Interview de Christian Roux : Kadogos

Previously on the blog of Concierge masqué

Suite à une malédiction, le concierge masqué se retrouve à la cour du Roi Arthur, sur le dos d’un cheval. Contre son gré, il s’apprête à croiser la lance avec son mystérieux ennemi, Pecos le dingue qui le poursuit depuis une sombre histoire de ressemblance lors d’un séjour au far-west. La question se pose : C’est quoi ces histoires de fou ?

a – Les auteurs ont changé de fournisseur et elle tape dur, celle là.
b – Mon nègre n’arrête pas de changer toutes les histoires que je lui envoie et voilà le résultat.
c – Il faudrait que je change les piles de ma zapette temporelle.
d – Je suis concierge pas scénariste alors je fais ce que je peux.

Pendant que vous répondez à cette question à l’aide de la télécommande que nous vous avons distribués, l’écuyer du concierge finit de répondre aux siennes. Le tournoi est sur le point de commencer.

Le peuple gallois gronde. Le cheval s’emballe. Nous fonçons l’un vers l’autre. Le choc va être terrible. Je ferme les yeux, rentre le cou et serre les fesses. C’est sans doute cette dernière action qui fait se cambrer mon cheval. Mais oui, j’ai des petites fesses bien musclées à force de monter et descendre les escaliers, un des avantages du métier. Mais la contraction du joufflu ne suffit pas à me maintenir en selle. J’ai toujours les yeux fermés. Je me contracte. Le choc va être terrible. Finalement je tombe mollement face contre terre sur un dallage froid. Le bruit de la foule s’éloigne. Je ne sens plus rien. Je ne sais pas si je me suis cassé quelque chose. Dans le doute, je ne bouge plus. Je n’ose même pas ouvrir les yeux.

– Que personne ne bouge !

Ca tombe ! Mes yeux reste hermétiquement clos. Qu’est-ce qui m’arrive, encore ? Et puis, où je suis ? La phrase criée l’était en français, elle résonnait comme si nous étions dans un vaste endroit clos et la terre meuble a fait place à ce qui me semble être du marbre. Pas de doute, il faudrait que je change les piles de ma zapette temporelle. J’ouvre enfin un œil. Je suis allongé sur le sol à l’instar d’un vingtaine de personnes apeurées.

L’autre oeil se dépaupièrise. J’apercevois sur ma droite un vieille homme debout, dans les soixante-dix ans, ressemblant étrangement à Benoit XVI, une crosse à la main pas très catholique à canon scié. Aucune fumée, blanche ou noire, ne sort de son canon circoncis pourtant, j’en suis sûr, Abemus Holdupus !

Un panoramique me permet de jauger la situation. Je me retrouve parmi les otages de trois vieux papis flingueurs tout vermoulus comme on en rencontre parfois dans les parcs sur un très vieux banc tout moussu parlant de la pluie et du temps. Parce que, oui, moi aussi je sais faire de l’intertextualité bien planquée. Ceux là ont plutôt décidé de tromper leur ennui en se lançant dans une activité lucrative consistant à remplir des sacs de billet d’une main tout en pointant du flingo des cibles allongées non mouvante de l’autre, des cibles qui espèrent toutes que la parkinsonite ne viendra pas gâcher la fête.

Les sacs remplis, il est temps de plier les gaules pour nos vieux de la vieille. Le temps aussi de prendre un otage. Tu vas voir que mon nègre qui n’arrête pas de changer toutes les histoires que je lui envoie, va me désigner comme bouclier en chef, je le sens arriver gros comme une maison.

– Allez, on prend celui avec le masque !

Qu’est-ce que je disais ! Si j’étais scénariste et pas concierge, je ne me retrouverai pas dans de telles situations. Deux des petits vieux me soulèvent tant bien que mal et me conduisent vers la sortie avec politesse – après vous je vous en prie ! – et avec générosité – les bastos des flics, cadeau !

