Interview de Carlos Salem : Nager sans se mouiller

Carlos SalemNoir. Pas un bruit. Pas vraiment les mains moites mais ça ne saurait tarder. J’attends, ma partenaire tout contre moi. Nous ne bougeons pas. Il faudra que je vous raconte comment nous nous sommes rencontrés. D’une beauté… Brune jusqu’au bas d’une cambrure parfaite, une poitrine à faire douter de l’existence d’Isaac Newton et une jambe tout en galbes et muscles. Bon, oui, elle est unijambiste, voilà !

Clac ! Une boule de lumière nous nimbe. Le reste de la salle continue à préférer la nuit. Puis l’orchestre se lance. Bandonéon, un ordre ? Nos corps fatigués par notre fixité nocturne se désankylosent dans une chorégraphie endiablée. Le tango nous habite, Carlos Gardel nous tutoie et nos pas nous portent, nous transportent, tournoyants vers la porte.

Une demi-heure plus tôt, je poussais timidement la porte du bar. J’avais suivi les directives de Carlos Salem et les rives du Rio de la Plata pour me retrouver devant un bâtiment isolé, à l’enseigne bancale, aux fenêtres peintes en noir, aux murs tristes comme des chaussettes trouées sentant déjà la poubelle à défaut des pieds. Seule la poussière qui recouvrait le nom du lieu semblait récente. Pas de doute, j’y étais !

Je m’installais au bar en commandant un maté. Au regard du laveur de verre au torchon, je m’étais trompé d’endroit ou de boisson. Sûr que j’aurais préférer commander une Andes Beer mais il fallait que je suive scrupuleusement ce que m’avait écrit Carlos. Attendant de me délecter de cette infusion traditionnelle issue de la culture des indiens Guaranis consommée en Argentine, au Chili, au Paraguay, en Uruguay, au Brésil méridional, au Proche-Orient, au Liban, Syrie et de plus en plus en Turquie – Y a pas que Houellebecq qui a le droit de pomper sur Wikipédia, non mais ! – j’observais le bouge. Quelques morts-vivants que l’alcool de vie local empêchait de retourner dans leur tombe, un couple de touriste qui photographiaient la scène où les instruments attendait qu’on les tape, qu’on les gratte, qu’on leur fasse fasse du bouche à embouchure. Au bar, ma future cavalière.

M’a fait peur, ce con ! Le barman vient de frapper sur le zinc du plat de la main pour attirer mon attention. Il me tend une calebasse fumante d’où sort l’inévitable bombilla, un tube filtrant grâce auquel le maté est une boisson et non un plat typique d’Argentine. Avant de sucer ma bombilla – absolument rien de sexuel, je ne suis pas assez souple – je retiens mon gars d’outre-bar et lui balance le code, dernière ligne du message à Carlos : « Laisse les gondoles à Venise, le printemps sur la Tamise ». Ça lui fait rien à mon gars. Je m’attendais à ce que son regard torve s’illumine, qu’à son œil je ne sois plus le gringo qui l’empêche de nettoyer ses verres. Bon, oui, il est borgne, voilà !

Pourtant, l’attention arrive là où je ne m’y attendais pas. La belle brune qui n’avait rien raté de mon échange unilatéral avec monocle me psitte en me faisant signe de m’approcher. « Tu es un ami de Carlos ? » me demande-t-elle.  Je lui réponds par l’affirmative. « De quoi as-tu besoin ? »

Je lui explique mon « aller-simple » sur la compagnie Aerolineas Argentinas imaginant qu’acheter mon retour en Patagonie était un bon calcul, mon arrivée à San Carlos de Bariloche, ville de 80 000 habitants située sur la rive sud du lac Nahuel – Wikipédia, raahhh lovely ! -, cette impression d’être en Suisse dans ce petit chalet en bois magnifique, mais vide, hormis le mot de Carlos avec l’adresse du bar, la boisson à commander et le code. Elle rigole. Elle me dit : « Il vous a fait le même coup que Paul Cleave, non ? » J’ai honte. Deux fois que je me fais prendre. Ça commence à bien faire ! « Il vit en Espagne depuis 22 ans maintenant » me narquoise-telle. N’empêche que je ne pouvais pas savoir non plus que sans billet aller-retour, je ne pouvais pas sortir du pays. Mais comme le petit mot de Carlos indiquait que je pouvais demander n’importe quoi ici en suivant les instructions, j’ai vite accouru. Voilà, elle sait tout. « Tu as de quoi payer mon petit concierge ? » Je sors de mes poches ce qu’il me reste. « Il va falloir que tu ajoutes. » Mais je n’ai rien de plus ! « Mais si, mon mignon, tu as ton corps. » Sourire, changement de position de la demoiselle, plus de sourire. Je ne suis jamais passé de l’état de « tiens une érection ! » à « mais elle est passée où, celle-là ? » en si peu de temps, même en plongeant en janvier dans la mer du nord après avoir maté un film de Russ Meyer.

