Interview de Sébastien Gendron : Taxi, take off & landing

Taxi, take off & landing de Sébastien GendronVous ne le dites à personne. Je peux vous faire confiance. Bon, alors voilà… j’ai un petit peu peur dans les avions.

Au début, c’était les doigts dans le nez. J’adorais ça, même. J’avais l’impression de faire Space Mountain à chaque décollage. Mais depuis que je suis tombé sur ce pilote qui pour son dernier vol a souhaité faire un looping avec le 747… Tous les passagers à l’atterrissage étaient enchantés d’avoir assisté à cette première mondiale. Pas moi. Il faut dire que j’étais resté dans les toilettes.

Depuis, à chaque fois que je dois prendre l’avion, je n’oublie pas ma petite flasque à whisky emplie de Single Malt 16 ans Double Matured.

Le VIP Lounge de l’aéroport de Copenhague. Il est environ la demi de flasque. Mon avion devrait décoller dans une quinzaine de minutes. Je vais pour vérifier ma clepsydre écossaise. Son entrée me coupe dans mon élan. La quarantaine, lunettes noires et la démarche altière. Il s’assoit à deux rangés de moi. Je l’ai reconnu d’autant plus facilement qu’il fait partie de la liste des auteurs que j’aimerais interviewer. Pour une fois que ça me tombe dessus sans voyage avec enveloppe à la clé, je n’hésite pas une seconde. Je me lève, me relève, et me lance à l’assaut de la prochaine victime du concierge masqué.

– Bonjour, ne seriez-vous pas Sébastien Gendron, par hasard ?

Un regard froid  jeté au dessus des verres fumés, pour seule réponse, suivi d’une plongée silencieuse sur la page internationale du Monde me laisse à penser qu’il ne souhaite pas confirmer. J’insiste.

– Je suis sûr que c’est vous, petit cachottier !

– Vous faites erreur, monsieur. J’aimerai que vous me laissiez tranquille, maintenant.

Il n’a même pas dénié me regarder cette fois. Môssieur joue les vedettes ! En plus, j’ai bien vu le billet posé sur sa valise. Môssieur voyage en première classe ! Nous n’avons pas les mêmes valeurs.

« M’en fous, je l’aurais ! » me dis-je en rejoignant ma valise… après m’être assis sur le monsieur juste à côté de ma place. Je vise mieux et m’excuse auprès de mon voisin les yeux rivés au sol, tourneboulé que je suis à cause de l’autre, là !

Je rumine en discutant goulument avec Glen Turner quand l’illumination me vient du billet dépassant de la poche de mon voisin. Je sors mon calmant et au lieu de boire une lampée au goulot, comme d’habitude, je verse bruyamment mon eau de feu dans le petit bouchon que je bois avec autant de discrétion. Il se dandine sur son siège, décroise les jambes, maintient le rythme de son talon. Au bout de quatre bouchons et demi, c’est gagné. Mon voisin se précipite aux toilettes. Heureusement parce qu’il ne me reste plus de whisky.

Deux heurts de valises plus tard, je pousse également la porte des lieux. L’homme se lave les mains. Il est seul. Parfait. Je m’approche doucement. Il n’a pas le temps de lever la tête que je l’assomme à grands coups de flasque vide. Eu égard à la légèreté du récipient, je me trouve dans l’obligation de m’y reprendre plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il expérimente de la joue la fraicheur du dallage. Je tracte le corps jusqu’au trône le plus proche. Je verrouille la porte et fouille les poches pour en extraire mon capitaliste sésame et un moelleux porte-feuille. Tel le serpent que je suis, je me glisse sous la porte. Oh mais je ne suis pas fier de moi. Il n’y avait pas d’autres solutions, c’est tout.

Je me présente à l’embarquement. Je tends le billet et le passeport correspondant. L’hôtesse me demande un autographe. Ah bon ? Euh… Oui bien sûr ! Je m’exécute. Je gagne la place qui m’est indiquée, juste à côté de Sébastien Gendron. Si c’est pas un coup de bol, ça !

Intrigué par l’attitude de l’hôtesse, je jette un coup d’œil sur le passeport au moment où je m’assois. J’ai du mal à lire. C’est flou. Je focalise du mieux que je peux et comprends alors que mon voisin s’étonne à juste titre :

– Mais, vous n’êtes pas Sébastien Gendron ?