Ce que n’avaient pas imaginé les périmés de la cambriole, c’est qu’avec mon masque les flics allaient me prendre pour un des malfaiteurs. Si au moins j’avais franchi la porte à reculons, ils auraient vu mes petites fesses musclés et se seraient rendu compte que je ne pouvais pas être un des membres du gang des vétustes.

Pourvu que les auteurs aient changé de fournisseur, sinon, je risque de finir ici, criblé de balles. j’espère au moins qu’ils ne viseront pas ma poche, celle-là même où se trouve l’interview, peut-être l’ultime, de Christian Roux. Alea jacta est.

Christian RouxM. Roux pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment êtes-vous venus au polar ?
Mon enfance : vaste sujet pour moi, minuscule pour les autres. Je ne pense pas que ce soit passionnant pour qui que ce soit. En ce qui concerne le polar, c’est en quelque sorte lui qui est venu à moi. J’écris avant tout du roman, mais les thèmes que j’aborde, la volonté que j’ai de creuser les fractures sociétales, de montrer la partie faible de l’humain, de farfouiller au plus profond de son âme et de son corps et, pour cela, de le placer dans des situations extrêmes, font que mes livres trouvent naturellement leur place dans la littérature noire. En même temps, je ne vois pas toujours ce que je fais sur le même rayon que ces romans de policier ou ces thrillers dans lesquelles le bien et le mal sont sagement répartis suivant les canons de la bonne société, vous savez, ces romans où le gentil flic (mais fatigué, d’humeur massacrante, si possible pas trop politiquement correct – pourquoi pas même sexiste et raciste, ça fait couillu – et alcoolique bien sûr) part à la recherche du méchant (généralement pédophile ou tueur en série) pour sauver la vie des milliards d’innocents, doux comme des agneaux, qui n’ont jamais fait de mal à personne, et le zigouille, bien entendu, pour que tout le monde puisse dormir tranquille… que le monde est simple et bien rangé, dans ces romans là !

Pour vous le polar c’est quoi ?
Je pense avoir un peu répondu à cette question dans la précédente. J’ajouterai que c’est un roman qui mêle inextricablement les notions de bien et de mal et les conduit bien au-delà de ce que la justice et la bonne société en font. Eustache, flic, démissionne à la fin du roman précédent « La justice des hommes étant par trop incapable de rendre compte de la complexité de leurs histoires ». Moi-même, j’avance dans tout ça et plus j’avance, moins j’ai d’idée arrêtée sur ces questions. Cette recherche obstinée de l’homme à travers ces questions, sans tenir compte de la bienséance ou de nos traditions culturelles et comportementales, voilà ce qui faisait l’immense qualité d’écrivains comme Jim Thompson.

La musique est aussi votre univers, pouvez-vous nous en parler ?
Ma musique explore les mêmes questions avec des outils différents. J’essaye aussi de mettre l’émotion au cœur de mes créations, quelles qu’elles soient. Dans le dernier album, la musique se fait plus rock pop, dans le sens orgiaque de ce que ce style recouvrait dans les années 70, mais on sent également mes influences-et ma formation-classique. Ce que je cherche, c’est la corrélation entre la musique et le texte – ou l’émotion. Ne surtout jamais alléger le propos, telle est ma règle. A texte sombre, musique encore plus sombre, pour fouiller encore plus loin. De la tripe, de la tripe, de la tripe ! Inutile de vous dire que dans une époque où la légèreté, la distance et le festif sont de règle en matière de chanson – même quand le propos est grave, ça a du mal à passer.

Est-ce que votre musique vous aide à écrire des polars ?
Directement, non. Maintenant, c’est le même bonhomme et je n’ai pas trente cœurs…

J’avais adoré Braquage et je crois qu’il y a un projet de film avec Clovis Cornillac et Christophe Lambert, est-ce exact ?
Oui, mais ça reste encore un projet. Un autre de mes romans – une novela, plutôt – a été adapté pour la télévision : La bannière était en noir. Le film, écrit par le réalisateur, laurent  Herbiet, et moi-même, s’intitule Le chant des sirènes. Entre autres interprètes : Cyril Descours, Sabrina Ouazani, Eric Caravaca, Arnaud Ducret… Il devait être programmé sur France 2 à l’automne prochain.

