Interview de Régis Descott : L’année du rat

L'année du rat de Régis DescottPour moi, tout a commencé par un salon de polar parisien qui jamais ne trouva le raccourci pour la deuxième année d’existence. Cela a commencé par ma rencontre avec Régis Descott, un auteur venu d’une autre galaxie qui allait à jamais marquer mon envie de lire du polar. Maintenant, le concierge masqué sait que les auteurs français sont là, qu’ils ont pris forme humaine et qu’il lui faut convaincre un monde incrédule.

Bon, oui, d’accord, gaulé, je me suis « légèrement » inspiré du générique de la série Les envahisseurs. Peut-être est-ce un des effets secondaires de la lecture du dernier roman du monsieur, L’année du rat, un polar futuriste. Un changement radical pour celui qu’on avait découvert dans un registre plus psychologique, notamment avec Pavillon 38 et Obscura dans lesquels l’auteur prenait un malin plaisir à entrer dans la tête des assassins.

Il est toujours dangereux d’offrir un virage à angle droit à ses lecteurs. Et là, franchement, c’est une parfaite réussite. Le magazine Lire pour son numéro « Spécial Polar » du mois de juin ne s’y est pas trompé puisqu’il consacre L’année du rat troisième des dix meilleurs polar 2011, premier roman français.
Mettons nous dans l’ambiance. Pas de soucoupes volantes et de petits doigts levés mais un monde trouble, un Paris futuriste – futur proche que je ne veux pas connaître – où un fermier et sa famille sont sauvagement assassinés ; l’enquête est menée par le lieutenant Chim’ qui va, au fur et à mesure des pages, aller de surprise en surprise. Avec des moments d’action dans les égouts de Paris et la profondeur de la manche.

A la fin du livre, je me suis posé beaucoup de questions. Le futur est déjà présent et, comme le soupçonnait David Vincent, le cauchemar a, peut-être, déjà commencé…

Régis DescottComment en êtes-vous venu à écrire des thrillers ?

Après avoir rencontré une psychiatre, le docteur Magali Bodon-Bruzel, qui à l’époque dirigeait le Pavillon 38 à l’Unité pour Malades Difficiles Henri Colin à Villejuif. C’est elle qui m’a ouvert les portes de cet univers très fermé par lequel j’ai immédiatement été très inspiré. A partir de là, j’avais mis le doigt dans un engrenage. A cette époque, je travaillais pour un studio de développement de jeux vidéo qui venait de déposer son bilan et je voyais la fin de cette aventure arriver à grands pas. J’avais déjà publié un premier roman quelques années plus tôt, en 1998, et souhaitant écrire depuis l’âge de douze ans, je me suis dit que le moment était peut-être venu de m’y consacrer à plein temps. Après avoir découvert l’UMD Henri Colin, j’ai su que je tenais là un formidable sujet de roman, et en effet de thriller, ce qui a donné Pavillon 38.

Dans vos trois premiers romans, vous manipulez la folie, vous rentrez dans la tête des assassins. Comment vous est venue l’idée ?

En découvrant l’univers de la psychiatrie et de la folie j’ai tout de suite été fasciné. Il faut dire que cela recoupait ma conscience de la fragilité de l’être humain ! Il est en effet frappant de voir à quel point un rien suffit parfois à faire basculer un esprit a priori sain… Je me suis alors suis penché sur les fantasmes, les délires et l’organisation psychique des psychopathes, j’ai lu de nombreux documents sur la question, ça m’a donné envie de reproduire le schéma. Ce n’est que par la suite que j’ai commencé à me pencher sur cette littérature que je connaissais mal. J’ai été frappé de voir comment certains auteurs maniaient la terreur, la tension ou encore la manipulation. L’idée d’y ajouter mon grain de sel m’a très vite séduit.

Quelle est, selon vous, la plus grande folie des hommes ?

Hou là ! Vaste sujet ! Ce n’est certainement pas celle que l’on rencontre dans les asiles qui est tragique mais relativement inoffensive par rapport à d’autres types de folies socialement plus acceptées mais infiniment plus dangereuses pour l’humanité. Mais si vous souhaitez absolument une réponse, je dirais que la plus grande folie est liée à la volonté de pouvoir, de puissance, à laquelle on pourrait ajouter la tentation de se substituer à Dieu…

Pour vous, un bon thriller c’est quoi ?