L’interview ci-dessous se tiendra finalement quelques jours plus tard sur Paris. J’apprendrais que le turban sur la tête de mon interviewé du jour n’est pas le signe d’une conversion à une religion indienne quelconque mais le triste souvenir d’une agression à l’aéroport de Copenhague. Il paraît que le malfaisant court toujours. Heureusement que je ne sors jamais sans mon masque.

Sébastien GendronSébastien parle nous de ton enfance et comment tu es venu aux polars ?
Mon enfance n’a pas été très compliquée. Élève moyen, j’étais archinul en maths, il me restait le français. J’ai rapidement écrit des petites histoires pour le journal de l’école. Mon grand-père était gendarme et j’ai hérité de sa machine à écrire portative, une sorte de Mac de 8 kg – il fallait un marteau pour taper sur les touches. J’ai donc investi la caravane familiale pour m’en faire un bureau et j’ai continué sur ma lancée. Le polar est venu plus tard et à vrai dire, je ne sais même plus comment. Par les nouvelles, sans doute, qui commençaient lentement à raconter des histoires un peu sombres sur la fin de mon adolescence. Enfin quoi qu’il en soit, c’était une bonne évasion. J’étais quelqu’un d’assez solitaire.

Comment t’est venue l’idée d’écrire un polar humoristique commençant  dans l’aéroport de Copenhague ?
En fait, je me suis retrouvé dans la situation de mon personnage. Je partais me marier, en Suède et j’étais en transit à l’aéroport de Copenhague. Et comme bon nombre d’hommes et de femmes qui s’apprêtent à sauter le pas, j’ai été saisi de doutes. Comme je ne suis pas normalement constitué, plutôt que de me laisser embarquer dans une crise d’angoisse, je me suis demandé ce que je ferais si une autre femme que la mienne arrivait, là, dans cet aéroport, et me proposait de partir avec elle. Et plutôt que de répondre honnêtement à la question, j’ai préférais imaginer cette histoire. Une semaine plus tard, j’étais marié, trois ans plus tard, on se séparait, huit ans plus tard, ça devenait un roman. Quant au traitement humoristique, pour l’heure, c’est plutôt mon créneau.

As-tu trouvé la signification non zoologique de l’expression « le dindon de la farce » ?
En fait, je n’ai jamais compris cette expression. Elle fait partie du vocabulaire français, j’en connais le sens, mais de là à vous en parler de manière éthimozoologique… impossible !

Le personnage principal de Taxi, take off & landing, Hector Malbarr, semble être un gros idiot macho.
Non, attention, Hector Malbarr n’est ni macho, ni idiot. Certes, il est un peu enrobé. Mais surtout, il est une sorte de double littéraire : un peu couard quand il s’agit de prendre ses responsabilités, un peu démissionnaire dans l’engagement amoureux, c’est un grand procrastinateur. Du coup, il aime à penser qu’il subit la vie et que ça lui va tout à fait. Il a aussi un regard très détaché sur tout ce qui l’entoure, y compris sur lui même. Il ne se prend pas trop au sérieux, l’inverse serait un comble. Et puis, il ne parle pas anglais, ni espagnol et je le balance sur une ile où personne ne parle français. Donc, pour une fois, il va effectivement subir et ce sera en grande partie à cause de lui et du choix qu’il a fait dans cet aéroport : suivre une inconnue dont à aucun moment il n’a douté qu’elle était trop belle pour lui, et que ça cachait quelque chose. Il voyait plutôt là le bon moyen de se débarrasser de sa future femme à laquelle il n’a jamais osé dire qu’il ne l’aimait pas.

Toujours dans Taxi, take off & landing que tu cites plusieurs fois l’auteur Santiago Gamboa. Est-ce ton écrivain préféré ? si non lequel ?
Santiago Gamboa est pour moi l’un des plus grands écrivains sud américain. C’est un conteur hors pair avec qui j’ai eu la chance de partager quelques heures. Lorsque j’ai eu l’idée de ce roman, j’avais lu quelques semaines plus tôt l’une de ses nouvelles que je cite abondamment dans mon livre : L’histoire tragique de l’homme qui tombait amoureux dans les aéroports. Sans doute que ce texte m’a plus inspiré que je ne le crois. Il me paraissait donc normal d’en parler et de le mettre entre les mains d’Hector pour voir si ça le ferait réagir. Évidemment, il est passé complètement à coté de l’avertissement. Pour mes autres maîtres, c’est très vaste : Westlake, Manchette, Crews, Leonard, Echenoz, Garnier, Dorsey, et au moins la moitié de ma bibliothèque.

