Interview de Roger Smith : Mélanges de sangs (part 1)

Mélanges de sang de Roger SmithMais il est complètement taré, ce taxi !

Je n’arrive pas à voir sa plaque minéralogique à cause de la poussière qu’il soulève sur son passage. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de voir son visage avant qu’il me jette au milieu de la route, juste ses yeux dans le rétroviseur intérieur. C’est un peu léger pour porter plainte.

Me voilà seul, sans valise, mes vêtements pour seul bagage, en plein milieu des Flats, le quartier chaud du Cap.

Le voilà, seul, sans valise, des tatouages pour seul vêtement, me regardant intrigué. Il me parle mais je ne comprends pas.

– Hulle is jou Rayban !

J’ai comme l’impression qu’il apprécie mes lunettes de soleil.

– En ook jou Levis !

Aurait-il les mêmes goûts que moi pour les jeans ? Un bel effet de la mondialisation. De France en Afrique du sud, les goûts vestimentaires sont devenus les mêmes. Les marques deviennent un langage universel.

– Daarbenewens moet jy ‘n klomp geld in die sakke van jou jeans nice !

A son sourire, impressionné qu’il est par mes vêtements, je suis sûr qu’il considère comme un honneur de m’aider à retrouver mon chemin. Je lui sors mon plan. Avant que je n’ai pu pointer du doigt ma destination, il me pointe un canon sur le ventre. Gloups !  J’ai la glotte en panne sèche. Les mots ont du mal à sortir. Je parle, je fais des gestes… et puis finalement, tout se passe bien ! C’est qu’il est plutôt serviable, mon nouvel ami. Avec cette chaleur, il est quand même plus sain de continuer ma route en caleçon. Et puis pour une fois que je peux le montrer. C’est que j’en suis fier de mon caleçon avec tous ces petits balais brodés en vrai poil de balai. C’est vrai, au début ça gratte mais on s’y fait.

A peine ai-je le temps de me demander si je prends à droite ou à gauche qu’une sirène emplit progressivement tout mon espace sonore. Un cri de frein, un nuage de poussière, une porte qui claque et un policier s’approche de moi. Ça tombe bien, je vais pouvoir lui parler du chauffeur de taxi qui s’est barré avec ma valise. Peut-être qu’il l’a croisé, d’ailleurs…

– Jou vraestelle asseblief meneer ! me dit l’éléphant en uniforme.

Je tente de lui expliquer que je ne comprends pas la langue et je lui mime ma déconvenue avec le chauffeur de taxi. Je me retrouve menotté les mains dans le dos, face contre terre.

-Vertoner in die openbaar, sal jy na die tronk.

Puis il tente un effort en anglais. De cette bouillie borborygmante me parvient un seul mot compréhensible : exhibitionniste. Ah mais oui, mais non ! Je crie, je pousse, je véhémente. Tous les français ne sont pas comme ça, monsieur l’agent ! Chez moi, FMI veut dire « Frites-Moules-Ice tea ». Rien n’y fait.

Je vais avoir l’air con avec un bronzage à rayures quand je rentrerai en France. J’ai appelé Roger Smith. Heureusement que je me souvenais de son numéro. Nous avons fait l’interview au téléphone et il m’a promis d’avertir l’ambassade de France pour qu’ils viennent me chercher. C’était il y a trois jours. Ce n’est pas que j’ai froid, on ne peut pas dire ça même si les nuits sont fraîches, mais afin d’être présentable devant l’envoyé de l’ambassade, je vais quand même demandé à mon co-détenu de me rendre mon caleçon.

Roger Smith - Photo du photographe Clive Sacke

Roger, peux-tu nous parler de ton enfance et comment as-tu commencé à écrire des polars ?
J’ai grandi à Johannesburg, en Afrique du Sud, pendant les années d’apartheid. Bien sûr, étant blanc, je n’ai eu à souffrir d’aucune brutalité que les noirs d’Afrique du Sud ont à endurer, mais l’état Calviniste d’apartheid a imposé les lois d’une censure draconienne qui limitaient l’accès aux livres et aux films. Vous ne pouviez pas lire Karl Marx ou William Burroughs ou D.H. Lawrence mais les romans policiers (toujours sous-estimés) glissaient sous le radar.

C’est pourquoi, j’ai commencé à lire des romans policiers américains bien avant que je ne commence à me raser et c’est un livre de Richard Stark (le pseudonyme de Donald E. Westlake) qui m’a vraiment retourné la tête : Le chasseur (1964). Je l’ai encore, un petit livre broché écorné avec une couverture d’argent simple présentant le trou d’une balle et le bon mot : un roman violent. Un morceau serré d’existentialisme de gouttière – maigre comme un super-modèle brésilien – on suit Parker (pas de prénom, aucune morale, petit backstory précieux) un ex condamné qui sort de prison pour se venger. C’est un livre dont le canon du fusil de chasse serait scié et l’écriture de Stark est coupée à l’os mais il produit toujours de la poésie urbaine très dure.

