Interview de Sophie Di Ricci :: Moi comme les chiens

Premier roman de Sophie Di Ricci, Moi comme les chiensQuand j’ai terminé le livre de Sophie Di Ricci, Moi comme les chiens, je me suis dit : soit on aime carrément, soit on n’aime pas du tout !! Eh bien moi j’adore !!!

Premièrement, la force de l’écriture noire de l’écrivain est d’une telle intensité !! Deuxièmement , six mois après la lecture du livre, je me souviens de tous les personnages et du lieu du roman. Bravo à Moisson Rouge de nous avoir fait découvrir ce nouveau talent !!

Plus qu’un polar, c’est avant tout une histoire d’hommes, une histoire d’amour, une histoire de sueur. Dans un monde viril , où l’argent est le seul motif d’être dans une impasse avec un inconnu. Un roman qui laisse des empreintes et qui ne s’effacera pas de sitôt !!! On ne demande qu’une seule chose : un deuxième roman. Car j’ai envie de suivre cette prometteuse auteur(e).

Son livre : Moi comme les chiens chez Moisson Rouge Éditions.

Interwiew de Sophie Di Ricci qui a bien voulu être la première à répondre au concierge masqué :

Il fait beau et doux, je me suis installée près de ma fenêtre ouverte, j’ai un paquet de clopes rempli à portée de main… Je vais prendre mon temps pour te répondre. Si je suis trop longue, si je me répète ou si je réponds à côté, n’hésite pas à couper mes phrases ou à me recadrer, tu es le rédacteur en chef et je suis à ta disposition.

Pour vos futurs lecteurs, d’où venez vous ?

Je suis née le 23 décembre 1983 à Lyon. J’ai passé ma petite enfance à Villeurbanne. Ma mère nous a élevés, ma sœur, mon frère et moi : c’était là son travail, sa vocation. Mon père était salarié. Nous n’avions pas beaucoup d’argent, nous vivions dans de tout petits appartements. Mes parents ont évolué dans la contre-culture des années 70 et cet héritage fait partie intégrante de ma personne.

J’ai ensuite vécu à Montbrison, dans la Loire, près de Saint-Etienne. A dix-huit ans je suis revenue vivre à Lyon. J’ai rencontré mon mari et nous sommes partis deux ans à Montréal, au Canada. Nous revoilà à Lyon, dans le quartier de la Guillotière, depuis 2005.

Au lycée j’étais une élève très dissipée. Je préférais jouer la bouffonne de service en cours et j’ai battu des records d’absentéisme. J’ai choisi de faire un bac technologique pour travailler le plus vite possible, je voulais mon indépendance et mes parents ne pouvaient pas m’aider à financer un logement étudiant. De toute façon la faculté ne m’intéressait pas. J’ai toujours étudié et travaillé seule.

Sophie , dites-nous comment vous êtes venus à écrire du polar ?

J’ai toujours voulu raconter des histoires, aussi loin que je m’en souvienne. Avant même de savoir lire et écrire, je dessinais.

Dès mon adolescence, j’ai commencé à écrire des textes qui prenaient la forme de romans. Je ne les qualifierais pas comme tels, je ne les travaillais pas assez. Mais j’avais de l’imagination et un certain besoin de défoulement

J’aime les films japonais de yakuzas et, après avoir regardé Shinjuku Triad Society de Takashi Miike, je me suis dit qu’il me fallait absolument écrire une histoire aussi efficace. A l’époque, je ne me rendais pas compte que je faisais du polar. D’ailleurs je connaissais bien mal cette littérature – je n’avais lu que Chester Himes, que j’appréciais beaucoup. J’ai écrit Moi comme les chiens et ai envoyé mes manuscrits. Un éditeur m’a dit qu’il s’agissait de polar et que je devais viser ce genre de maisons d’édition.

Le polar s’est imposé à moi, via les thématiques qui m’intéressent (la violence, la lutte de classes, l’exploitation de l’homme par l’homme). Je n’ai pas consciemment choisi ce genre. Le polar et moi, nous nous sommes rencontrés un peu par hasard.

