d’Hollywood montrent de nouveau de l’intérêt pour le projet, maintenant que Bush est parti. En toute honnêteté, je préfèrerais le voir fait par un studio français parce qu’il le garderait graveleux et réel. Qui sait ? Peut-être qu’un réalisateur de films français en fera un film ! Mes livres avec Karl Kane sont aussi à l’étude pour voir si un film peut en être tiré.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec la maison d’édition Fayard noir et Patrick Raynal qui fait partit de nos auteurs français de référence?
Fayard a été le premier éditeur français à traduire mes livres. Ils ont fait un travail incroyable, les livres sont très bien faits. Patrick Raynal est tenu en grande estime en Irlande, ainsi quand j’ai entendu qu’il faisait la traduction, j’ai été enchanté. C’est un écrivain formidable. J’ai finalement réussi à rencontrer Patrick en Irlande quand nous étions dans la maison d’un éditeur bien connu. Nous sommes devenus amis. C’est un homme très généreux et patient.

Si vous deviez nous présenter un futur grand auteur de polar irlandais, ce serait qui ?
Garbham Downey est un auteur à surveiller dans le futur. Ecriture formidable, drôle et très originale.

Poussière tu seras de Sam MillarSi vous aviez un coup de gueule sur l’actualité internationale, ce serait lequel ?
Les injustices tout autour du monde me mettent en colère. Les pays de peuples occupés par des gouvernements étrangers. Ce que les banques ont fait, la corruption de tout, font bouillir mon sang.

Pouvez-vous mettre l’eau à la bouche aux lecteurs qui ne vous connaissent pas encore, en nous parlant de votre premier livre paru en France : Poussière tu seras ?
Poussière tu seras parle d’une politique de dissimulation de Belfast connue comme le scandale Kincora. Les politiciens britanniques et le clergé ont dirigé un réseau pédophile à Belfast où les jeunes étaient agressés sexuellement. Parce que personne ne voulait rien dire, j’ai décidé d’en faire un roman, en espérant donner à ceux abusés, une voix qu’ils n’ont pas. J’ai été menacé par les paramilitaires quand le livre a enfin été publié.

Quelle sont votre musique et votre chanson préférée ?
Motown. Jazz. Ma chanson préférée absolue est (Sittin’on) The dock of the bay, écrite (et chantée) par Otis Redding et Steve Cropper.

Dans Redemption Factory, Paul Goodman aime le snooker, est-ce aussi votre passion ?
Oui, j’avais l’habitude de jouer au snooker pour de l’argent quand j’étais jeune. J’étais très bon et j’ai dépensé sans compter. Maintenant, je le regarde juste à la télé.

Et la dernière question du Concierge Masqué : si vous deviez envoyer un message à vos lecteurs en France, quel serait-il ?
Je n’étais jamais allé en France jusqu’à récemment, mes mouvements étant restreints par le gouvernement britannique. Je reviens juste du festival de Frontignan et j’ai été totalement soufflé par la courtoisie et la chaleur des gens là-bas. J’ai rencontré beaucoup de grands auteurs comme Fred et Jo Vargas, qui ont eu la gentillesse d’acheter mes livres et de venir à mes conférences ! C’est pas cool ça ? Je voulais rester pour toujours ! J’espère faire de la France un endroit où revenir à maintes reprises.

Site de Sam Millar : www.millarcrime.com

Interview en anglais traduite par Caroline Vallat.