Interview de R.J. Ellory : Les anonymes (part 1)

Les anonymes de RJ ElloryAvant de vous parler de mon ami Roger, j’aimerais remercier Caroline Vallat pour son travail de traduction de l’interview de M. Ellory. Un sacré travail. Elle a passé des heures et des heures sur ce texte. Et Boum, tout à refaire suite à un bug informatique ! Obligée de tout reprendre, elle a terminé à 3h30 du matin. Chapeau Madame ! Caroline qui est une spécialiste de Sonatine donc si vous avez besoin d’un renseignement…

Comment vous parler de Roger J. Ellory ? Comment vous narrer mon plaisir quand j’ai eu l’occasion de rencontrer cet auteur anglais qui a marqué ma passion pour le polar ?

J’avais défendu en tant que juré son premier roman paru en France, Seul le silence, lors des délibérations du prix du Roman noir étranger du bibliObs-Le Nouvelle Observateur organisé en 2009 par une formidable personne : Marie France Rémond.
Ce roman fut pour moi une révélation, pas un polar de plus mais un vrai grand roman.

Plusieurs semaines après, aux Quais du polar, je me rappelle, c’était un dimanche matin, j’attendais que le salon ouvre. Au loin apparaît un auteur que je reconnais. Lui, bien sûr, ne me connait pas. Et, surprise, il lève les mains quand il me voit : « Ah, Mr Contin !! »

J’ai su plus tard que les responsables de Sonatine lui avaient dit que j’avais été son porte-étendard pendant le prix du Nouvel Obs. Une chose dont je me rappelle et qui montre sa personnalité : c’était lors de la remise du fameux prix, il commence son discours en français, écrit en phonétique, en disant « Je suis Anglais et je suis désolé… »

Chacun de ces livres est une merveille. Entrer dans son univers, c’est ne plus en sortir.


Bibliographie

Seul le silence – Sonatine et Livre de poche
Vendetta – Sonatine et Livre de poche
Les anonymes – Sonatine

C’est toujours un plaisir de le revoir, mais cette fois, ce fut différent, j’étais intervieweur. C’est avec une grande gentillesse qu’il a accepté de répondre au concierge masqué, peut-être parce qu’il m’avait reconnu derrière mon masque.

RJ Ellory et le concierge pas si masqué que çaRoger, peux-tu nous parler de ton enfance en Angleterre ?

J’ai eu une enfance étrange. Mon père, qui m’est toujours  inconnu, est parti avant ma naissance et puis ma mère est morte quand j’avais 7 ans. Mon grand-père maternel s’est noyé dans les années 50, donc je ne l’ai jamais connu. Ma grand-mère maternelle m’a élevé et m’a envoyé dans différentes écoles et orphelinats quand j’avais 7 ans et je ne suis revenu à la maison qu’à mes 16 ans. Le dénominateur commun à tous ces endroits où j’ai vécu étant enfant était que j’avais accès aux livres. Je lisais de manière vorace, commençant par Enid Blyton puis apprenant grâce à Agatha Christie, Conan Doyle et puis Chandler, Hammett, Faulkner, Hemingway, Capote. Je n’étais pas un enfant très sociable, j’étais assez timide et renfermé, et je pense que m’immerger dans la lecture m’aidait à combattre mon isolement. J’ai toujours su de manière fondamentale que je voulais faire quelque chose de créatif mais je n’avais aucune idée de ce que cela pourrait être. J’étais intéressé par la musique, l’art, la photographie, les films… puis en novembre 1987, j’ai eu une conversation avec un ami qui venait d’écrire un livre. Il en parlait avec tellement de passion et d’intensité, c’est comme si quelqu’un avait allumé une lumière dans mon esprit : « c’est ça que je veux faire » j’ai pensé « je veux écrire des livres »  et alors, ce soir-là, j’ai commencé à écrire. C’est aussi simple que ça.

