Interview de Craig Johnson : L’indien blanc

Craig JohnsonJe ne suis pas ambidextre mais mes deux mains sont pourtant prêtes à agir de concert. Elles aéroglissent dans un mouvement de surplace sur la nacre de la crosse. Il n’y a que moi pour me retrouver dans des situations pareilles. Une preuve que le diable avance toujours masqué.

La journée commençait bien. Je revenais d’une transhumance tranquille et rejoignais Torstone où la tournée de ma poulette préférée s’était arrêtée pour quelques jours. Une scène, un piano et la blonde faisait chavirer les cœurs.

Arrivé en ville, je me rends au saloon pour admirer la vue et m’irriguer le gosier. La porte battante couine dans mon dos, toutes les têtes du bouiboui se tournent. Les joueurs de poker se dévissent de leurs cartes, l’homme derrière le bar remonte précipitamment de la cave, le pianiste joue silence en ut majeur de Mozart qu’il ne me semble pas avoir entendu dans mon CD de l’opéra Rock. Et là, c’est le drame ! Des joueurs abandonnent prestement la partie sans même se soucier de la main qu’ils ont, d’autres baissent les yeux à la vitesse de mon cheval au galop, le barman donne au massacreur de touches blanches et noires le coup d’envoi d’une marche funèbre en laissant tomber la bouteille qu’il avait dans la main. La scène est vide. Point de Caroline.

Je prends sur moi de faire comme si de rien n’était et avance tranquillement jusqu’au bar au rythme de mes éperons.

– Un whisky !

Je crois qu’il me répond… Non, en fait, je ne sais pas ce qu’il fait avec sa bouche, comme si il avait l’intention de siffler le pont de la rivière Kwaï, le poing entier enfoncé dans la bouche. J’espère qu’il ne me comptera pas l’alcool versé en dehors du verre, une petite fortune.

– Et tu laisseras la bouteille !

Il laisse la bouteille. Il n’y a qu’une seule explication rationnelle, ces gens ont peur de moi. Tous… sauf le gars accoudé au bar à l’ombre de l’escalier que je n’avais pas remarqué de l’entrée et qui  semble n’avoir pas bougé depuis ma grinçante entrée.

– Que viens-tu faire dans ma ville, étranger ?

Une étoile brille dans la nuit.

– Retrouver ma bonne amie Caroline, Shérif.
– La danseuse ?
– J’aimerais l’emmener au Mexique.

Je lampe mon verre et m’allume l’intérieur. C’est du costaud !

– Foi de Shérif Craig Johnson, tu ne quitteras pas la ville.

C’est à un stupide quiproquo que je dois de me retrouver au milieu de la rue, face au Shérif distant de trente pieds. Nous avons la même position, jambes écartées, mains prêtes à bondir sur nos révolvers et petite goute de sueur tombant du sourcil.

C’est quand j’ai voulu me gratter l’entre-jambe que j’ai commencé à avoir un doute. C’est quand même la première fois que ce geste provoquait une telle panique. Évanouissements,  furtifs gémissements des battants de porte et du « Pecos » crié à toutes les sauces. e comprendrait plus tard qu’ils m’ont pris pour un dénommé « Pecos le dingue ». Son visage masqué tapisse toutes les surfaces plates et verticales de la ville. Oui parce que ce con porte le même masque que moi ! Le shérif Craig Johnson m’a suggéré une petite ballade dans la main street avec duel à la clé.

Faut que j’arrête d’écrire des introductions où je me mets en scène dans des situations que ne sont pas taillées pour moi. Je suis concierge, moi, pas tireur d’élite.

– Shérif, je peux vous poser une question ?

Il accepte. Je pose. il répond. Je tente une deuxième en me rapprochant un peu. Il me répond. De fil en aiguille, de questions en réponses, je me retrouve face à lui, lui demandant quand il compte revenir en France. Il aime la France. Il adore la France. Il me tape sur l’épaule. Le duel est oublié.

J’ai mon interview, je suis en vie et je conserve mon intégralité corporelle. D’interview en interview, je progresse, moi, je vous le dis.

Nous retournons au saloon pour fêter cette nouvelle amitié franco-texane. Tout le monde nous suit. La rue est désormais déserte. Une voix, pourtant, chuchote sous fond de grincements réguliers :

– Il ne sera pas dit que ce pied tendre usurpera sans conséquence mon identité, foi de Pecos.

