Interview de Simon Lewis : Trafic sordide

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Alors que le concierge masqué tout en Stetson joue les Josh Randall qui aurait gaulé le loup du renard (Zorro en espagnol), il usurpe par inadvertance l’identité d’un Pecos le dingue appréciant moyen la méprise. Poursuivi par les hommes de main de celui qu’il peut désormais considérer comme son pire ennemi (juste après le cassoulet en boîte), il se cache aux Seychelles. Le Pecos est fourbe, c’est là son moindre défaut. Nous avions laissé notre héros dans une « sombre situation ». Que va-t-il donc lui arriver ? Se retrouvera-t-il avec un papier ou une enveloppe entre les mains ? Arrivera-t-il à trouver le dernier ingrédient de la célèbre recette d’Yves Camdeborde, les moukraines à la glaviouse ? Y a pas à chercher plus loin, c’est juste en dessous que ça se passe.

Traffic Sordide de Simon Lewis« Welcome to Snowdonia National Park ». C’est ce qui est écrit sur le panneau qui se trouve juste devant moi. Je bouge beaucoup ces derniers temps. Jamais plus de quelques jours au même endroit, que dis-je dans le même pays. Cette fois, c’est le nord du Pays de Galles, aux pieds des plus grandes montagnes d’Angleterre. Pas le même temps qu’aux Seychelles. C’est bien simple je suis sur le sol briton depuis ce matin et j’ai perdu l’intégralité de mon bronzage. Enfin, quand y faut, y faut ! On m’a indiqué un petit chalet au plus haut des sommets avec cet avantage que je pourrais voir arriver au loin les hommes de Pecos si jamais je n’ai pas réussi à les feinter.

Je pense avoir trouvé de quoi désormais passer inaperçu. Sur le marché médiéval du village que je viens de traverser, je suis tombé en amour devant un masque ancien d’une rare beauté. Certes un peu rouillé et plus lourd que mon régulier mais avec l’avantage de me cacher la quasi-totalité du visage. Je ne résiste pas au plaisir de l’enfiler avant de me lancer dans l’ascension de l’Everest gallois. Voilà. Sûr qu’il n’est pas très confortable mais il suffira de lui ajouter un peu de ouate par-ci par-là en attendant de me confectionner une doublure en poil de roubignolles de concierge – autarcie quand tu nous tiens – et l’affaire sera entendue.

J’ai le drôle de sentiment de ne pas avoir la même vision avec et sans le casque, comme si l’herbe était plus verte et le ciel… Non, le ciel est toujours aussi gris. Je le soulève. Je le remets. Je le soulève. Je le remets. C’est étrange parce que même sans verre aux fentes pour les yeux, les couleurs changent. Je l’enlève. Me retourne vers le panneau. Je le remets. Le panneau ? Je ne vois plus le panneau ! Il a disparu. Je l’enlève. Le panneau est revenu. Je le remets. Ah, mais qu’est-ce que c’est ? Un vieux monsieur tout en barbe blanche s’approche de moi. Je l’enlève. Le panneau. Je le remets.

– Helo dyn ifanc wyt ti’n ei wneud yma? Gadewch i mi gyflwyno fy hun dwi’n Merlin y anchanteur! Ga i gaeli’ch helpu chi !

Rien compris ! Il a parlé de Merlin l’enchanteur, je crois. Qu’est-ce que c’est que cette blague ? On ne peut pas dire que je me moque. Mais vous avouerez que c’est un peu gros quand même.  Voilà, je suis goguenard, mais juste comme il faut. Le barbu fulmine.

– Peidiwch â chymryd bod dyn tôn ifanc! neu byddaf yn cael flin !

« C’est pas faux » que je lui réponds en pouffant. Ce n’est pourtant pas une insulte. Les veines de son cou gonflent, turgescentes, tellement que je les vois sortir de sous sa barbe. Il nous fait une crise d’apoplexie, l’ancêtre.

– Bod y pwerau hyn yn rhoi gwers sy’n rhodresgar ifanc !

Rien compris. L’instant d’après, je me retrouve dans une armure, sur un cheval, une lance à la main, un public bigarré m’applaudissant à tout rompre. Devant moi, à une cinquantaine de mètres, un cheval noir me fait face. Il surmonté d’une armure noire dans laquelle, j’en suis sûr, piaffe d’impatience – appelez ça comme vous voulez : intuition, prescience, prémonition, facilité scénaristique – Pecos le dingue.

Pour gagner du temps, je pose quelques questions à mon écuyer, Simon Lewis, un enfant du pays, tout en craignant ce qui risque d’arriver au-delà de sa dernière réponse.

Simon Lewis - Copyright 2006 Tim JohnSimon peux-tu nous parler de ton enfance et de ton pays : Le Pays de Galles ?
J’ai eu le privilège de grandir dans une petite ville de campagne. Mais c’était un peu ennuyeux alors je lisais beaucoup de livres, écrivais beaucoup d’histoires et observais beaucoup d’oiseaux.

Comment se porte le polar au Pays de Galles ?
Il y a un grand appétit pour le roman policier en Grande-Bretagne mais à certains égards, il n’est pas pris au sérieux comme un genre littéraire mais considéré à un niveau second, un peu nul, et non digne de considération par les élites littéraires. A la différence de la France.

