Interview de Karim Madani : Ciel liquide

Karim Madini et le concierge masquéPour une fois, tout s’est bien passé. Aussi parce que je ne m’étais pas imposé de me rendre à l’autre bout de la planète – qui soit dit en passant ne possède pas de bout parce que c’est UNE planète, LA Terre – pour poser mes petites questions. Un trajet en métro, classique, direction 13ème arrondissement. Je ne me suis pas trompé de station, personne ne m’a remis d’enveloppe m’indiquant que Karim Madani m’attendait dans les catacombes, j’ai bien mangé mon quatre heures, tranquille.

Alors vous pouvez me dire ce que je fais attaché à cette chaise en haut d’un immeuble en construction avec, devant moi, un gars à la mine patibulaire mais presque ?

Je ne comprends pas. Je viens de me réveiller, les bras endoloris par une corde aussi serrée que le string de Valérie Damidot.

– Pourquoi qu’tu veux parler à Karim, mec ?
– Nous avons rendez-vous pour une interview !

J’ai du mal à reconnaître ma voix, comme si la corde, en plus de me souder à la chaise avait fait un détour par la case caleçon. Prêt à chanter tout le répertoire des frères Gibb sans me forcer, j’étais.

– Tu m’prends pour un con ? J’ai regardé tes papiers. T’es pas journaliste, t’es juste qu’un concierge. C’est chelou !

Mon sang ne fait qu’un tour, forçant les barrages de mes liens.

– Comment ça juste un concierge ?

Ma voix descend de deux octaves.

– C’est un très beau métier, concierge ! Et puis je ne suis pas n’importe qui, moi, monsieur. Je suis… le concierge masqué !

Dans ma tête, y avait des cuivres pour m’accompagner. J’ai souvent répété cette phrase devant mon miroir, le masque fier, la cape au vent de mon ventilateur subtilement positionné, les poings sur mes poignets d’amour. J’avoue qu’assis et saucissonné, ça porte moins. La cape, je ne la mets que dans des circonstances exceptionnelles, quand je me regarde dans la glace, par exemple. Pas facile à porter dans le métro. Par contre, je ne me sépare que très rarement de mon masque parce que, paradoxalement, si je ne le porte pas, personne ne me reconnaît. J’en ai testé des masques. Et je dois dire que j’apprécie, particulièrement à cet instant précis, le choix du double molleton. Parce que bien qu’atténuée, la baffe que m’a envoyé mon cerbère m’irradie la joue.

– Tu m’prends pour un con, j’aime pas ça. Je pense que personne ne regrettera un concierge. Je vais te préparer de nouvelles chaussures de clown en béton, mon gars, et tu vas allez dire bonjour aux poissons de même pointure.

Non mais c’est quoi ce plan ? Métro, interview, re-métro, voilà comment ça devait se passer. Il faut toujours qu’il m’arrive un truc, c’est dingue, ça ! Il ne peut pas y avoir au moins une fois une rencontre calme avec un auteur ? Je devrais peut-être changer de genre. Oui, c’est ça, n’interviewer que des auteurs de romans d’amour. Oh oui ! Les images qui me venaient déformait ma ligature, si je ne me trompe. Je tentais une nouvelle forme d’évasion. De la supériorité de l’esprit sur le corps.

J’en étais là dans ma grande évasion – si si ! – quand j’ai entendu un « ploc » inattendu et pourtant familier. Je sais, j’ai déjà entendu ce bruit, dans un vieux film français en noir et blanc. Le corps de mon chauffeur de joue tombe devant moi, sur le dos, un petit trou rouge dans le front. L’instant d’après, mes bras se balancent aux côtés des pieds de ma chaise par le miracle d’une corde lâche, bientôt rampante.

Je me retourne pour scruter l’ombre et la lumière, je ne vois pas mon sauveur. Comme on dit chez les sénégalais, il est temps que je me tire ailleurs. Je vais pour me lever mais c’est sans compter le petit coup sur la nuque qui me coupe dans mon élan.