Quelle est la situation du polar en Angleterre ?
Comme c’est le cas dans le reste du monde, les romans policiers sont le genre littéraire le plus populaire en Angleterre mais les anglais, comme le reste du monde, ne les considèrent pas vraiment comme de la « haute » littérature. Pour moi, dans chaque genre littéraire, il existe des livres qui ne sont pas très abordables ou très profonds, mais on peut aussi trouver des livres qui ont quelque chose d’important à dire. Un ami à moi m’a dit que les auteurs de romans policiers étaient les « fumeurs du monde  littéraire » car ils sont regardés avec un degré d’aversion et de mauvais goût et je comprends ce qu’il veut dire ! Je sais que la situation est meilleure en France et que les polars et les livres noirs sont mieux considérés mais nous avons encore un long chemin à parcourir avant que les romans policiers ne soient considérés comme de la littérature. Personnellement je ne suis pas inquiet. Je ne cherche aucune validation ou acceptation littéraire. Je souhaite juste que les gens aiment les livres.

Peux-tu nous parler de ta passion pour le rock, as-tu un groupe de rock ?
C’est un projet nouveau pour moi mais en même temps, un projet de longue date. J’ai toujours été intéressé par la musique. Enfant, j’ai joué de la trompette pendant 8 ans et puis j’ai arrêté quand j’étais adolescent. Mes racines musicales sont plus le blues et le jazz que le rock. Enfant, j’écoutais  Muddy Watters et Howling Wolf et je les aimais beaucoup. Cette passion est restée avec moi toute ma vie. L’an dernier, j’ai travaillé très dur. J’ai été beaucoup en tournée et j’ai aussi terminé deux livres, un qui sera publié en Angleterre cette année et un en 2012. J’ai également travaillé sur un livre pour 2013 et après avoir écrit environ 40 000 mots, j’ai réalisé que ce livre n’avait pas besoin d’être terminé avant un an.

Alors j’ai décidé de parler avec des musiciens professionnels que je connaissais et ils se sont montrés très intéressés de travailler avec moi sur un projet musical. J’ai formé un groupe qui s’appelle les « Wiskey Poets » et j’ai commencé à travailler la guitare, jouant plusieurs heures par jour et j’écris également des chansons. J’ai toujours voulu jouer de la guitare mais je n’avais jamais le temps. Nous répétons désormais de façon régulière et nous allons enregistrer quatre morceaux sur un CD en juin probablement et ce sera disponible sur notre site web. Nous ferons probablement une vidéo d’un des morceaux que nous mettrons sur YouTube. Nous avons l’intention de commencer à jouer des concerts dans notre ville et aux alentours et on verra bien. Cependant, c’est comme tout, j’ai quand même besoin de regarder la musique avec une attitude professionnelle.

Je peux devenir très intense au sujet de certaines choses et j’ai tendance à être obsessionnel. Je ne suis pas un perfectionniste car je sais que la perfection n’existe pas  mais je travaille toujours pour que les choses soient aussi bonnes que je le peux. Ce n’est pas important si les gens n’aiment pas ce que je crée mais je ne veux jamais être considéré comme moyen ou pas professionnel.

Le personnage principal de ton premier livre paru en France, Seul le silence, s’appelle Joseph Vaughanton. Peux-tu nous en parler  ?
Pour moi, Seul le silence est un livre émotionnel. Ce n’est pas un roman policier à proprement parlé mais plutôt un drame humain où les meurtres occupent une place secondaire afin de créer un  effet sur les gens, qui se sentent alors indirectement associés aux meurtres. Une fois de plus, c’était le sens de la vie que je voulais transmettre. Le sentiment que Joseph a consacré sa vie entière à la recherche de la vérité et qu’il était prêt à tout pour la découvrir. C’est, en quelque sorte, une  biographie de Joseph Vaughan, le personnage principal, et l’histoire de sa vie qui lui a été prise mais il était d’accord avec ça, tant que justice serait faite. Je voulais écrire un livre sur l’invincibilité de l’esprit humain, le fait que Joseph savait que la vérité était quelque part et qu’il ferait tout pour la découvrir, y compris des sacrifices personnels.

Où en est le projet d’adaptation au cinéma de Seul le silence ?
J’ai été contacté par Olivier Dahan qui m’a demandé d’écrire le scénario du livre. Je l’ai écrit et lui ai envoyé le script et bien que content de mon script et après avoir pensé que cela ferait un excellent film, j’ai l’impression qu’il s’est désintéressé du projet. Je suppose donc que le script est désormais disponible pour qui sera intéressé. Nous verrons bien ce qui se passera.