Le programme : préliminer lascivement devant les photographes fous et les zombourrés au son d’un tango torride. Les musiciens arrivés entre temps s’installent. Le stroboscope est déjà en branle. Ah non, ce sont les touristes qui flashent à mort ! Puis, direction escaliers pour monter dans l’une des chambres et passer à la caisse de mon corps souple et musculeux (J’écris ce que je veux, vous ne croyez pas que tout le reste est vrai, d’abord ?). J’ai juste réussi à négocier que l’enveloppe avec le billet me soit mis en poche avant d’attaquer la danse.

Ce qu’il y a de bien quand on danse avec une unijambiste, c’est qu’on peut décider de la direction. Nous voici près de la porte. Je prends mentalement mon élan, lui passe le bras au dessus de la tête pour lui agripper l’autre main et je tire au maximum de ma force. Mon stratagème fonctionne. La belle tourne sans s’arrêter pendant que je m’éclipse discrètement.

A l’aéroport, j’ouvre l’enveloppe en sors mon billet et le tend. S’y trouvent d’autres pages dont je découvrirais dans l’avion qu’elles contiennent les réponses de Carlos Salem à mes questions envoyées quelques jours plus tôt par mail.

Arrivé à la loge, j’appelle mon traducteur espagnol  Chilien, Andres Martinez, qu’on appelle Andres Martinez du chili con carné parce que ça fait noble !

J’en profite pour le remercier pour la qualité de son travail.

Je vais peut-être faire un petit somme, moi, maintenant. Ben non, même pas fatigué ! Je partirais bien  à Buenos Aires pour parfaire mon tango et apprendre la technique de la toupie  à mes fans argentins. Oui le concierge est un sex-symbol en argentine, c’est vrai !

BUENA LECTURA Y HASTA MUY PRONTO PARA NUEVAS AVENTURAS !!!

Nager Sans Se Mouiller de Carlos SalemPouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire d’où vous venez ?
Je suis né à Buenos Aires, bien que dès mes dix ans c’est en Patagonie que j’ai été élevé. Je suppose que ce paysage immense et désolé me fit tourner vers la lecture. Lorsque j’ai eu dix ans j’ai décidé d’être écrivain, bien que très tôt je me suis aperçu que cela ne serait pas facile, j’ai poursuivi mes lectures. Je lisais tout le temps, jusqu’à l’aube de mon adolescence j’ai découvert les filles et je me suis consacré à les poursuivre. Comme je les atteignais rarement, j’ai recommencé à écrire entre deux poursuites. Presque toujours des poésies, car je me suis rendu compte que lorsque je leur lisais des poèmes, les filles courraient plus lentement.

Comment êtes-vous arrivé à écrire des polars ?
Pendant l’hiver de mes quatorze ou quinze ans, j’ai lu The long goodbye (sur un air de Navaja) de Raymond Chandler et Je ne vous dis pas adieu de Osvaldo Soriano, comme de nombreux inconscients je me suis dis « c’est cela que je veux faire mais en mieux ». Je n’ai pas réussi, je ne le réussirai pas mais avec les années peut être l’ai-je fait à ma manière.  Ces deux livres ont été la porte ouverte à un genre qui décrivait la société sans complexe, de façon drôle et impitoyable. Puis ensuite ce fut Hammett, Thompson, Himes…

Comment se porte le polar en Argentine et en Espagne, puisque je crois vous y résidez depuis plus de 20 ans ?
En Argentine, peut-être parce que la réalité est un roman noir, le genre est bien vivant et renouvelé, avec une grande force et de jeunes auteurs qui apportent de nouvelles voix. En Espagne, avec une longue tradition basée sur des auteurs tels que Vazquez Montalban, Andreu Martin ou Juan Madrid, ce genre à moins d’auteurs, mais nous faisons notre possible pour proposer de bons romans, noirs au possible. Je vis depuis 22 ans en Espagne et c’est ici que je me suis épanoui comme écrivain. Mais je n’ai jamais cessé d’être argentin malgré le changement de vocabulaire. J’ai toujours dit qu’être argentin est une façon de regarder par la fenêtre.