Quand on lit votre roman, on est tout de suite marqué par la force des deux principaux personnages, Alan et Hibou. Parlez nous d’eux.

Je crois que si mes personnages semblent aussi forts et réalistes aux yeux des lecteurs, c’est parce qu’ils sont ma matière première. Je m’embarque dans un roman lorsque les personnages sont bien installés dans mes doigts, pas avant. Les trouver est un cheminement long et abrupt. Je multiplie les faux départs, rédige quelques chapitres, puis recommence à zéro, car le personnage n’est pas encore là, constitué. Ma volonté d’écrire est charnelle, sexuelle et amoureuse. Depuis ma petite enfance, j’ai voulu être un homme, j’ai aimé les hommes et cherché leur compagnie. Donc j’écris sur les hommes, ce qui me permet de me mêler à eux et devenir quelques uns d’entre eux – ceux que j’invente.  Je me métamorphose et me fais maître de leurs chairs, je les connais par cœur, intimement, de la texture de leur peau jusqu’à l’emplacement de tous leurs grains de beauté.

Mes romans sont une déclaration d’amour à la gente masculine.

Ainsi, Alan et Hibou sont, pour moi, deux grandes et belles histoires d’amour.

Alan me ressemble davantage par son âge (il fait partie de ma génération) et par son être de classe. Il est homosexuel mais il veut être « traité comme un mec, un vrai ». C’est un peu moi, l’écrivain, qui dis à travers lui : « je suis une femme mais je veux être traitée comme un mec ». C’est le porte-parole de ma condition : condition de classe, condition sexuelle, condition économique

Hibou m’a apporté plus d’exotisme, dans le sens où, grâce à lui, je me suis transformée – travestie – en homme mature, autoritaire, beaucoup plus « viril ». Je suis davantage amoureuse d’Hibou que je ne le suis d’Alan, car il représente l’Autre, l’incarnation physiquement inaccessible. Toute romance (et tout roman !) est une tentative désespérée pour incarner l’Autre, le comprendre, l’habiter et le maîtriser.

Comment vous êtes-vous documenté pour écrire ce roman ?

Je me suis seulement « documentée » concernant les armes à feu. Quand j’ai écrit Moi comme les chiens, je n’en avais jamais utilisé.

Pour le reste, je me suis basée sur ce que je connaissais, avais expérimenté, ou ce que j’avais observé, écouté, chez mes proches et des amis. Je sais de quoi je parle lorsque j’aborde la question des drogues, car des gens de mon entourage les ont pratiquées.

Pour la prostitution, il m’a été très facile d’écrire à ce sujet : je suis femme et, pour certains hommes, consciemment ou non, je suis donc objet de désir. Je sais ce que c’est d’être matée, estimée, jugée et abordée comme un bon coup potentiel et rien d’autre. La prostitution se base sur ce même mécanisme, avec la seule différence qu’il est poussé à l’extrême et tarifé.

Les drogues et la prostitution sont des phénomènes de domination d’une grande violence, mais tout un chacun expérimente dans sa vie quotidienne cette domination, dans une mesure beaucoup plus banalisée, policée et déguisée. Qui ne s’est jamais dit « on m’exploite et on me prend pour un con » ? Tout trafic résout cette problématique vieille comme l’humanité : « comment puis-je profiter de l’autre et en tirer un profit personnel ? ».

Pour vous c’est quoi un bon polar ?

Je ne suis pas une grande lectrice de polar, même si je me tiens (un peu) au courant de l’actualité de notre univers littéraire. Les auteurs que je lis sont Chester Himes, Richard Price, Harry Crews. En français, j’apprécie Francis Mizio, Romain Slocombe, Philippe Colin-Olivier, et j’ai la chance d’avoir partagé avec chacun d’entre eux, certains étant même des amis.