Mon autre influence majeure a été Elmore Léonard, dont l’argot des paraboles chics de la rue a été imité par beaucoup – Quentin Tarantino inclus  – mais jamais égalé. Le monde de la fiction aurait été incommensurablement plus pauvre sans cet impact incroyable et il continue de produire des romans brillants, en tout cas il l’a fait pendant les années 80.

Chaque fois que quelqu’un prétend que les protagonistes doivent être sympathiques, je le dirige vers la série de romans sombres et subversifs de Jim Thompson. Mon préféré est son classique The killer inside me sorti en 1952 (en français, Le démon dans ma peau). Le narrateur douteux Lou Ford, est le shérif d’une petite ville qui passe pour être gentil, bête et péquenaud mais qui est en fait un tueur de sang-froid. Un classique de Thompson. Ses personnages ne sont pas sympathiques mais ils sont franchement intéressants.

Depuis que je suis fou de romans policiers, j’ai toujours voulu en écrire. Mais pendant l’apartheid en Afrique du Sud, écrire des romans policiers semblait tout à fait inutile, il y avait un crime beaucoup plus grand dont je pouvais parler. J’ai donc travaillé dans le cinéma en tant que producteur et réalisateur, j’ai été un co-fondateur du collectif des films anti-apartheid et j’ai écrit aussi beaucoup de scénarios.

Puis un jour en 2007, je me suis dit : « Ok, ça suffit. Il est temps de voir si tu peux écrire ce roman policier ». Alors je me suis assis et j’ai écrit Mélanges de sangs.

Je ne m’attendais pas à grand-chose et je n’avais pas saisi que je faisais quelque chose qui transformerait complètement ma vie.

Quand j’ai été content du livre, je l’ai envoyé à plus de 200 agents littéraires aux Etats-Unis. Il y a eu un surprenant et grand intérêt pour mon livre et j’ai finalisé avec une excellente agente New Yorkaise qui  a vendu « Mélanges de sangs » à un éditeur majeur en 3 semaines. Et c’est là que ma vie a changé.

Le Cap est-elle vraiment une ville dangereuse ? Peux-tu nous parler des flats et des gangs ?
Récemment le magazine français Slate a classé Le Cap comme étant la ville la plus dangereuse au monde, devant Bagdad, Rio et Juarez au Mexique. La plaine du Cap (les Cap flats), le ghetto tentaculaire à l’extérieur du Cap, est le logement de millions de gens aux races mélangées et où les statistiques criminelles sont dures à croire.

Mélanges de sangs est une fiction bien sûr mais avec des descriptions réalistes du Cap. Tout Le Cap, et pas seulement les endroits touristiques. Il y a 40 ans, le gouvernement de l’apartheid a «déposé» tous les gens qui n’étaient pas blancs dans ce labyrinthe battu des vents de cabanes et de maisons-boîte d’allumettes. Régis par les barons de la drogue et les gangsters, les Flats possèdent le nombre le plus élevé de viols et de meurtres en Afrique du Sud et les crimes sexuels sur les enfants sont hors classement.

Aussi bien Mélanges de sangs que mon second livre Wake up dead (qui sortira en France en 2012) sont liés par le thème et la géographie même si ce sont des thrillers indépendants l’un de l’autre. Je me suis intéressé à montrer le contraste entre Le Cap des privilégiés et Le Cap des Flats et je voulais capturer la réalité de ces gens et de leurs vies, sans idéaliser cette réalité, même si  elle est embarrassante.

A quelques minutes du Cap se trouve la prison massive de haute sécurité Pollsmoor. Construite pour accueillir 5000 hommes, elle en héberge finalement le double. Surtout des hommes du Cap. Lorsque je faisais des recherches, j’ai rencontré certains de ces hommes. Ils avaient tous une histoire similaire : sous l’apartheid, aller en prison était inévitable si vous n’étiez pas blancs. Et dans ces prisons raciales isolées, ils ont rapidement constaté qu’ils avaient le pouvoir sur des hommes bruns plus faibles. Ils ont rejoint les gangs de la prison, porté des tatouages de rang, assassiné leurs pairs malades comme rite d’initiation. S’appuyant sur le fait  qu’ils n’ont jamais voulu quitter ce monde de discipline brutale et de codes incassables.

Chaque fois qu’ils allaient vers la liberté conditionnelle, ils commettaient un autre crime qui faisait rajouter du temps à leurs peines de prison et ainsi, ils gagnaient plus de pouvoir dans leurs gangs.