Quand je lis un livre de Carlos Salem, je reconnais immédiatement sa touche d’humour noir. selon vous, l’humour est très important dans un polar ?
Important, oui. Obligatoire, non. Chacun cherche sa manière de raconter les histoires. Dans mon cas, l’humour vient de l’absurdité quotidienne, cette « folie ordinaire » dont Bukowski parlait, il est un recours pour éviter lourdeur et philosophie à deux balles. Je déteste les livres avec une moralité explicite ou qui essaient de penser pour moi. Et puis, c’est une façon de ne pas devenir solennel.

Aller-simple de Carlos SalemDans votre premier roman Aller-simple, édité chez Moisson Rouge en France, il y a un personnage génial à qui il arrive que des horreurs au Maroc. Pouvez-vous nous parler de lui ?
Octavio Rincon sera toujours mon personnage préféré, et en même temps unique. C’est un homme timide, presque sans personnalité, qui a décidé de se rendre avant la bataille. Quand sa femme autoritaire meurt à Marrakech, il doit prendre des décisions pour la première fois dans sa vie et évidemment il ne sait pas. Pendant qu’il est poursuivi, il apprend que la vie est un aller simple et que chaque changement de direction définit le reste du voyage, sans retour. Grâce à Octavio, j’ai pu publier à 47 ans, un âge où la plupart des gens abandonnent. Mais si je l’avais fait, si je m’étais rendu, j’aurais été comme Octavio avant de vivre son aventure. Et puis Octavio ne m’a porté chance : en quatre ans, j’ai publié en Espagne 10 livres (quatre romans, deux livres de récits, trois de poèmes, une pièce de théâtre), et j’ai été traduit en français, en allemand et bientôt, sans doute, dans trois ou quatre autres langues.

Comment avez-vous vécu le fait de recevoir le prix du Salon “Paris Noir” pour Nager sans se mouiller ?
Les lecteurs et les collègues français se sont conduits merveilleusement avec moi qui était un inconnu écrivant des histoires absurdes ne s’adaptant pas précisément au canon du genre noir traditionnel. Déjà en 2009, avec Aller-simple, j’étais deuxième pour le Prix 813, dépassé par un certain Dennis Lehane. L’année dernière, quand Nager sans se mouiller a remporté le prix Paris Noir, face à de grands auteurs, j’ai trouvé cela incroyable. Il n’y a rien de mieux que d’être récompensé par tes compagnons de métier, et par les experts du genre. Comme je dis, en France j’ai de la chance, puisque le même roman est finaliste au Prix Violeta Negra, de Toulouse Polars du le Sud, prévu en octobre.

Pouvez-vous nous parler de Juanito Perez, le personnage principal de Nager sans se mouiller ?
De la même façon qu’Octavio est, en quelque sorte, ce que je n’ai pas voulu être ; Juanito est celui que j’ai été à un moment de ma vie : un homme bon dans son travail, consacré à celui-ci, et qui l’utilisait de manière à ne pas penser à sa propre vie. Dans le roman, Juan est au bord d’une crise, celle de la quarantaine, mais il n’en est pas conscient. Et lorsqu’il se produit tout ce qui lui arrive, il comprend que ses vieux masques ne lui servent plus, et qu’il doit découvrir son propre visage.

Tueurs à gage dans un camping nudiste, un ami d’enfance borgne et unijambiste, mais où allez-vous chercher des idées pareilles ?
Je ne les cherche pas : elles me trouvent. Je suppose que quelque chose ne marche pas bien dans ma tête, parce que ce type de personnages n’est pas le résultat d’un calcul ou d’une recette ; mes idées arrivent, apparaissent et sont si naturelles que je n’ose pas les chasser du roman.

Quels sont vos projets de livres ?
En septembre, sera publié chez Actes Sud mon troisième roman Je reste le roi d’Espagne, qui l’année dernière dans sa version espagnole, fut finaliste du Prix Dassiell Hammett pendant la Semaine Noire de Gijón et il est candidat au prix Mandarache (pour promouvoir la lecture). Pour moi c’est important, parce que c’est dans ce roman, qu’apparaît « mon » détective privé : José Marie Arregui, le même policier de “Nager Sans se mouiller”, mais deux ans plus tard. Ce personnage m’accompagnera un bon moment, j’imagine dans quatre ou cinq autres romans, comme protagoniste ou dans un rôle secondaire. C’est un détective profondément chandlerien, mais adapté à la réalité actuelle, bien qu’imprégné de ces choses que tu commentais de mes romans : Arregui est attiré par les déguisements et quand il ne peut pas résoudre un cas, il s’inspire en regardant des films porno dans un sex shop, mais en fait il ne les regarde pas vraiment : les images des films lui provoquent des associations d’idée l’aidant dans ses enquêtes. Mais comme lui même le dit : Holmes, pour s’inspirer, consommait des opiacés et jouait très mal du violon. Par ailleurs, en octobre sortira en Espagne mon cinquième roman, Un Jambon Calibre 45, que Actes Sud publiera en France en 2012, et je travaille sur un roman de jeunesse qui s’appellera Le fils du tigre blanc. Celui-ci ou un autre roman policier pour adultes, dont je ne parlerai pas, par superstition.