Note du CM : Le film Le chant des sirènes a reçu hier soir le Prix du meilleur film au Festival de la Fiction Télé de La Rochelle.

Kadogos de Christian RouxDans votre dernier roman Kadogos, il y a deux personnages qui sortent du lot : Eustache et Marnie. Pouvez-vous nous en parler ?
Eustache, j’en ai déjà dit un mot. Il fait partie de ces personnages qui viennent me rendre visite de temps en temps. Ils ne sont pas vraiment récurrents, mais il faut croire que leur destinée a encore quelque chose à voir avec la mienne. A la fin de mon second roman, Placards, Eustache adopte l’enfant qu’il a cherché tout le roman, ce dernier étant le seul témoin du crime de sa mère, auquel il a assisté depuis son placard, lieux ou la mère en question le tenait enfermé – elle ne l’en sortait que pour le battre. Là encore, le bien et le mal. Page 1, la femme est une victime ; page 2, on découvre ce qu’elle fait à son enfant : elle est aussi un bourreau. Dans Kadogos, on retrouve Eustache et Tony, l’enfant qu’il a adopté, qui est devenu muet et violent – en fait, la violence est le seul langage qu’il connait. Le rapport qu’il a avec cet enfant le conduira à agir d’une manière pour le moins peu orthodoxe avec les autres enfants extrêmement violents auxquels il va avoir affaire : les enfants soldats.

Marnie, c’est l’opposé. Enfant tueuse elle aussi, formée par son père, mais élevée dans l’extrême richesse. Une bourgeoise du crime, en quelque sorte, qui, comme beaucoup de jeunes, tentera d’aller contre l’éducation de son père. Technicienne hors pair, maitrisant toute les techniques, elle va quitter l’organisation paternelle pour ne se consacrer qu’à des euthanasies. C’était un personnage difficile à vivre pour moi, parce que très loin de ma réalité.

Comment ce sont passées vos recherches sur les enfants soldats ? Pouvez-vous nous parler du peuple Kadogos ?
Le génocide des tutsis au Rwanda m’a profondément marqué. Je pensais naïvement qu’après tous les beaux discours de l’après-seconde guerre mondiale, on en avait fini avec toutes ces conneries ! Les années 90 ont été terribles à ce sujet. M’étant passionné pour le sujet, je me suis renseigné au fil du temps sur tous les conflits de ce type. Très vite, je suis tombé sur les enfants soldats et là, pareil, je suis resté sensible au sujet. Mais au moment d’écrire, je ne me documente pas. Je ne suis pas un encyclopédiste et je n’écris pas des essais ou des documentaires. D’autres gens font ça beaucoup mieux que moi. Mon rôle, c’est de rendre leur dimension humaine à ce genre d’évènement. De leur donner, à travers la fiction, une dimension sensible. Après, je vérifie certaines données, évidemment.

Les Kadogos ne sont pas un peuple. C’est simplement  le nom sous lequel on désigne les enfants soldats. Ça signifie  « petite chose de rien du tout » en swahili.

L’idée des chapitres mélangés au départ dans le livre, pour quelle raison ?
C’est un genre de work in progress. Un petit aperçu sur l’atelier de l’écrivain. J’ai commencé le roman dans un sens, puis dans l’autre. Je ne fais jamais de plan, je voyage dans l’histoire par l’écriture et à travers elle. Là, pour la première fois, je connaissais une des fins de mon histoire puisque le roman est né de la vision qui l’ouvre. J’ai donc, après ce début, commencé à écrire l’histoire dans l’ordre chronologique. Puis Eustache est venu me rendre visite. Il m’a dit qu’il avait quelque chose avec tout ça. Lui, mais surtout ce qu’il vivait avec Tony. Et un autre point de vue est né, qui est entré en alternance. Au bout d’un moment, tout était possible : continuer la chronologie ou créer des rapprochements pour que l’éclairage change constamment. J’ai fait en sorte que les deux lectures soient possibles.

