Interview de Roger Smith : Mélanges de sangs (part 2)

Suite et fin de l’interview de Roger Smith. Pour lire la première partie, cliquez sur cette phrase.

Roger Smith aux Quais du polar 2011 (Lyon)Comment as-tu fait pour créer des personnages que l’on ne peut pas oublier de sitôt tel que Jack Burn, Benny Mongrel, Disaster Zondi… Peux-tu nous parler de la création de ce roman, comment  il s’est construit dans ta tête ?
Le livre a commencé à s’écrire lui-même, quelque part dans le fond de ma tête, il y a longtemps. Pendant le soulèvement de la jeunesse de 1976, j’étais adolescent à Johannesburg et j’ai regardé les flics blancs décimer les enfants noirs de l’école qui avaient mon âge. Quelques années plus tard, j’ai été incorporé dans une armée blanche combattant une guerre vide de sens de nouveau contre ces enfants noirs. Disaster Zondi, l’enquêteur zoulou de Mélanges de sangs est l’un de ces enfants 25 ans plus tard. Et mon flic voyou Rudi Barnard est une relique de l’ère d’apartheid, vagabondant dans les badlands du Cap, abattant toujours les gens à la  peau plus sombre que lui.

Il y a à peu près 10 ans, je me suis installé au Cap. Les gens disent que ça ressemble au Sud de la France ou la Californie, en encore plus beau. J’en suis tombé amoureux et je me suis marié avec une femme qui a grandi dans les Cap flats et l’histoire vraie qu’elle m’a racontée et le monde qu’elle m’a présenté, ont changé à tout jamais ma vision du Cap.

Il y a quelques années, je suis allée avec elle rendre visite à son frère en prison. Il a la trentaine, l’illustration même du type en prison. Depuis l’âge de 14 ans, il avait passé un total de 2 ans hors de la prison. Il savait que si  jamais il ressortait dans le monde un jour, il n’aurait aucune chance, que ça se finirait où cela s’était toujours fini : en prison. J’ai mis une partie de cet homme dans mon ex-taulard gardien de nuit, Benny Mongrel.

Donc, j’avais ces hommes – purs produits de la violence Sud-Africaine – courant  dans ma tête à la recherche d’une maison. Puis j’ai vu un reportage dans le journal télévisé  sur un couple américain qui avait volé une banque aux États-Unis et se cachait au Cap. Après qu’ils aient été capturés, ils ont été renvoyés dans leur pays où ils ont purgé une peine lourde.

Cette histoire m’a fait penser : “et si ?” Et si un homme avec un passé, un homme en cavale – Jack Burn – amenait sa famille au Cap, séduit par ces images de montagnes et de plages et de liberté ? Et si pendant qu’ils se construisaient de nouvelles vies, ils se retrouvaient confrontés par hasard à un acte de violence  – une collision entre les Cap flats et Le Cap privilégié – une accroche entre le monde de Rudi Barnard, de Benny Mongrel et de Disaster Zondi ?  Ces « et si… » sont devenus Mélanges de sangs.

Ton roman Mélanges de sangs va être adapté au cinéma, peux-tu nous en parler ?
Mes deux premiers livres sont tous les deux en cours de développement pour devenir des films aux Etats Unis, ce qui est très excitant ! Mon agent à New York a donné Mélanges de sangs à Samuel L. Jackson qui l’a adoré et a immédiatement voulu jouer le détective zoulou, Disaster Zondi.

Le livre est en développement avec GreeneStreet Films et Phillip Noyce (Un Américain bien tranquille, Jeux de guerre , Salt) est pressenti pour le réaliser. Le scénario est prêt et le casting est en cours et j’espère avoir une date de tournage à annoncer bientôt.

Kelly Masterson, qui a adapté le livre, a écrit le tortueux néo-noir Before the devil knows you’re dead, en français 7H58 ce samedi-là – l’un de mes films préférés de ces dernières années – et je suis excité de voir comment elle va transposer mon livre en film. J’attends avec impatience de pouvoir regarder le film avec une boîte de popcorn dans les mains.

Tu as reçu le prix « Deutschen Krimi preis » (prix Allemand du polar).
J’ai été complètement frappé de recevoir un prix pareil – surtout pour mon premier livre ! Mélanges de sangs a aussi été élu « meilleur roman policier de 2009 » par les critiques du KrimiWelt – ce qui est très prestigieux.

J’ai été très chanceux avec les critiques de mes livres et cela de manière internationale. Mon deuxième livre Wake up dead (2010) était dans le top 10 du Philadelpia Enquirer aux USA, du Times en Afrique du Sud et du Krimiwelt en Allemagne et il a été nommé pour le prix des lecteurs « Krimi-Blitz » en Allemagne.

Mélanges de sangs et Wake up dead ont été tous les deux nommés pour le prix du magazine Spinetingler New Voice aux Etats Unis. Mon troisième livre, Dust devils a été récemment publié en Allemagne où il a été sacré roman policier du mois de juin par le journal Der Spiegel et numéro 1 dans la liste des 10 meilleurs romans de juillet de l’influent Krimizeit allemand.

Cette sorte de reconnaissance de son travail est fantastique.