Aimeriez-vous voir une de vos œuvres adaptées au cinéma ?
Oui beaucoup, bien que cela m’effraie. De fait, une productrice espagnole a acheté les droits pour Nager sans se mouiller, et je crois que d’autres réunissent l’argent pour Aller-simple.

La question du Concierge Masqué : Comment écrivez-vous ? Le matin, la nuit, au bureau ?
A toute heure, de toutes les façons et dès que je peux. Si je n’ai pas l’ordinateur, au stylo. Si je m’emploie à d’autres occupations qui ne me permettent pas de m’assoir pour écrire, je le fais dans ma tête, je laisse les chapitres prendre forme, de façon à ce que quand je m’assois tout soit plus simple.

Si vous deviez nous parler d’un auteur jeune et prometteur… ?
Malheureusement, je lis en français à la même vitesse qu’une tortue, je ne suis donc pas très à jour en ce qui concerne les auteurs français. Pour nommer un auteur qui me semble maître d’un talent immense, se serait l’argentin Léonard Oyola avec Golgotha publié par Asphalte, et je crois que prochainement sortira Chamamé, qui a gagné le prix Dasshiell Hammett. Et attention à un autre nom, argentin lui aussi, qui vient de publier en Espagne et j’espère bientôt en France : Kike Ferrari avec son roman Que de lejos parecen moscas d’une puissance inouïe. Et bien qu’il ne soit pas si « jeune » – il l’est par la vigueur de sa littérature policière – je me dois de nommer Raúl Argemí, publié également en français.

Vous venez souvent dans des salons littéraires en France, qu’aimez-vous de notre pays ?
La volonté avec laquelle les gens participent aux salons, et le sérieux avec lequel ils font face aux livres. Du pays beaucoup de choses me plaisent, que je découvre à chaque voyage : il y a longtemps, je suis tombé amoureux de Toulouse et c’est un amour comme ceux qui ne se terminent jamais. Et récemment j’ai été en Bretagne, à Lamballe et à Penmarch, et j’espère y retourner dès que possible.

Vos livres sont édités par une belle maison d’édition, Actes Noirs. Comment s’est passé cette rencontre ?
C’est curieux, parce qu’Actes Sud s’est intéressé très tôt pour éditer chez Babel Noir mon roman Aller simple, alors qu’il n’était publié que depuis quelques mois. Ce fut le même intérêt pour le reste de mes romans, c’est ainsi qu’ils ont acquis Nager sans se mouiller et Je reste le roi d’Espagne. Et il semble qu’ils souhaitent publier tous mes livres, ce qui me fait plaisir, car c’est une excellente maison d’édition qui me traite merveilleusement bien. Nous nous entendons parfaitement avec mon éditeur, Manuel Tricoteaux, qui est fan de mes livres et qui n’a pas peur des « délires » que j’écris. Il en va de même avec ma traductrice, Danielle Schramm. Bien que, pour être juste, tout a commencé grâce à Judith Vernant, mon premier éditeur en France, et maintenant une amie irremplaçable.

Si vous deviez pousser un coup de gueule sur l’actualité internationale, ce serait lequel ?
L’aveuglement qui nous empêche de voir comment tout s’écroule, tandis que nous nous amusons à croire que c’est un simple rhume ce qui est en réalité est un cancer pour la société.

Quelle est la musique et votre chanson préférée ?
Mes goûts musicaux sont variés, mais si je dois choisir une chanson, ce serait Comme la cigale, de Marie Helena Walsh, interprétée par Mercedes Sosa.

Dans le roman Nager sans se mouiller, il y a une phrase qui m’a surpris : “J’ai fini par choisir un livre intitulé Aller-Simple, premier roman de Carlos Salem, auteur inconu et extravagant à en croire la quatrième de couverture ». Ma question est : aujourd’hui vous sentez vous un auteur inconu et extravagant ?
C’était un clin d’œil pour les lecteurs d’Aller simple. Puisque le protagoniste devait  acheter un livre, pourquoi pas le mien ? Aujourd’hui je me sens un peu moins inconnu mais, pour certains, je continue d’être aussi extravagant.

La dernière question  du concierge : avez-vous un message pour les lecteurs Français ?
S’il vous plaît, n’arrêtez pas de lire mes livres, j’essaierai de ne pas vous décevoir. Bien que je ne promette rien.