Parlez nous de votre joie de recevoir le prix Michel Lebrun des Lycéens 2011 pour votre roman Kadogos ?
Ce qui m’a surtout fait plaisir, c’est que les lycéens s’emparent de ces thèmes, soient touchés par eux. Ça bouge. Et après notre longue traversée dans le pays merveilleux du capitalisme niais (rappelez-vous, les années 80, puis 90, puis 2000, la fin de l’histoire, la réalisation de soi par soi, la mort des idéologies, alors qu’en fait on assistait à l’avènement d’une seule – un milliardaire américain avait très justement souligné cela en disant que la lutte des classes n’avait pas disparu, simplement, les riches avaient gagné), il est temps que ça bouge !

Parlez nous d’un coup de cœur que vous avez eu en lisant un jeune auteur que vous nous feriez partager ?
Jeune auteur français, je présume… Last exit to Brest de Claude Bathany.

Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets de littérature ? Le concierge masqué est curieux.
Trop curieux !! Allez, une petite info : L’homme à la bombe, mon prochain roman, devrait sortir chez Rivages/Noir en mars 2012.

La question du concierge : comment écrivez-vous ? (le matin, le soir, dans un bureau…)
Vie trop bordélique pour ce genre de régularité. J’écris quand je peux, quand j’arrive à dégager du temps, et n’importe où, parce que je ne peux pas faire autrement. Parfois l’écriture est prioritaire, parfois pas. Ce que je préfère, c’est très tôt le matin jusqu’à 12, 13 heures, mais je n’ai pas le luxe de pouvoir ne me consacrer qu’à ça – et puis il y a ces autres choses que j’aime : la musique, le théâtre, le cinéma… A propos de théâtre, je travaillerais cet hiver, en tant que musicien, sur une adaptation du couperet de Westlake.

Avez-vous un coup de gueule sur l’actualité international qui vous fait bondir ?
La Syrie, évidemment. Encore un dictateur que le monde merveilleux et niais du capitalisme a soutenu de toutes ses forces. Et aujourd’hui, on s’étonne ! Ce qui m’énerve le plus, c’est cette fausse innocence. On soutient sciemment des politiques criminelles sans le dire après, on ouvre les yeux grand comme des soucoupes. Le capitalisme, l’économie de marché, le libéralisme des uns vivent du meurtre et de l’exploitation des autres. C’est une vérité évidente – simpliste diront certain mais hélas, ce n’est pas beaucoup plus compliqué que ça et il faut arrêter de nous faire croire que ça l’est, et cette vérité s’étale sous nos yeux tous les jours, mais on s’obstine à nier. La honte ? Je ne sais pas, au 18ème, on avait des esclaves et on assumait. C’est ce qui m’énerve profondément chez les pros capitalistes : ils n’assument pas. Et évidemment cette info très caractéristique de la façon dont la femme est considérée de par le monde : Khadafi qui fait distribuer du viagra à ses forces pour qu’ils violent plus efficacement et plus vigoureusement les femmes des villes qu’ils reprennent.

Si vous aviez une question à poser à un autre auteur de polar, ça serait qui et laquelle ?
Je ne vois pas. Quand je croise un auteur que j’aime bien, on cause. En cette année de non commémoration, j’aimerais demander à Céline comment il a fait pour creuser aussi loin et aussi admirablement dans le cœur des hommes (Voyage au bout de la nuit), et comment , après être allé aussi loin, il a pu s’arrêter à des considérations et des classifications aussi connes (et malfaisantes, mais là, c’est la connerie qui m’interpelle le plus) sur ce que certains d’entre eux étaient supposés être.

C’est ma curiosité de dernière minute : j’ai vu dans les sources de Kadogos : le bush et Auschwitz, une longue histoire. Pouvez-vous nous parler brièvement de ce livre ?
Je serai très bref : on n’en a pas fini avec le XXème siècle, surtout si on s’obstine à ignorer les leçons qu’on aurait dû en tirer.