Comment as-tu connu les Éditions Baleine ?
J’ai commencé par rencontrer Stéfanie Delestré qui montait avec Laurent Martin une revue policière, Shanghai Express. Elle avait lu quelques nouvelles de moi et m’a proposé d’écrire un feuilleton. Ensuite, elle a voulu lire d’autres trucs. Je lui ai passé Le tri sélectif des ordures et elle l’a fait publié lorsqu’elle a intégré, l’année suivante, une maison d’édition dont je ne citerais pas le nom pour des raisons… euh… non pour aucune raison. Juste parce qu’à chaque fois que son nom me vient, généralement, c’est accompagné d’une grossièreté et je ne voudrais pas entacher ici votre réputation, cher Concierge. Bref, ensuite, Stéfanie est entrée chez Baleine où elle est devenue directrice de collection du Poulpe. Là, elle m’a proposé d’écrire un épisode de Gabriel Lecouvreur. A mon niveau, c’était un peu comme si on me proposait un siège à l’Académie Française. Et en fin de compte, elle a publié Taxi dans la suite. Et voilà, j’étais dans le ventre de la Baleine et, contrairement à Pinocchio, je n’avais aucune envie d’en sortir.

Le tri sélectif des ordures par Sébastien GendronEn tant que concierge, un de tes romans a attiré mon attention : Le tri sélectif des ordures chez… Bernard Pascuito Éditeur. Peux-tu nous en parler ?
Ah ! Ben nous y voilà. Bon, l’éditeur mis à part une bonne fois pour toute, c’est l’histoire d’un homme de main du milieu niçois qui en a marre de bosser pour le parrain local, mais qui ne sait pas faire grand chose d’autre. Il décide donc d’accomplir une mission. Il s’installe à Bordeaux, et monte un discount de tueur à gages en partant du principe que les gens pauvres n’ont pas moins d’emmerdements que les riches, souvent même plus. Donc, moyennant des tarifs très concurrentiels, il met ses talents au service de femmes battues, de petits vieux escroqués, de couples victimes d’un banquier. Mais comme c’est une entreprise bien trop humaniste pour le monde dans lequel nous vivons, il se retrouve victime d’une tentative d’OPA et ça le met très en colère. Il s’est vite avéré, après discussion avec quelques lecteurs, que si un tel personnage existait, ils iraient sans aucun doute le voir.

Quel sont tes futurs projets littéraires, le concierge masqué est curieux ?
Je suis en train de corriger mon prochain roman qui sortira chez Baleine en novembre ou en janvier. Je viens de finir un livre numérique pour les éditions StoryLab et je ne pense pas être capable d’attendre la rentrée pour me coller à une autre histoire qui me trotte dans la tête depuis des années. Pour une fois, la femme qui en sera l’héroïne ne sera ni violente, ni vénale, ni quoique ce soit qui pourrait pousser certaines personnes à penser que je suis un auteur machiste.

Comment écris-tu ? Le soir ? Le matin ? Dans un bureau ?
J’écris n’importe quand, n’importe où. Plutôt vite, sans horaire. J’ai un point commun avec les chats qui ne se régalent jamais mieux que lorsqu’ils volent leur nourriture : il faut que j’ai l’impression de voler du temps pour me sentir bien dans ce que j’écris.

Blog de Sébastien Gendron

Parle-nous de ton blog Petit laboratoire des potentialité globales ?
Au départ, ça devait être une vitrine promotionnelle pour mes bouquins. Seulement, je suis un peu graphomane. Quand je l’ai monté en 2009, je n’avais que quatre livres à mon actif, donc j’ai eu vite fait d’en faire le tour. Et puis j’écrivais en parallèle des chroniques littéraires pour le net et pour l’Ours Polar de Christophe Dupuis. Donc, je me suis dit que je pouvais faire ça juste pour moi et pour une poignée de lecteurs. J’avais l’impression que j’avais des choses à dire sur la société aussi, des trucs que je n’arrivais pas à caler dans mes histoires, du coup, le blog est né comme ça. La vitrine est passée en seconde position et je me suis mis à chroniquer des livres et quelques unes des plus aberrantes conneries du genre humain.