J’ai fait une série de sessions d’entretiens intenses avec un ancien détenu des Cap Flats. J’en ai tiré une vidéo de lui décrivant les conditions de vie en prison et un meurtre de gang très brutal (âmes sensibles s’abstenir), la vidéo peut être visionnée sur mon site web.

J’ai des retours positifs à propos de mes livres des lecteurs des Cap Flats me  disant qu’ils reflètent précisément la vie des Flats. J’obtiens souvent des commentaires me disant même que  j’ai minimisé  l’environnement brutal des Flats.

Comment as-tu vécu la fin de l’apartheid et quel est ton sentiment sur l’avenir de ton pays ?
Quand l’apartheid a pris fin et que Nelson Mandela est arrivé au pouvoir, il y a eu cette période en Afrique du Sud où nous avons cessé d’être les parias du monde pour devenir un modèle de transformation. Un moment vertigineux. Puis Mandela a déménagé et les dirigeants du pays sont devenus encore plus égoïstes et corrompus, comme les politiciens ont tendance à l’être. L’apartheid est fini mais une épidémie de crimes violents, la pauvreté et la recrudescence du virus du SIDA dans le monde présentent de nouveaux challenges qui ne sont largement pas traités. Notre constitution rayonne du testament à l’éclaircissement et à la liberté individuelle mais les adolescentes continuent d’être vendues en vue de mariages esclavagistes au nom de la tradition. Le commissaire en chef de la police Sud-Africaine a été condamné à 15 ans de prison pour corruption et une traînée de couvertures et de dissimulations mènent directement à la présidence.

Les Sud-Africains ont de quoi être fiers mais nous ne pouvons ignorer les maux sociaux de notre pays.

Comment se porte le polar en Afrique du Sud ?
C’est triste mais l’Afrique du Sud n’est pas comme beaucoup de pays européens où les  gens les plus tués sont dans les pages d’un roman policier plutôt que dans la vie réelle. C’est un pays qui souffre d’une épidémie de crimes violents et de corruption et cela change la façon dont le roman policier est perçu, particulièrement le roman policier se passant en Afrique du Sud. Les gens vont probablement moins lire pour la relaxation.

Et la situation du crime en Afrique du Sud demande aussi une certaine réponse de la part des auteurs : je crois que les auteurs de romans policiers Sud-Africains ont l’obligation de présenter une image correcte des réalités, sans quoi ils exploitent juste  la souffrance des autres pour leur propre gain commercial. Le roman policier est plus qu’un divertissement.

Dans ton premier roman paru en France Mélanges de Sangs, tu montres la corruption de la police avec comme personnage Gatsby Barnard, un énorme flic pourri. La corruption est-elle énorme en Afrique du Sud ? Peux-tu aussi nous parler de ce personnage ?
Comme je l’ai mentionné plus tôt, l’ex-chef de la police de l’Afrique du Sud (chef d’Interpol au moment de son arrestation) a été mené en prison sur des charges de corruption et les médias sont remplis chaque jour de comptes-rendus de corruption à tous les niveaux.

Rudi « Gatsby » Barnard est tout ce qu’il y a de réel. C’est un composé d’un certain nombre de voyous du passé de l’Afrique du Sud, l’un de ceux que j’ai rencontré. Dans les années 80 – pendant les jours les plus sombres de l’apartheid – un groupe de policiers Sud-Africains, choisis pour leur brutalité, ont été secondé par un commando responsable d’assassiner des activistes politiques. Les membres du commando, des Afrikaners surtout blancs qui sont maintenant d’âge moyen, n’étaient rien de moins que des psychopathes autorisés par l’Etat, qui leur donnait une totale liberté pour commettre le pire. Ces hommes, chrétiens calvinistes souvent dévots, justifiaient leurs actions comme le travail de Dieu, comme les fanatiques le font souvent.

Après que Mandela soit arrivé au pouvoir, on a offert l’amnistie à certains s’ils comparaissaient devant la Commission de la Vérité et de la Réconciliation et s’ils confessaient leurs crimes. D’autres ont été emprisonnés. Des plus petits poissons, comme Barnard, ont juste disparu – certains de retour dans la police, d’autres dans la vie civile. Mais ils sont toujours là-bas. Rudi Barnard est donc un personnage de fiction mais basé sur la réalité.

Sur une note plus légère, laissez-moi expliquer son surnom. Un « gatsby » – rien à voir avec F. Scott Fitzgerald – est la contribution des Cap Flats à la cuisine mondiale : un pain de la taille d’une tête d’alligator, farci de steak, saucisses fumées, frites, oignon et œuf, fouetté de mayonnaise et de sauce chili, qui peut déboucher les canalisations. Dans mon  insouciante jeunesse, je me suis bagarré pour quelques Gatsbys, maintenant je serai terrifié si je devais m’en approcher !

Portrait de Roger Smith du photographe Clive Sacke – Interview en anglais traduite par Caroline Vallat.