Interview de Philippe Georget : Le paradoxe du cerf-volant

Le paradoxe du cerf-volantÉglise de Soisy sous Montmorency, six heures du matin, une ombre qui surgit hors de la nuit se déplace sans bruit et s’arrête devant la statut de la vierge Marie. Son nom, il le signe à la pointe de son balai, d’un « C », qui veut dire « concierge ». Et franchement, vous essayerez, c’est pas facile d’écrire quelque chose avec un balai. Dans les bacs à sable, ça va encore. Mais y a que les mioches qui voient ma signature avant de la faire disparaître à grands coups de mains nutellatées et de couches dont je ne préfère rien dire.

Je m’agenouille devant la sainte statue et prie pour qu’un jour un inventeur de génie découvre le balai-encreur.

– Pssiittt !

Oh nomdédiou, le bond !! Mon cœur vient de battre le record mondial du nombre de battements à la seconde. Deux litres de sueurs froides, au bas mot, viennent de se déverser à mes pieds. Heureusement que ma cape est conçue du même tissu absorbant que les serpillères. Réflexe, alors que je ne suis pas encore remis, que je n’ai pas encore osé me poser la question de savoir qui vient de m’apostropher, je passe un petit coup de cape sur le sol. Voilà, tout propre !

– Va dans le sud, tu trouveras ce que tu cherches.
– Un balai-encreur ?
– Mais non – qu’il est bête ! – le prochain auteur à interviewer !

Je me remets autant que je peux de mes émotions. Étrange cette voix. Ma parole, Barry White ressuscite et la première chose qu’il fait est de prendre des cours accélérés de français ? Je me retourne, regarde à droite, à gauche, devant, derrière, partout. Personne.

– Où êtes-vous ?
– Je suis partout et on ne me voit pas. Et plus on me cherche, moins en me trouve.
– Alors, selon Coluche, vous êtes soit du sucre dans le lait chaud, soit…

Je me rends compte de l’énormité de ce que j’allais dire.

– Oui, c’est bien moi… Fantômas !
– Hein ? Quoi ?
– Meuh non, je déconne. Appelle-moi simplement Dieu !

Mais bien sûr ! Je sens bien pointer la blague de mes amis du groupe « Amoureux du polar » sur Facebook. Je cherche le petit point rouge de la caméra. Elle est bien cachée. A malin, malin et demi, je vais leur faire croire que je marche dans leur jeu. On va bien rigoler…

– Dans le sud, alors !
– Perpignan, mon fils !
– Dites, seigneur, dans votre infinie bonté, est-ce que vous ne pourriez pas être un peu plus précis ? Et surtout, ne me dites pas qu’à un moment, je vais me retrouver avec une enveloppe entre les mains qui contiendra l’interview de l’auteur que je n’aurai pas rencontré parce qu’on me l’a déjà faite celle-là !

Oh purée ! Mon cœur ne va pas tenir le coup, là ! Je ne sais pas si vous avez déjà entendu un coup de tonnerre à l’intérieur d’une église mais c’est quelque chose.

– Me prendrais-tu pour un être sans imagination, concierge ?
– Non mais j’en ai marre de me faire avoir à chaque fois, aussi ! Je suis désolé, Dieu.
– Tes excuses sont acceptées. Je vais te faire un cadeau…

L’air devient très froid. J’aurai dû mettre ma cape doublée en hermine. Une étrange fumée m’enveloppe. C’est qu’ils ont mis les moyens, mes copains ! Je les imagine bien cachés, un cigare dans chaque main et soufflant dans un tuyau qui doit déboucher à côté de la statue. Ça promet des lendemains difficiles. Je pouffe et m’arrête net quand je sens une main m’appuyer sur l’épaule. Je fléchis et m’assois. Elle vient d’où cette chaise ? Une lumière aveuglante me nimbe, comme si j’allais danser le tango. Je plisse les yeux. J’aurai dû prendre mon masque de soleil.

– Il va vous recevoir dans un instant.

Le soleil se faufile entre les plantes vertes, barrage pas vraiment filtrant.

– Je peux baisser un peu les volets si vous voulez.
– Non merci, ça va aller. C’est que j’ai rarement vu une église aussi bien éclairée, comme si Jésus n’était pas mort sur la croix mais au bûcher.

Je ris intérieurement de ma vanne. Mais… pourquoi la voix a changé ? Si ça se trouve celui qui imitait Dieu est tellement mort de rire que c’est une des habituées du groupe qui a pris le relais. Mes yeux commencent à s’habituer à la lumière. Plus de statue, plus d’église. Je me retrouve assis, entouré de chaises vides, face à une table basse recouverte de numéros récents du journal « Midi-Libre ». Plus loin, je distingue une jeune fille derrière son bureau,  celle qui m’a parlé quelques instants plus tôt sans doute.

