Interview de R.J. Ellory : Les anonymes (part 2)

Suite et fin de l’interview d’R.J. Ellory. Pour lire la première partie, cliquez sur cette phrase.

Dans Vendetta comment as-tu fait tes recherches sur la mafia ? Peux-tu nous parler du terrible personnage Ernesto Perez qui est aussi très attachant !
J’ai fait indubitablement plus de recherches factuelles pour ce livre que pour aucun autre avant et ça m’a apporté beaucoup. L’équilibre devait se trouver entre les faits réels et la fiction dans un roman comme celui-là. Pour moi, le meilleur conseil que j’ai jamais entendu était : « Mettez-y de la légèreté ». Si vous mettez trop de connaissances dans une œuvre de fiction, elle peut devenir un fait réel et ce n’est pas mon but ! Un fait réel donne des informations au lecteur, la fiction ne fait qu’évoquer une réaction émotionnelle. J’en suis arrivé là après plusieurs semaines de lecture sur la Mafia, leur organisation, leurs membres, leur histoire, toutes les choses qu’ils font pour contrôler les villes et la population et j’ai été choqué de voir l’étendue de leur prolifération. La vérité, c’est qu’un grand nombre de gens qui sont impliqués dans la Mafia n’étaient pas riches et n’avaient pas eu affaire à la justice. C’étaient des soldats et des pions. Rien de glamour, pas de grosse fortune personnelle et pas de protection contre leurs ennemis.

Je pense que la chose avec laquelle j’ai démarré a été une vraie compréhension de la Mafia, qui se sert de menaces, de la peur et de l’agression et que beaucoup de gens étaient amenés à penser que c’était la manière dont on pourrait réussir sa vie. Cela m’a permis de comprendre les gens et, en même temps, j’ai réalisé à quel point ils pouvaient être vulnérables et facilement influençables. Mais l’idée de Vendetta m’est venue grâce au personnage principal Perez. Je voulais écrire un livre sur le pire être humain que je pouvais imaginer et en même temps séduire les lecteurs avec ce personnage. Donc à la fin du livre, peut-être le lecteur peut-il ressentir une certaine empathie, comprendre qui il est et pourquoi il a vécu sa vie de cette manière. Normalement la Mafia est une question de loyauté familiale, d’importance de la famille et de liens du sang. J’ai donc créé Perez, étranger à la Mafia, qui y appartenait sans y appartenir totalement.

Que représente pour toi, tous les prix littéraires que tu as gagné ?
C’est un très grand honneur d’être reconnu pour son travail et je suis très fier des prix que j’ai reçus. J’en ai gagné sept dont quatre en France. J’ai un très grand respect pour la littérature et l’art français et je me sens très privilégié dans la mesure où mes livres ont été acceptés dans l’hexagone. J’ai toujours considéré que les français voyaient les choses deux fois. Ils regardent, ils voient ce qu’il y a à voir puis regardent de nouveau et voient ce qu’il y a réellement à voir. Ils regardent la vie, la politique, la religion, la philosophie, la littérature, l’art mais ils regardent tout cela avec une perspective différente des autres nationalités. Ils posent plus de questions que partout ailleurs dans le monde et les questions qu’ils posent sont toujours plus profondes.

Qu’est-ce qui déclenche en toi l’envie d’écrire un nouveau roman ?
Avec moi, un livre commence toujours par une émotion que je veux susciter chez le lecteur. J’ai une vision très simple des choses. Comme je l’ai dit, je pense que les faits réels ont comme mission première de  transmettre l’information. Cependant la fiction n’est pas uniquement là pour divertir mais pour évoquer une émotion. Je pense que les livres que nous aimons le plus, les livres qui définissent nos vies, les livres que nous recommandons toujours aux autres sont ceux qui nous ont le plus touchés émotionnellement.

Si j’essaie de faire une chose avec mon écriture,  c’est simplement de vouloir me connecter avec les gens sur un niveau émotionnel. Pour moi, la chose la plus importante est qu’une fois que les gens ont fini de lire mes livres, ils ne se souviennent pas nécessairement  du titre du livre, ni même de détails mais qu’ils se souviennent de ce qu’ils ont ressenti. C’est la chose la plus importante pour moi. Ce qu’un livre vous fait ressentir et ce que votre mémoire en garde. C’est donc ce que je prends en considération en premier : l’effet émotionnel que j’essaie de créer.

La seconde chose est l’emplacement. L’emplacement est vital pour moi comme les renseignements sur l’emplacement et les influences du langage, du dialecte, des personnages, de tout.  Je choisis de commencer un livre en Louisiane ou à New York ou à Washington, simplement parce que cette « toile » est la meilleure pour peindre la peinture particulière que je veux peindre. Je commence comme cela. J’ai une idée très vague et incertaine à propos de l’histoire en elle-même. Je n’écris pas de plan, d’aperçu ou de synopsis. Je ne travaille pas sur, où le livre va aller et comment il va se terminer. Je commence juste avec une idée d’un effet émotionnel que je veux créer. J’achète un nouveau cahier, de bonne qualité parce que je sais que je vais le transporter pendant deux ou trois mois et dans ce cahier, j’écrirai les idées qui me viennent. Quelques bouts de dialogues, des choses comme cela. Parfois je trouve un titre, parfois non. Avant, je pensais sincèrement à trouver un bon titre avant de commencer mais maintenant, et parce qu’au moins la moitié des livres que j’ai publié ont changé de titres à la fin, je ne suis plus obsessionnel avec ça !