Le rire qui suit est l’exact réplique de celui qui clôture la chanson « Thriller ».

L'indien blanc de Craig JohnsonCraig, peux-tu nous parler de ton enfance ?
L’aspect le plus important de mon enfance vient du fait que je vienne d’une famille de conteurs d’histoires. Nous n’avions pas beaucoup d’argent, donc l’une des choses que nous faisions après dîner était de se mettre sous le porche et de se raconter des histoires. Le saut entre raconter et écrire n’était pas si dur à franchir. Ma famille était propagée dans tout le pays mais j’ai toujours eu plus d’affinité avec la moitié de ma famille vivant à l’Ouest, il y a quelque chose à propos de l’Ouest qui fait appel à mon sens de conteur.

Avant d’être écrivain tu as été policier, professeur d’université, cow-boy, charpentier et pêcheur professionnel. Cela t’a aidé pour l’écriture de tes romans ?
Absolument. Je pense que l’on peut apprendre beaucoup dans une salle de classe mais j’ai supposé que c’était à moi de combler les autres lacunes, une part moins technique du processus – le message. Je pense que vous devez avoir quelque chose à dire, quelque chose qu’il est important de transmettre au lecteur. Je pense que l’expérience de la vie est la seule façon de développer ce genre de chose. Je suppose que je suis un survivant dans ce sens.

Peux-tu nous parler de l’endroit où tu habites ? Est-ce vrai que c’est un ranch ? Pour nous français, ça fait rêver !
Le ranch que j’ai construit est près de Ucross dans le Wyoming (population : 25). J’ai versé le béton, empilé les rondins et physiquement construit l’endroit entier moi-même. C’est au pied des montagnes Bighorn, près de la frontière du Montana. C’est un super emplacement pour se concentrer sur l’écriture. Je suppose que la plupart des américains le considèrerait comme un endroit de rêve aussi…

J’ai entendu parler d’une prochaine adaptation de tes romans en feuilletons, est-ce exact ?
La Warner Bros et A&E Network ont acquis les droits de la série, ils ont filmé le pilote au printemps dernier et ma femme est allée jusqu’à Los Angeles pour assister à la projection de la Warner. C’était au milieu de ma tournée avec deux évènements prévus dans la même journée, donc je n’ai pas pu m’y rendre. J’ai vu le pilote terminé en DVD à la télévision et je dois dire que cela semble assez incroyable. Nous attendons que le conseil d’administration de A&E décide s’ils vont prendre la série, alors gardez vos doigts croisés !

Little bird de Craig JohnsonTu as reçu le prix « 813 » en 2010 pour ton roman Le camp des morts et le prix du roman noir Nouvel Obs 2010 pour Little Bird, ça t’a fait quoi de les gagner ?
Très plaisir, ces prix sont pour certains les plus importants que j’ai gagné, dans le sens où ils reflètent le goût du public des lecteurs français, une bande de gens très indépendants, intelligents et ouverts. Je pense que les choses qui sont données par vos amis signifient beaucoup et je considère mes lecteurs français comme étant mes amis. Je suis allé en France 8 fois ces deux dernières années et j’ai vraiment adoré. Les récompenses reçues sont juste la cerise sur le gâteau. Je dois dire que la majorité du crédit que l’on accorde à mes livres et la façon dont ils sont reçus en France sont aussi dû à ma magnifique traductrice Sophie Astlinides.

Que pense ta famille de tes romans ?
Ma famille les aime beaucoup mais les parties qu’elle aime le plus sont les parties que je lui ai volées – des caractéristiques, des histoires… Ma fille a juste lu la partie sur Cady, la fille de Walt qui est basée sur elle. Mon père est Lucian, le vieux shérif dur qui était le patron de Walt… Et maintenant je pense que vous allez voir plus clairement les similarités entre la vie de Walt et la mienne.

Dans tes romans, les Indiens prennent une grande place. Est-ce pour les défendre ?
Mon ranch est à seulement une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau des réserves indiennes des Crow et des Cheyennes du Nord, ce sont donc mes voisins et amis. Je pense que ce serait faire preuve de négligence que d’écrire des romans de western contemporains sans inclure les Indiens. Ils ont beaucoup à dire sur ce qui et ce que nous sommes à l’Ouest américain. Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu un groupe d’individus plus calomniés que les Indiens d’Amérique dans les médias, ceux que je connais sont des gens incroyablement intelligents, drôles et complexes – je pense que c’est important qu’ils soient inclus dans mes romans.