Je me réveille. Je suis dans ma chambre, sans souvenir de l’interview que je tiens dans la main droite. Dans l’autre, un petit mot : « Personne d’autre que moi ne peut t’ôter la vie. » Et c’est signé… Pecos le dingue.

Karim Madani : Ciel LiquidePeux-tu nous parler de ton enfance et comment tu es venu dans le monde du polar ?
Né et élevé a Paris, dans un milieu ouvrier. Mon père bossait dans l’industrie automobile. J’ai fait presque toute mon « éducation littéraire » avec une carte de bibliothèque municipale. J’ai découvert Chester Himes à l’age de 12 ans. Avec mon frère, on a toujours aimé les histoires de gangsters (rire) ! On était des grands (et on est toujours) malades de Ferrara, Scorsese, James Gray, Lumet, Peckinpah… Il était presque naturel avec que j’écrive des polars.

Dans tes polar, tu aimes faire des références musicales, ton dernier contient énormément de références sur le jazz.
J’ai découvert le jazz via mon voisin d’immeuble, dans le 13ème, à l’age de 11 ans. Il me prêtait des albums de Billie, Bird, Miles et Trane. J’écoutais Billie en boucle en observant par la fenêtre le spleen parisien. Surtout les jours de pluie. Le jazz a été intellectualisé et mis sous verre en Europe alors que c’est une musique urbaine et contemporaine aux États-Unis. Il symbolise mon attachement à la ville, à Paris. J’écoute beaucoup de be bop, hard bop, free, et j’analyse le découpage de la musique : C’est un mode narratif très atomisé qui convient bien à l’éclatement du flux de la conscience de mes personnages et au chaos qui traverse la ville.

Il y a aussi les noms des personnages que j’adore : Tony le Kabyle , L’Oranais, Le Turc , Marcel Anselme dit la Pétoire….d’où te viennent tout ces noms ? On dirait du Audiard !
J’en ai entendu certains dans la rue, dans des bars, des parcs. Les autres proviennent de mon imagination torturée et tortueuse. J’aime assez le boulot d’Audiard, mais ce n’est pas une de mes influences majeures.

Dans ton dernier livre tu brasses beaucoup de nationalités différentes : Arménien, Juif, Chinois…
Dans ma ville, ma vie. J’ai toujours côtoyé des gens avec des nationalités et des backgrounds différents. A Paris à l’époque , je te parle des années 80-90 , tu pouvais traîner avec des asiates, des juifs, des noirs, des arabes , des portugais, des espagnols , des italiens , des yougoslaves… c’était courant. Il n’y avait pas encore toute cette crispation identitaire. On ne se préoccupait pas de nos origines, on était Parisien avant tout.

Parle-nous du personnage de Samy et des frères Berkowitz.
Samy est le type que tu peux croiser au coin de la rue, lunaire, perdu, toujours à se fourrer dans des histoires tordues. Pas le mauvais bougre, mais il fait souvent de mauvais choix. Les frères Berkowitz sont d’authentiques voyous parisiens, pas des parrains ou des dons, mais des figures presque archétypales du milieu dans les années 80. Des gangsters avec une éthique et pas mal de folklore.

Tu nous montres aussi la corruption de la police (Max Prado).
Il y a toujours eu des affaires de corruption dans la police. Les journaux en font leur choux gras et certaines d’entre elles ont défrayé la chronique. Rien ne ressemble plus à un truand qu’un flic. Ils ont tellement de choses en commun, des codes, des attitudes, un look, une mystique… Dans ma rue, habitait un flic alcoolique qui n’hésitait pas à sortir son flingue les soirs de grande cuite. C’était en 1986. Certain flics côtoient des voyous 24/7, alors une fascination s’installe, s’exerce. C’est très humain.

La corruption est un problème qui touche toutes les polices du monde. Quand on possède une plaque et une arme , c’est quand même toujours plus inquiétant. Je voulais montrer le coté « bad lieutnant » , le coté borderline , dérapage , coté obscure de la force….