Si tu devais poser une question à un auteur de polar…
Je demanderais à Philippe Djian quand est-ce qu’il va se décider à nous pondre un vrai polar au lieu de continuer à tourner autour du pot de confiture comme une mouche indécise qui est certaine qu’il y a un piège. Sinon, et de manière plus modeste, je voudrais demander à Jean-Bernard Pouy dans quelle boutique chinoise d’informatique de Daumesnils il a trouvé le quadriprocesseur qui lui tient lieu de cerveau, et quel chirurgien il a bien pu soudoyer pour se le faire greffer à la place du cortex.

Selon toi, Faut-il obligatoirement de l’humour pour faire un bon polar ? Et plus globalement, c’est quoi un bon polar ?
Un polar n’a pas besoin d’être humoristique pour me plaire, heureusement, sinon, je n’en lirais que très peu, voire j’aurais déjà tout lu. C’est difficile de définir ce genre sans redire ce que des centaines d’autres ont théorisé avant moi. Je sais juste que je n’aime pas ces romans dans lesquels les héros sont de pures inventions, à la carapace inrayable et qui vont traverser toute leur histoire sans rien apprendre, seulement sauver quelqu’un ou le monde entier. J’aime les héros fragiles, j’aime les idiots, j’aime même certains cons quand ils savent l’être de manière magnifique. Dortmunder, le personnage de Donald Westlake, ou Serge A. Storm, celui de Tim Dorsey me font passer d’extraordinaires moments de littérature et pas uniquement parce qu’ils sont drôles. J’aime le noir très noir aussi, les Harry Crews, Cormack Mac Carthy, James Sallis, Valerio Evangelisti, etc…

Tu as commis un Poulpe, Mort à Denise. Peux-tu nous en parler ?
Comme je l’ai dit plus haut, c’est Stéfanie Delestré qui m’a offert ce petit plaisir. Je suis Le Poulpe depuis sa création, alors me retrouver dans le vaisseau amiral pour en écrire un m’a mis dans un état de surexcitation impossible. Je me suis lancé avec des fourmis dans les doigts. Et j’ai envoyé Lecouvreur faire la révolution dans une île des Caraïbes. Et comme il fallait que je me marre, je lui ai filé comme guérilleros à former, des fumeurs de ganja. Je me suis amusé pendant deux mois à rejouer la prise de Moncada de Fidel Castros avec des rastas.

J’ai lu quelque part que tu étais un séducteur de caissières pendant les bons de réductions . Peux-tu nous expliquer ?
Ben, en fait, on me demande toujours d’écrire de petites autobiographies pour des salons ou des 4ème de couverture. Je n’ai jamais su vraiment faire mon propre portrait. Du coup, j’en ai fait plusieurs en mode exubérant. Il y a celle qui dit que je suis la réincarnation du Général de Gaulle puisque je suis né 20 jours exactement après sa mort (ce qui est vrai). Celle concernant mes prétendus talents auprès des caissières date d’une époque où je doutais encore énormément de moi-même. Aujourd’hui, je pourrais parfaitement dire que j’ai couché avec la plupart des ex-petites amies de George Clooney.

Quel est ta chanson et musique préférée ?
Ma chanson préférée… Merde ! Est-ce que j’en ai seulement une ? Je sais seulement que je voue une vraie passion pour Divine Comedy dont l’une des chansons m’a inspiré mon prochain roman. Du coup, et juste pour préparer le plan marketing, je dirais que ma chanson préférée c’est Something for the week-end puisque mon prochain roman s’appelle Quelque chose pour le week-end

Une citation pour finir l’interview, Sébastien ?
« L’ironie du primate, l’humour Louis Phillipin, le sarcasme prudhommesque. Monsieur Naudin, vous faites sans doute autorité en matière de bulldozers, tracteurs et caterpillars mais vos opinions sur la musique moderne et sur l’art en général je vous conseille de ne les utiliser qu’en suppositoire et encore, pour enfants ! » Mais il faut l’entendre avec la voix de Claude Rich, c’est encore plus délicieux.