Le personnage principal de tes romans, le Shérif Walt Longmire, est très attachant. Dès les premières pages, on est complètement dedans. Peux-tu nous en parler pour les lecteurs qui le découvrent pour la première fois ?
J’ai tendance à regarder Walt comme un inspecteur des droits civils privés, un homme qui prend les choses à cœur et qui prend faits et causes pour la majorité des gens dont on ne se soucie pas beaucoup. Il est le Shérif du comté le moins peuplé dans l’état le moins peuplé d’Amérique et il a sa part de défauts mais c’est un homme très intelligent et très compétent. Je dois admettre qu’après tous ces romans ensemble, je ne suis toujours pas lassé de son personnage.

Dans ton dernier roman paru en France L’Indien Blanc chez Gallmeister, tu changes d’univers, le shérif Longmire part à Philadelphie voir sa fille et les ennuis commencent. Pourquoi ce changement de décor ? Avais-tu peur de lasser tes lecteurs ?
J’étais curieux de savoir comment un habitant de l’ouest serait perçu hors contexte, l’Ouest dans l’Ouest est une chose mais l’Ouest dans l’Est, c’est autre chose. Ce n’est pas quelque chose qui n’a pas été essayé auparavant mais je n’étais jamais satisfait de la façon dont les gens de l’Ouest et les cowboys étaient traités – comme s’ils étaient des gens peu intelligents et naïfs. Je voulais traiter l’idée de manière plus réaliste et je voulais rencontrer le reste de la famille de Vic Moretti (l’adjoint du shérif Walt).

Comment se porte le polar américain ?
Les polars se vendent très bien, ils représentent 30% du marché des ventes de livres. Mon dernier roman s’est placé dans la liste des Bestseller du New York Times, ce qui a été une grande surprise pour moi.

Quels sont tes prochains projets de romans aux USA et en France ?
Je viens de finir une tournée de six semaines aux USA, je pense donc rester maintenant près du ranch ! Mon prochain voyage pour la France est prévu en novembre mais je ne connais pas encore les détails exacts de ma venue.

Comment as-tu connu Gallmeister ?
Olivier Gallmeister a lu mon premier livre et a été impressionné que ce ne soit pas juste un livre sur les cowboys mais bien plus un livre sur un endroit. La plupart des livres qu’il avait publié jusqu’à maintenant avaient pour sujet l’Ouest américain et il a semblé penser que nous étions en parfaite adéquation bien qu’il n’avait pas encore publié beaucoup de romans policiers. Il est devenu un ami très proche, en fait il était justement au ranch la semaine dernière.

Comment écris-tu, Craig ? Le matin, le soir, dans un bureau ?
Je suis un écrivain col-bleu dans le sens où je mets mon ranch au carré tôt le matin puis je m’assieds et travaille toute la journée à mon bureau dans le grenier de ma maison en bois.

Si tu devais nous parler d’un jeune auteur qui t’a récemment plu, quel serait-il ? Et Pourquoi ?
Ils sont nombreux mais je ne suis même pas sûr qu’ils soient traduits en français.

Si tu devais nous parler d’une chose qui t’énerve dans l’actualité internationale, quelle serait-elle ?
Il y en a beaucoup. Le pire étant ce sentiment que l’on peut aller dans des pays sous-développés et réussir à résoudre leurs problèmes avec la puissance du feu. Il semble y avoir de plus en plus une dichotomie des nations, celles qui en ont une et celles qui n’en ont pas. Vous pensiez que nous travaillions en vue de rendre la situation meilleure mais nous n’y arrivons pas.

Si tu avais un mot à dire à tes lecteurs français, lequel serait-il ?
Merci.

Ta chanson et ta musique préférée Craig ?
Je suis un grand fan de jazz, probablement Night in Tunisia.

Et la dernière question du Concierge Masqué : A quand un retour en France et sur Paris pour te voir ?
Voir ci-dessus… rendez-vous en novembre !

Interview en anglais traduite par Caroline Vallat.