Karim Madani - Cauchemar PériphériqueCombien de temps mets-tu pour écrire un tel livre ?
Six mois, par intermittence. C’est très sporadique.

Quels sont tes futurs projets de livres, Karim ?
J’ai la chance et le privilège de sortir un roman dans la prestigieuse série noire  de Gallimard.
Le roman s’appelle Le jour du Fléau et sort en novembre 2011. J’ai fait une très belle rencontre avec Aurélien Masson, directeur de collection, qui a bien compris mon univers. Plus des projets de scénarios de film.

Peux-tu nous parler ce prochain roman, Le jour du Fléau ?
C’est l’histoire d’un flic qui évolue dans une ville tentaculaire et fictive, Arkestra. Un ex-flic des stups muté aux mœurs, flic camé au sirop pour la toux. Il enquête sur la disparition d’une gamine, Pauline. C’est le début de sa descente aux enfers dans cette Nouvelle Babylone. Polar super dark, c’est le début des Chroniques d’Arkestra, premier volume, la ville d’Arkestra sera le background de toutes les chroniques.

Comment écris-tu (le soir, le matin, dans un bureau…) ?
J’écris à la médiathèque de mon quartier, dans la salle de travail, l’après midi, avec un casque sur les oreilles.

Si tu avais un coup de gueule sur l’actualité, ce serait lequel ?
L’affaire DSK. C’est un personnage de roman. En France, certains de ses amis ont cherché à le protéger, c’était un peu le rapport de classes qui ressortait : comment un directeur du FMI peut-il être accusé par une femme de ménage immigrée africaine ? Les amis de DSK se sont posés cette question et je trouve que ça pue. En France, DSK n’aurais jamais mis les pieds en taule, puisqu’on a pas encore vraiment nettoyé l’ancien régime, les privilèges et la nouvelle noblesse au Karcher (rire !). Heureusement que la justice américaine fait son boulot et qu’elle n’hésite pas à faire asseoir un riche et puissant politicien sur le même banc qu’un petit dealer latino !

Quel sont tes passions dans la vie ?
Écrire, les romans, les films, la musique, la BD… Les entrepôts, les quais, les docks, les cités HLM en briques rouges, les quartiers post industriels… J’aime autant traîner Porte de Choisy qu’à Coney Island ou alors dans Long Island City, Queens…

Que pense ta famille de tes romans ?
Mes parents trouvent mes romans trop violents. Ils n’arrivent pas à aller jusqu’au bout. Ma sœur et ma compagne sont de fidèles supportrices. Ce sont mes premières lectrices. Bien avant la sortie, quand le roman n’est qu’à l’état de manuscrit embryonnaire et illisible.

Parle nous de cette maison d’éditions Philippe Rey que je découvre ?
Je ne suis plus chez Philippe Rey. C’est une maison qui n’est pas spécialisée dans le polar. Il y a cependant un type très talentueux chez eux, il s’appelle Christian Seranot. Il a souvent de très bonnes idées.

Si tu devais nous parler d’un auteur que tu souhaiterais faire découvrir…
Shannon Burke
, l’auteur de Manhattan Grand Angle, grosse tuerie. Il a une écriture très clinique. Et puis Donald Goines, auteur mythique de Detroit, qu’on a retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel, une balle dans la tête. Il vivait ce qu’il écrivait et il en est mort.

Une question dure pour toi, peux-tu me donner ton titre de chanson préfèré ? (interdiction de partir en courant !!)
New York state of mind de Nas. Toute l’expérience du ghetto dans trois minutes suintantes de folie, de tumulte, de trauma et de spleen.

J’imagine bien Cauchemar périphérique adapté au cinéma. As-tu un projet dans ce sens ?
J’attends des propositions. Ça serait génial d’être adapté, surtout pour un cinéphile « die hard » comme moi.

Si tu avais un dernier mot à dire à tes lecteurs…
Abandonnes tout espoir quand tu tournes les premières pages (rires !!).