Comme son nom l’indique, un bon thriller doit générer de la peur, qui est une émotion comme une autre. C’est d’ailleurs à mon avis l’objet de toute création artistique : provoquer une émotion, quelle qu’elle soit. Pour parvenir à écrire un bon thriller, il me semble que plusieurs éléments sont nécessaires. Des personnages intéressants, voire attachants, parce que l’aspect humain est ce qu’il y a de plus important, une mécanique bien huilée, pourquoi pas complexe mais surtout bien huilée, de manière à créer une tension dramatique et à entraîner le lecteur dans une spirale, un univers original, et enfin du mystère.

De ce point de vue, le Dracula de Bram Stoker qui transcende le genre, me paraît être un extraordinaire thriller à la lecture duquel on peut en effet ressentir une certaine forme de peur. Et ce en grande partie grâce à la part de mystère que Stoker a su instiller à son roman. Plus d’un siècle après sa parution, et ce en dépit de toutes les variantes, ça fonctionne à merveille.

Plus récent, je citerais évidemment Dragon rouge et Le silence des agneaux, dans lesquels Thomas Harris est parvenu à instaurer un climat de terreur assez extraordinaire, ou encore, dans un autre genre, Tokyo de Mo Haider. Les qualités d’écriture sont évidemment à mes yeux essentielles.

Dans votre dernier roman, L’année du rat chez Jean-Claude Lattès, vous changez complètement d’univers, vous surprenez vos lecteurs. Pouvez-vous nous expliquer sur ce choix ?

En réalité, après trois romans centrés sur la psychiatrie j’avais envie de changer d’univers. C’est assez lourd, vous savez, car si un roman se lit en quelques heures, il s’écrit en plusieurs mois, voire plus, et ça faisait près de six ans que j’étais immergé dans le monde de la folie criminelle ! Je considérais en avoir fait le tour et je voulais passer à autre chose. La question était de savoir à quoi ? Et puis j’ai fait un rêve dans lequel apparaissait un être doté d’un corps d’homme et d’une tête de rat. Cela m’a semblé une piste intéressante et j’ai commencé à m’intéresser à la manipulation génétique.

Mais l’idée n’était pas de surprendre le lecteur, ce qui peut s’avérer risqué. L’idée était de suivre mon intuition, sans aucune espèce de calcul. Je pense que le risque de surprendre le lecteur, ou de le dérouter, est moins important que celui de l’ennuyer et de le lasser en ne se renouvelant pas. D’ailleurs aujourd’hui je suis en train d’écrire un roman d’amour dont le thème principal est l’oubli. A priori sans grand rapport avec L’année du rat, encore que…

Pouvez-vous nous en dire plus sur la couverture très intrigante de L’année du rat ?

Toute une histoire ! Après un certain nombre d’essais infructueux, avec des photos tirés de banques d’images, je me suis rappelé cette œuvre que j’avais découverte au musée Maillol à Paris, dans le cadre de l’exposition sur les vanités. J’étais en plein écriture de L’année du rat et forcément cette tête de mort affublée d’oreilles de Mickey n’a pu que me frapper. Je suis donc reparti de l’expo avec la carte postale que j’ai ensuite soumis à l’éditeur. Il a ensuite fallu contacter l’artiste, Nicolas Rubinstein, qui vit à Marseille, et a souhaité lire le manuscrit avant de donner son accord. Grand amateur de Philip K. Dick, le roman lui a plu et c’était parti !

Au final, on a donc cette couverture qui ressemble à un OVNI dans le paysage littéraire français, qui peut heurter, mais qui ne laisse personne indifférent et demeure très visible.

On s’attache au lieutenant Chim’. Pouvez-vous nous le décrire ?

Chim’ est un traqueur de la BRT, la fameuse Brigade de Recherche et Traque. C’est un ancien nageur de combat, plutôt solitaire, lettré, intuitif, qui détonne au sein de la BRT constituée d’une bande de brutes bodybuildées et dirigée par un ancien champion de combat libre plutôt psychorigide. Physiquement, je pensais en écrivant au Blade Runner interprété par Harrisson Ford dans le film éponyme. C’est un personnage qui a sa part de mystère, obsédé par l’amour de sa vie qui l’a quitté deux ans plus tôt. Cette fêlure est essentielle chez lui. Elle le rend taciturne mais constitue un moteur qui le fait avancer pour oublier, et peut-être retrouver l’amour de cette femme.