J’ai une illumination, presque ton sur ton : Malgré les cigares, ce n’est pas une blague à tabac !

– Vous pouvez-vous entrer, monsieur Georget vous attend.

Petit frisson rétrospectif. Je viens de me moquer de la mort du fils de Dieu en sa présence. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Il faut absolument que je fasse un détour par Marseille pour prier Saint Camillo avant de revenir sur Paris. Pourvu que ça suffise, pourvu…

Je me lève et approche à petits pas de la porte que me présente la secrétaire, tête inexorablement penchée en avant, le regard rivé au sol. J’ai du mal à me remettre de cette drôle d’histoire. Passant le pas de la porte, je remarque sur le paillasson un « D » qui veut dire…

Philippe GeorgetComment en êtes-vous venu au polar ?
J’étais un lecteur de polar et j’ai cru bêtement que parce que c’était facile à lire, ce serait également facile à écrire. J’ai rapidement déchanté car une intrigue de polar doit être solide et bien ajustée. En fait, durant l’écriture, c’est un réglage permanent pour éviter les deux écueils majeurs : que le lecteur comprenne trop vite ou qu’il soit complètement perdu. Dans les deux cas, il décroche.

Un bon polar, c’est quoi pour vous ?
Un bon polar, c’est d’abord une intrigue évidemment, mais ce ne peut pas être que cela. L’intrigue constitue le squelette du livre, elle doit être solide et charpentée sinon tout est bancal. Mais tout autour du squelette, il faut de la chair, des muscles, des tripes et de l’âme, c’est-à-dire des personnages intéressants, un décor séduisant, une atmosphère, un style d’écriture.

Dans votre premier roman, L’été, tous les chats s’ennuient, il y a un personnage que je trouve attachant, Gilles Sebag, un flic désabusé qui ne veut aucune promotion et dont la vie part en débandade. Pouvez-vous nous en parler plus en détail ?
Au départ de ce livre, j’avais deux choses : le décor (les Pyrénées-Orientales où je vis depuis 2003) et le personnage. Je voulais un flic différent de celui que j’avais trop souvent croisé lors de mes lectures, ces flics qui ont tout sacrifié à leur métier, leur femme, leurs enfants, leur vie personnelle et bien souvent leur santé. Gilles Sebag, inspecteur de police à Perpignan, n’a pas fait les mêmes choix : il est  fainéant, marathonien, papa-poule et mari attentionné. Mes lecteurs me disent souvent comme vous que c’est un personnage humain et attachant. J’aime bien !

Je ne suis pas d’accord pour dire que la vie de Gilles Sebag part en débandade. Seulement ses  enfants grandissent et s’éloignent peu à peu de lui. Il sait que c’est tout aussi normal qu’inéluctable mais il en souffre terriblement. Et puis Gilles Sebag a des doutes sur la fidélité de sa femme. Quel mari  n’en a jamais eu ? Il se pose à ce sujet plusieurs questions successivement : Est-ce que Claire a un amant ? Est-ce que j’ai vraiment envie de savoir ?  Est-ce que cela a finalement beaucoup d’importance ? Évidemment tous ces questionnements perturbent un peu son enquête, du moins au départ.

Comment se sont passées vos recherches pour rentrer dans l’atmosphère d’un commissariat ?
Je n’ai fait aucune recherche particulière. Je suis journaliste et, sans être un spécialiste des faits divers, je suis souvent rentré dans des commissariats durant mes vingt ans de carrière et j’ai rencontré de nombreux policiers. C’est comme ça que j’ai pu constater qu’aucun d’entre eux ne ressemblait aux personnages des romans policiers que je lisais.

Vient de sortir Le Paradoxe du Cerf-Volant chez Jigal Edition, pouvez-vous nous en parler ?
C’est un livre que j’avais commencé il y a vingt ans et jamais terminé, faute de temps et faute de confiance en moi probablement. J’ai eu envie de le reprendre car  il était complètement différent de L’été, tous les chats ennuient que je venais de terminer. J’ai donc quitté l’été catalan pour un automne parisien et Gilles Sebag pour un personnage de jeune boxeur. Pierre Couture est orphelin – en tout cas, c’est comme ça qu’il se présente – et se trouve mêlé à une histoire qui remonte à la guerre dans l’ancienne Yougoslavie.  Ce roman est plus sombre que le premier, plus ambitieux aussi peut-être.

Comment trouvez-vous les titres de votre roman ?
Ce fut différent dans les deux cas. Pour L’été, tous les chats s’ennuient, ce fut un peu laborieux. Comme l’inspecteur Gilles Sebag aime détourner les expressions célèbres de la langue française, il me fallait un titre qui joue de la même façon. Et puisque le ravisseur-meurtrier initie une sorte de jeu avec Sebag (comme le chat avec la souris),  j’ai choisi de détourner l’expression « La nuit, tous les chats sont gris ». Quand je l’ai trouvé, il ne s’est pas imposé tout de suite. Cela s’est fait progressivement et finalement, j’en suis aujourd’hui assez satisfait.