Une question qui me démange depuis longtemps Roger, pourquoi tous tes livres se passent aux Etats-Unis, alors que tu es anglais ?
Oui, étant anglais, on m’a souvent demandé « Pourquoi l’Amérique » ? « Pourquoi tous tes livres se déroulent-ils  aux États-Unis » ? Je pense qu’il y a quelque chose à faire avec cet afflux américain qui a assaillie ma génération. A l’époque, les tendances étaient « Kojak », « Hawaii, police d’état», « Starsky et Hutch » et parce que tout se passaient aux USA, j’y  ai été habitué.  Les sujets traités (la peine de mort, la Mafia, les meurtres en série…) étaient pour la plupart des sujets américains et ils me fascinaient. Je suis désormais coincé et je ne peux plus traiter que des sujets américains car je n’ai plus le choix, je suis pris dans un guet-apens.

Quelqu’un m’a dit un jour qu’il y avait deux sortes de romans. Ceux qu’on lit simplement  parce qu’un mystère est créé et qu’on souhaite savoir ce qui va se passer et ceux que vous lisez simplement pour leur style, la façon dont l’auteur utilise les mots, l’atmosphère et la description. Les bons livres sont ceux qui allient les deux.  Je pense que nous, les auteurs, essayons tous d’écrire cette troisième sorte de roman qui serait un livre tellement passionnant qu’à la fois, on aimerait le dévorer le plus rapidement possible mais tout en prenant malgré tout, son temps pour le savourer. Je pense que chaque auteur a envie d’écrire un bon roman. Je ne pense pas que quiconque, écrive par choix professionnel ou pour le gain financier. Et certainement pas moi ! J’adore juste écrire et même si le sujet se passe aux USA, rien n’est plus important pour moi que de toucher quelqu’un, peut-être de changer son point de vue sur la vie et en même temps j’essaie d’écrire aussi bien que je peux.

De plus, n’étant pas américain, je suis persuadé qu’il y a beaucoup plus de choses  que je peux voir sur la culture américaine en tant que spectateur. La difficulté d’écrire sur un endroit  qui vous est trop familier est que vous pouvez avoir tendance à occulter des choses. Vous considérez les choses comme acquises. Les choses bizarres et intéressantes à propos de personnes et de certains endroits cessent d’être bizarres et intéressantes. Étant étranger, je ne perds jamais ce point de vue de voir les choses pour la première fois et pour moi, c’est très important. Beaucoup d’écrivains sont encouragés à écrire sur des choses qui leur sont familières. Je ne pense pas que ça soit mauvais mais cela limite. Je crois qu’il faut écrire sur les sujets qui nous fascinent. Je pense que c’est dans cette voie qu’on a une chance  de laisser transparaître, et passion, et enthousiasme. Je pense aussi qu’il faut savoir se surpasser pour chaque livre. Prendre des sujets divers et variés. Ne pas tomber dans le piège d’écrire des choses selon une formule toute prête.

Peux-tu nous parler de Sonatine, comment s’est passée la rencontre ?
Mon éditeur anglais Orion – qui fait partie d’Hachette – cherchait un éditeur français et ma manager a rencontré Sonatine et bien que Sonatine n’était qu’une jeune et nouvelle maison d’édition, elle a été frappée par leur passion, leur enthousiasme et la manière dont ils ont cru en mon livre. Comme je l’ai fait en Amérique, j’ai toujours été plus intéressé à travailler avec des petites maisons d’édition qui avaient un rapport passionnel avec les livres plutôt qu’avec des éditeurs qui ne veulent que gagner de l’argent. Ainsi quand ma manager m’a parlé de Sonatine, j’ai été très enthousiaste à l’idée de travailler avec eux. Je suis donc venu à Paris, nous nous sommes rencontrés et nous sommes devenus immédiatement amis. Ils font désormais partie de mes proches, ils sont très importants pour moi et je les considère comme ma famille française. Je pense que nous allons travailler ensemble encore très, très longtemps et je pense que nous publierons beaucoup de livres ensemble en France.

Fin de la première partie de l’interview de R.J. Ellory. La suite à découvrir le 04 juin prochain.

Interview en anglais traduite par Caroline Vallat.