Peux-tu nous parler de ta passion pour la Chine ?
C’était un accident. Je suis allé en Inde après l’université. Comme je n’avais pas assez d’argent pour rentrer à la maison, j’ai fini à Hong Kong comme beaucoup de voyageurs l’ont fait à l’époque, travaillant pour économiser de l’argent. Quand j’en ai eu suffisamment pour revenir, j’ai décidé de rentrer par la route et de traverser la Chine. J’ai trouvé un pays fascinant. Comme je ne pouvais pas converser avec les gens, j’ai décidé, une fois rentré à la maison, d’apprendre le chinois. Et cela m’a conduit à écrire pour un guide sur cet endroit…

Et le polar en Chine ? Fais-nous connaître des auteurs, si tu veux bien ?
Il y a un grand écrivain chinois qui s’appelle Lu Xun, qui a écrit au début du 20ème siècle. C’était un docteur mais il s’est servi de l’écriture pour « guérir les gens », il écrivait de manière satirique, des histoires sociales ordinaires dans la langue populaire. Je voudrais penser que c’est mon exemple littéraire. Si vous voulez le lire, commencez par « La véritable histoire de Ah Q »

Pour ton livre Trafic Sordide chez Actes Noirs, comment t’est venue l’idée de parler des trafics d’êtres humains ?
J’ai été profondément choqué par deux faits d’actualités : une a concerné la suffocation de douzaines d’émigrés chinois dans un camion porte-containers à Douvres, l’autre était la noyade en masse de travailleurs émigrés chinois exploités à Morecombe Bay. J’ai estimé que ceci était un scandale épouvantable qui se passait juste sous notre nez et qu’il avait besoin d’être raconté de manière urgente. Si Dickens était vivant, je l’ai ressenti, il aurait abordé ce sujet. Et je me suis rendu compte qu’avec ma connaissance des chinois, ceci était un sujet sur lequel je pourrais faire des recherches.

Est-ce que de tels trafics continuent en Angleterre ?
Le trafic est un grand business très rentable, il y a tant de chinois qui paieraient pour passer clandestinement, certains sont alors terriblement exploités. Je ne pouvais pas croire l’importance de ce commerce quand j’ai commencé à enquêter dessus.

Peux-tu nous parler des deux personnages du roman : Jian et Ding Ming ?
Jian est un policier brutal et arrogant qui vient au Royaume Uni pour retrouver sa sœur disparue. Mais il ne parle pas anglais, alors il kidnappe un trafiquant émigré qui lui parle la langue, Ding Ming et il le force à l’aider. Jian est cynique, habitué à être puissant et le voilà hors-la-loi dans ce pays. Ding Ming est une personne naïve qui doit grandir vite.

Comment es-tu venu au polar ?
Je suis naturellement attiré et cela de manière trépidante par le genre du complot et par l’écriture de ce qui est caché ou secret ou sombre, donc le polar est un choix évident.

Le concierge est curieux ! Quels sont tes projets littéraires ? Est-ce qu’un autre roman va bientôt sortir en France ? … car je suis très impatient !
J’ai écrit des scénarios de films récemment, pour faire une pause avec les romans. Mais il y en a un autre qui va paraître bientôt.

Est ce que ta famille lit tes romans ?
Oui et ma famille pense qu’ils sont bien, mais ma tante n’aime pas les jurons.

Si tu avais un jeune auteur Gallois à nous faire découvrir, lequel serait-il ? Et pourquoi ?
Les gallois sont réputés pour leur lyrisme. Dylan Thomas en est un excellent exemple.

Comment s’est passée la rencontre avec la maison d’éditions Actes Sud ?
J’ai beaucoup de chance d’avoir un si bon éditeur et l’équipe m’est d’un grand soutien.

Comment écris-tu ? (le soir, le matin, dans un bureau… ?)
J’écris dans les cafés et j’essaie de le faire pendant les heures de bureau. Et j’essaie d’écrire quelque chose tous les jours.

Tu es venu en France pour le Festival de Polar de Villeneuve lez Avignon en 2010, que penses-tu de la France ? Et de ses lecteurs de polar ?
C’était un super festival et les gens étaient très accueillants et curieux.

Si tu avais un coup de gueule sur l’actualité internationale, lequel serait-il ?
Beaucoup de choses. Je pense aux inégalités de richesse à l’heure actuelle qui devraient rendre les gens furieux et le fait que celles-ci augmentent au lieu de baisser. Et puis je voyage beaucoup en ce moment et je vois une dégradation de l’environnement partout, ce qui est inquiétant.

Quelle sont ta chanson et ta musique préférées ?
Mes goûts musicaux sont démodés. J’écoute encore et toujours la musique qui me touchait quand je grandissais, la musique indépendante des années 90. Si je devais avoir un album préféré, je pense que ce serait les Stone Roses.

Quel est ton film préféré ?

Bien sûr, il y en a des dizaines mais j’aime particulièrement regarder un bon film policier, le dernier que j’ai vraiment aimé était Heat. Cependant le meilleur film policier reste pour moi Double indemnity (en français, Assurance sur la mort).

Si tu étais sur une île déserte en plein océan, quel polar emmènerais-tu pour seule compagnie ?
Si c’était le seul livre que j’ai à lire, j’en prendrais un long, non ? Je pense à quelque chose d’Elmore Leonard, peut-être Killshot. Je pourrais le lire beaucoup. C’est drôle et bien écrit.

Et dernière question du Concierge Masqué : as-tu une anecdote sur une rencontre avec un lecteur ou un écrivain à nous faire partager ?
Une fois, j’ai été arrêté par la police pour comportement soupçonneux, il était tard et j’étais en train d’observer un renard. Ils m’ont fouillé et pour une raison que j’ignore encore, je leur ai donné une fausse identité. J’ai utilisé mon roman pour leur prouver qui j’étais, pointant la photo de l’auteur sur le dos du livre. Donc, ça m’a tiré d’affaire une fois.

Pour en savoir plus : www.simonlewiswriter.com

Interview en anglais traduite par Caroline Vallat.