Pour Le Paradoxe du Cerf-Volant, le titre est venu dès les premières lignes, voire même avant, je ne me souviens plus trop, c’était il y a vingt ans. Ça a fait tilt immédiatement.  Le paradoxe du cerf-volant est une métaphore qui résume la vie du personnage principal.

Parlez-nous de la maison d’édition qui publie vos livres : les éditions Jigal.
Jigal s’est d’abord consacré à l’édition de catalogues musicaux avant de se lancer dans le polar il y a une quinzaine d’années. C’est une petite maison, dynamique et compétente, indissociable de son créateur Jimmy Gallier. Jimmy m’a fait confiance après la lecture du manuscrit et je suis très heureux qu’il ait choisi de méditer. Je suis très bien chez Jigal.

La question du concierge : quand et comment écrivez-vous ? Le soir, le matin, dans un bureau ?
J’écris quand et où je peux. J’ai un autre métier, un vrai – je suis journaliste à France 3. Je profite donc de tous les instants de liberté que me laissent  mon travail et ma vie de famille (j’ai trois enfants et moi aussi, je suis plutôt du genre papa-poule). J’écris chez moi dans un bureau et parfois dans le train, quand je me rends à un salon polar par exemple. Habitant à un bout de la France, je passe beaucoup de temps dans le train. Au moins pour cette raison, je méritais le prix sncf du polar.

L'été tous les chats s'ennuientFélicitation pour les deux prix que vous avez gagné (le prix sncf et le prix de la ville de Lens du premier roman policier). Que représentent ces prix pour vous ?
Le prix de la ville de Lens fut d’abord un soulagement. J’avais eu le plaisir d’avoir une dizaine de nominations pour L’été, tous les chats s’ennuient mais ce plaisir s’était transformé en inquiétude au fur et à mesure que les prix  étaient attribués au final à d’autres auteurs. Lens fut ma première victoire, une grande joie. En plus, comme c’est un prix qui récompense un premier roman, c’était cette année ou jamais !

Le prix sncf du polar est un prix très convoité dans le milieu et il est très médiatisé. Jeune auteur dans une petite maison d’édition (dynamique et compétente, je le répète sinon Jimmy va m’engueuler), j’en attends beaucoup. A suivre…

Avez-vous des projets de prochain livre ou autre activité ?
Je viens de terminer une pièce de théâtre pour une troupe amateur des Pyrénées-Orientales. J’espère qu’elle sera jouée prochainement. Sinon, je viens d’entamer une nouvelle aventure de l’inspecteur Gilles Sebag.

Si vous vouliez nous parler d’un jeune auteur de polar qui vous a plu, ce serait qui ?
Mais je ne veux pas ! C’est un coup à me fâcher avec tous les autres, ça… Blague à part, depuis un an et demi que je suis entré dans la grande famille du polar français, j’ai découvert de nombreux auteurs sympathiques et talentueux et je voudrais encourager les lecteurs à davantage de curiosité. Je dois reconnaître que je n’en avais pas beaucoup moi-même avant d’écrire. Il faut s’efforcer de sortir des auteurs trop médiatisés et tenter l’aventure de la découverte. Bien sûr, on peut se planter parfois et refermer très vite le livre, mais souvent quel surprise et quel plaisir de lecture.

Si vous aviez un coup de gueule sur l’actualité, ce serait lequel ?
Je n’aime pas les coups de gueule. C’est trop facile et souvent trop simpliste, un coup de gueule. Ça ne fait plaisir qu’à celui qui l’exprime. Et puis il y a dans le coup de gueule un côté « donneur de leçons » qui n’est pas mon style.

Votre musique et chanson préférée ?
Je suis très chanson française, chanson à textes, à l’ancienne. Mais si vous insistez et qu’il me faille donner qu’un seul titre, ce serait paradoxalement une chanson en catalan, « L’estaca » de Luis Llach. C’est une magnifique chanson antifranquiste écrite au début des années soixante-dix et qui est devenue au fil des ans l’hymne officieux du peuple catalan. Et quand elle est reprise par « mille cœurs debout » (comme dirait Cali, un autre Catalan), ça vous colle des frissons partout. Même lorsqu’on n’est pas Catalan d’origine.

Un mot en catalan pour finir l’interview du concierge masqué ?
Comme je viens de le dire, je ne suis pas catalan d’origine alors pour ne pas prendre trop de risque, je vais faire simple : Adeu y fins aviat (Au revoir et à bientôt) !