Quels sont tes futurs projets littéraires – le Concierge est curieux – et comment s’appelle le prochain roman qui paraîtra en France ?
Wake up dead (je ne sais pas encore comment il s’appellera en France) commence par cette phrase : « La nuit où la voiture de Roxy Palmer et de son mari a été volée, Joe prenait son dîner avec un cannibal africain et sa pute ukrainienne. »

Le Cap, en Afrique du Sud, est une des villes les plus cosmopolites d’Afrique.
Les déchets de l’Europe se frottent aux épaules des gangsters et des putes de l’ancienne URSS. Les leaders des douteux « mouvements de la libération » africaine vivent dans l’exil prodigue sur les pentes de la Montagne de la Table tout en déterminant des coups d’état dans leur pays d’origine. Et les gens de races mélangées vivent sur l’envers de la carte postale du Cap, les Cap Flats, ce qui est un endroit aussi violent que vous pourriez trouver à l’extérieur d’une zone de guerre.

Chaque été africain, une tribu maigrelette de botoxés et de beautés lustrées brésiliennes venant de tout autour du monde migrent au Cap, poussant pour entrer en flèche dans l’industrie de la pub. Et cherchant un mari. Un mari riche. Les femmes de Wake up dead sont des héroïnes imparfaites comme Roxy Palmer, dont la première mauvaise décision a été de se marier avec un homme pour toutes ces mauvaises raisons. Sa seconde mauvaise décision a été d’abandonner son combat contre la vie.

Wake up dead démarre sur un vol de voiture, une collision violente entre le Cap privilégié et les Flats, un incident si banal qu’il fait à peine parler dans les nouvelles locales. Ce qui me fascine c’est de regarder au-delà des statistiques, de percevoir les gens qui sont jetés ensemble par tous ces évènements violents et l’impact sur leurs vies.

Quand le trafiquant d’armes qui tient lieu de mari à Roxy, Joe, est laissé pour mort après le vol de la voiture, la responsabilité retombe sur Disco et Goldwynn, les membres d’un gang de ghetto qui ont filé  loin avec la décapotable de Joe et dont Roxy devient la cible.

Billy Afrika, un ex-flic métisse devenu mercenaire, surveille Roxy parce que Joe lui devait un paquet de fric, fric dont il a besoin pour protéger la famille de son partenaire qui a été abattu par un psychopathe, Piper, qui s’est enfuit de la prison pour être avec sa « femme » de prison Disco.

Le résultat de ces imbroglios est, inévitablement, sanglant.

Comment écris-tu ? Le matin, le soir, dans un bureau ?
Je suis un dévoué ashtanga yogi… 6 jours par semaine, je me réveille tôt, fait mon yoga et puis travaille (sur un portable sur un bureau) jusqu’au déjeuner. L’après-midi est pris par ma correspondance, lire et rédiger ce que j’ai écrit le matin.
Une fois que mes personnages m’ont pris à la gorge, j’écris assez vite, écrivant un premier jet en 6 à 8 semaines. Puis je passe quelques autres mois à réécrire et à fignoler le livre.

Est ce que ta famille a lu tes romans et qu’en pense-t-elle ?
Ma famille et mes amis ont été d’un grand soutien et ils m’ont dit adorer mon travail (mais bien sûr, ils sont obligés de me dire ça !)

Comment s’est  passée ta rencontre avec Robert Pépin, ton éditeur français ?
L’éditeur américain de Mélanges de sangs a vendu les droits du livre à Robert Pépin juste au moment où il lançait sa nouvelle collection « Robert Pépin présente… ». J’étais excité qu’il ait acheté mon livre car j’avais entendu parler de lui et je savais qu’il avait présenté bon nombre d’auteurs internationaux de polars aux lecteurs français.

Quand j’étais aux Quais du Polar à Lyon en mars dernier, j’ai (avec mes camarades Craig Russell et Michael Koryta) été accueilli par Robert et d’autres gens de Calmann-Lévy et passer du temps avec Robert et travailler avec des semblables tels que Kurt Vonnegut et Joseph Heller, parmi tant et tant d’autres, a été fascinant.

Que penses-tu de la France après ta venue aux Quais du polar en 2011 ? Ta découverte de ce pays ?
C’était ma deuxième visite en France et ma première à Lyon. J’adore la France bien sûr ! La culture, la beauté et la cuisine. Le fait que les lecteurs et les cinéphiles français aiment les romans policiers sombres est un réel bonus.

Quelle est ta chanson et ta musique préférée ?
Ca change tout le temps et j’aime différentes musiques. En ce moment j’écoute Eminem, Johnny Cash tard et Bob Dylan tôt.

Peux-tu nous parler de ta passion pour le cinéma ?
J’adore les films, mais ces derniers temps je préfèrerais les regarder que les faire. J’ai réalisé et produit des films et téléfilms, travaillé comme scénariste, ce qui est surtout une expérience frustrante. N’importe qui dans le milieu du cinéma vous dira que les scénarios font dépenser tant de temps en revirement que vous y laissez votre tête.

Ici en Afrique du Sud, l’industrie du film est minuscule et insuffisamment financée donc j’ai une pile de scénarios non-produits (parmi lesquels deux ou trois thrillers) qui prend la poussière. Le marché de la télé est plus solide et j’ai tout écrit du policier à la comédie, en passant par  la série dramatique concernant l’épidémie du VIH/SIDA. On me le demande, je l’écris. Enfin tout sauf des feuilletons.

J’écris des romans à plein temps maintenant mais avoir une formation d’écriture de scénarios aide avec l’intrigue, la structure, l’allure et le dialogue bien sûr. Ca encourage aussi à une certaine maigreur stylistiquement.

Et la dernière question du concierge : quand reviens-tu en France ?
Je reviendrai en France quand je serai de nouveau invité. Et cette fois j’emmènerai ma femme, elle n’est jamais venue mais elle va adorer.

Interview en anglais traduite par Caroline Vallat.