Selon vous, doit-on s’en inquiéter des avancées de la recherche génétique ?

En tant que telle surtout pas. Elle va permettre des avancées médicales extraordinaires, ne serait-ce que si l’on considère l’allongement de la durée de la vie comme un progrès. En revanche on peut s’inquiéter de certains excès, dérapages, qui ne vont pas manquer de se produire et qui peuvent faire froid dans le dos. Ce qu’on appelle le revers de la médaille. Mais c’est inévitable.

Si vous aviez un auteur de polars à nous recommander, ce serait lequel ?

Ma dernière découverte. John Burdett, auteur notamment de Bangkok 8 paru chez 10/18, ainsi que d’une série de romans mettant en scène un flic moine bouddhiste, donc non violent, fils d’une ancienne prostituée thaï et d’un soldat américain qu’il n’a jamais connu. Il y est question de Bangkok, de réincarnation, de l’éducation d’un enfant assurée par une prostituée, et c’est formidable.

La question que je pose à tous les écrivains : quelles sont vos habitudes pour écrire ?

Dès le matin dans mon petit bureau sous les combles, et jusqu’à la fin de l’après-midi. Mais je peux aussi travailler dans une bibliothèque et absolument n’importe où à partir du moment où je suis au calme. En période d’écriture je suis tellement obsédé que le cadre importe peu.

Si vous aviez un coup de gueule par rapport à l’actualité du monde, ce serait lequel ?

Je pourrais évoquer le gâchis généralisé et permanent, mais ce serait un peu simpliste. Ou encore l’égocentrisme, la soif de pouvoir et la cupidité universels, mais ce serait m’insurger contre la nature humaine. Non, en réalité, ne comptez pas sur moi pour hurler avec la meute, et encore moins pour aller dans le sens de la « bien pensance ». Je préfère continuer à observer, et tenter de rendre compte, même de manière romanesque. A ce propos, j’aime assez la devise de Simenon : «Comprendre et ne pas juger », ou encore certaines réflexions de Stanley Kubrick selon qui, pour schématiser, la réalité est tellement absurde que la fiction est la
meilleure façon de tenter d’y donner un sens.

Si vous deviez avoir un super-pouvoir, lequel serait-il ?

Bonne question ! Un pouvoir dont je pourrais tirer profit, du genre prédire l’avenir, pénétrer l’esprit des gens pour les faire agir selon ma volonté comme dans L’échiquier du mal de Dan Simmons, ce genre de choses ? Certainement très tentant, et amusant dans un premier temps, mais on doit finir par se lasser. On doit vite se sentir assez isolé et très déprimé. Réflexion faite, je pense que je préfèrerais avoir le pouvoir de guérir les gens, ou de les rendre heureux.

Un film qui vous a marqué ?

Si je ne devais en citer qu’un ce serait sans doute Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino, mais ce serait oublier Blade Runner de Ridley Scott, Shining de Kubrick, ou encore, dans un tout autre genre, A vos amours de Maurice Pialat. Mis à part le dernier, que des films que j’ai vus à l’occasion de leur sortie en salle, c’est-à-dire il y a nettement plus de vingt ans. Ce qui signifie sans doute que passé un certain âge on est moins perméable…

Si un de vos livres devait devenir un film, ce serait lequel et pourquoi ?

Pavillon 38 est déjà en cours d’adaptation pour le cinéma et un réalisateur belge est en train de travailler sur Obscura qui avec la reconstitution historique et les tableaux de Manet revisités avec des cadavres pourrait donner un résultat assez intéressant. Mais je dois dire qu’une adaptation réussie, c’est-à-dire inspirée, de L’année du rat pourrait être assez formidable.

Et ma dernière question, quelle est votre chanson préférée ?

La Javanaise de Serge Gainsbourg, China Girl de David Bowie, Perfect kiss de New Order et quelques autres selon l’humeur du moment.