Je dirais néanmoins qu’un bon polar, c’est un polar qui dit, via l’imaginaire, la vérité sur tout vécu de classe – et que cette classe soit le prolétariat ou la bourgeoisie, aucune importance. Un bon polar est un roman sans complaisance. Rien ne me rebute davantage que la complaisance en littérature – et dans la vie en général, d’ailleurs. Un bon polar ne donne pas de leçon, ne juge pas ses personnages. Je préfère que l’auteur confie à son lecteur le pouvoir, ou la possibilité, de tirer ses propres enseignements.

Mais voilà simplement mon avis personnel, je crois que, dans le domaine de la littérature, il ne faut jamais imposer des dogmes. La littérature est tout sauf un dogme. La littérature est un laisser-aller de l’impulsion idéologique…

Êtes-vous en train d’écrire un nouveau livre ? Pouvez vous nous en parler en exclusivité ?

Je travaille actuellement sur les premières « auto-corrections » de mon deuxième roman, Jaguars, qui paraîtra mi-octobre aux Editions Moisson Rouge. Je suis profondément amoureuse de mes personnages et suis sur mon petit nuage.

Je voulais écrire quelque chose de très différent de Moi comme les chiens. Jaguars comporte beaucoup plus d’action, moins d’introspection. C’est aussi un roman qui, à ma grande et propre surprise, est bien plus orienté « polar ». J’y aborde la condition d’artiste, de créateur, via deux personnages qui ont monté un groupe de rock, avant de l’abandonner. Je voulais dire l’humiliation et les souffrances qui sont inhérentes à la création. L’addiction à l’héroïne est également un élément important du roman. Cette drogue « démodée » pendant les années 90 revient en force, tant à la ville qu’à la campagne.

Mais c’est aussi un roman parfois plus drôle et plus léger.

Il y a même un personnage hétérosexuel parmi les trois principaux, c’est te dire à quel point j’ai progressé !

Toujours un univers très masculin, mais c’est ainsi que j’aime écrire. J’espère tout de même écrire un jour un beau roman sur des femmes.

Vous faites parti de la nouvelle vague du polar français, avez -vous un coup de cœur à nous présenter sur un écrivain de la nouvelle génération que vous aimeriez nous faire partager ?

Malheureusement je ne lis pas beaucoup de nouveautés actuellement, mais j’ai entendu parler en bien de Paris la nuit de Jérémie Guez et compte me le faire dédicacer au festival Mauves en Noir (dans le département de la Loire-Atlantique) où nous serons réunis les 16 et 17 avril prochains.

Une question que je poserai à tous les auteurs qui seront interviewés, quelles sont vos habitudes d’écritures ?

J’écris (ou travaille sur ce que j’ai écrit : corrections, relectures) à un rythme très régulier : toute l’après-midi du lundi au dimanche. Je me lève très tôt pour écrire un peu le matin (entre cinq heures et sept heures).

Mon appartement est petit, je n’ai pas de bureau et j’écris dans mon salon. J’ai ma table, avec mon ordinateur portable, mon dictionnaire, ma bouteille d’eau, mes cigarettes et mon cendrier.

Et si vous aviez un coup de gueule par rapport à l’actualité du monde ca serait lequel ?

C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. Victor Hugo.

Cette phrase s’applique à l’actualité du monde depuis longtemps, mais je garde espoir qu’un jour les choses changeront.

Et ma dernière question : quelle musique préférez-vous ? Un titre en particulier ?

C’est bien difficile de répondre à cette question !

Je vais tout de même choisir Strawberry Fields Forever des Beatles. Je les aime et les connais par cœur. Mais, surtout, écrire une chanson humble et triste sur l’enfance, quand on s’appelle John Lennon et qu’on est au sommet de sa gloire, voilà un acte plutôt élégant.

Merci beaucoup de votre patience à mes questions de concierge. J’ai toujours une oreille sur l’actualité du polar et un un balai à la main, naaaaa !!!

Tout le plaisir est pour moi !