Puis je commence à écrire. Tous les jours, plusieurs heures, plutôt intensément. Je vis en quelque sorte avec le livre que j’écris, travaillant dessus où que j’aille, sur différentes scènes, changeant d’opinion, l’assemblant comme un puzzle. Et puis j’en viens à bout et maintenant que je sais ce qui se passe à la fin, je dois revenir au début pour m’assurer de nouveau que tout a un sens. C’est une façon de travailler très spontanée et organique, très imprévisible mais c’est bon pour moi. Je ne crois pas qu’il y ait une bonne manière d’écrire un livre. Je pense qu’il faut juste travailler de la façon dont on se sent le mieux.

Suite à ton dernier roman paru en France Les anonymes, as-tu été mis sur une liste noire aux États-Unis pour avoir dévoilé les structures des services secrets américains ?
Je ne sais pas, j’espère ! J’aimerais croire que le livre a causé autant de problèmes que possible et retourné autant de gens que possible dans la communauté de l’ « Intelligence ». Mais en toute honnêteté, je ne pense pas que la CIA soit vraiment intéressée par ce que j’ai à dire !

Pour tes lecteurs qui sont impatients de le découvrir, peux-tu nous parler, Roger, du livre qui sortira en France en 2012 ?
Je pense que le prochain livre à paraître chez Sonatine sera Les saints de New York. C’est un livre  sur l’obsession, qui nous montre les limites qu’une femme peut atteindre et les sacrifices qu’un inspecteur des homicides de New York est prêt à faire pour trouver ce qui est arrivé à une adolescente qui a été assassinée. Je voulais créer un sentiment très précis : un sens morose du désespoir, un sentiment  obscur, un pressentiment constant et imminent.  Je me suis souvenu des films des années 70, Klute, Serpico, French connection et des sorties plus récentes de 8 mm et Seven. C’était le genre de profondeur, cette sorte de réalisme désillusionné et défaitiste que je voulais transmettre. Bien sûr, je n’ai pas voulu déprimer le lecteur mais simplement l’éloigner des intrigues traditionnelles,  j’ai voulu laisser derrière les personnages principaux, ceux qui semblent toujours parvenir à leur fin, font des suppositions, des pas de géant dans l’investigation et qui toujours voient leurs intuitions se vérifier. Le monde est imparfait. Les gens qui habitent le monde sont également imparfaits, qu’ils soient criminels ou  flics. Ils commettent des erreurs, vivent les choses et se trompent, ça ne se termine pas toujours bien pour le héros, l’ennemi (l’adversaire) quant à lui, n’est pas toujours jugé et puni comme il le mérite. Voilà ce que je voulais mettre dans ce livre : la vérité telle qu’elle est, la réalité telle qu’elle est et la frustration du travail de la police tel qu’il est.

Peux-tu nous parler de ta passion pour la photographie ?
J’ai toujours été intéressé par la photographie. Quand j’étais plus jeune, j’ai songé à embrasser une carrière dans le journalisme photo. Maintenant, je prends des photos pour le plaisir et en particulier quand je voyage, je prends des clichés et les mets sur mon site web ou ma page Facebook. Ce n’est pas une passion pour moi, comme peuvent l’être l’écriture et la musique mais c’est quelque chose que j’aime faire. Je traverse des cycles avec la photographie, parfois ça m’intéresse et parfois plus !

Aurais-tu un coup de gueule sur l’actualité internationale à nous faire partager ?
L’échec total de la plupart des gouvernements dans le monde à prendre leurs responsabilités à proposer une éducation adéquate et propre à chaque nouvelle génération. L’influence des fausses et irréalisables « psychologies » dans le système éducatif a pour résultat que les nouvelles générations sont de moins en moins formatées et de moins en moins capables d’apprendre. Ce sera la chute de notre culture.

Si tu avais à nous parler d’un jeune auteur, qui t’a séduit par son premier roman, quel serait-il ?
Je pense à deux auteurs que je viens de découvrir, bien qu’ils ne soient ni jeunes, ni nouveaux et qui sont Daniel Woodrell (http://recherche.fnac.com/ia128318/Daniel-Woodrell) et William Gay (http://livre.fnac.com/a2805236/William-Gay-La-mort-au-crepuscule). De très bons, de merveilleux  écrivains.

Et la dernière question du concierge Masqué : si tu avais un mot à dire pour tes fans de France qui attendent ton retour avec impatience, ça serait lequel ?
Patience ! C’est frustrant pour moi aussi et je souhaite que les livres puissent sortir plus vite, Sonatine travaille dur, ils font un excellent travail et soyez assurés qu’ils ont les meilleurs traducteurs et le meilleur système de production pour faire des livres aussi bons qu’ils puissent l’être. Tous mes livres seront publiés en France et j’attends chaque nouvelle sortie avec un grand enthousiasme.

Concierge, auteur et traductrice

Interview en anglais traduite par Caroline Vallat.